Le ciel était gris et
un halo de brouillard entourait les immeubles, leur donnant cet air
fantomatique que j'appréciais tout particulièrement
lorsque je sortais de bonne heure. Certaines voitures n'avaient pas
encore éteint leurs feux et une lumière blanche
illuminait les flaques d'eaux éparses qui couvraient
l'asphalte. J'enfonçai plus profondément mes poings
dans les poches de mon manteau et laissait le vent glacial piquer
mon visage de toutes ses petites aiguilles gelées. Une
mobilette me frôla dans une gerbe d'eau, laissant mon
pantalon et mes chaussures détrempés. En tournant au
coin de la rue de Rivoli et de la rue Pavée, je manquai de
heurter deux hommes enlacés et murmurai un vague
"excusez-moi" avant de taper les quatre chiffres de mon code et de
dévérouiller la porte de mon immeuble.
L'appartement était plongé dans un silence
à peine troublé par le ronronnement de la
cafetière. Daphné apparut dans l'encadrement de la
porte, vêtue de son t-shirt de pyjama trop court à son
goût mais que j'affectionnais particulièrement, pour
les mêmes raisons.
- Qu'est-ce que tu as fait ?
- Juste un tour, répondis-je.
- Ton rédac' chef a appelé, soupira-t-elle.
- A cette heure-ci ?
- Il a dit que c'était très très urgent,
dit-elle en haussant les épaules avant de grimper sur un
tabouret de la cuisine.
Je l'embrassai et enlevai mon manteau pour ensuite prendre
la cafetière et verser le café dans deux tasses, j'en
tendis une à Daphné qui n'émit qu'un
grognement.
- Je vais appeler Patrick.
- Fais comme tu veux, grogna-t-elle encore une fois.
- Je suis désolé.
- Dis-lui de ne plus appeler ici, mais sur ton
téléphone, je ne commenca qu'à dix heures
aujourd'hui. Dis-lui de ne plus t'appeler d'ailleurs, on sera
tranquille, pour une fois.
- Je sais, mais je débute, je suis une peu une roue de
secours qu'on appelle quand on en a besoin, m'excusai-je.
- Tu me l'as répété mille fois, je voudrais
juste savoir quand tu ne seras plus une roue de secours, j'en ai
marre qu'il t'envoie toujours à l'autre bout de Paris
à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, sous
prétexte que tu ne peux rien lui refuser.
- Ca va venir, dis-je d'un ton apaisant alors que je n'en pensais
pas un mot.
J'avais toujours voulu devenir "quelqu'un" et j'avais choisi
le journalisme, pensant qu'avec mon aisance rédactionelle je
pourrais tirer mon épingle du jeu. Mais je travaillais
depuis bientôt un an dans un mensuel littéraire et je
n'avais encore jamais eu à exercer mes prétendus
talents. Daphné avait terriblement raison mais
j'étais obstiné, et persuadé que le sujet qui
allait me révéler n'allait pas tarder à
arriver, qu'il fallait laisser le temps au temps.
Daphné avait du mal à supporter cette
situation, son emploi du temps de professeur d'anglais en
collèges était plus que carré, à
l'exception de rares réunions syndicales, et la manie de mon
patron de m'appeler à tout bout de champ pour m'envoyer en
repérage lui faisait ronger son frein, elle qui pensait
déjà aux enfants.
Je décrochai le téléphone et composai
le numéro que je connaissais par coeur.
- Secrétariat de Monsieur Longuet, que puis-je faire pour
vous ?
- Bonjour Christiane, c'est Gabriel, Patrick vient de
m'appeler.
- Je te le passe.
Une musique rythmée envahit le combiné
jusqu'à ce que la voix rauque du rédacteur ne vienne
l'interrompre.
- Oui ?
- Bonjour, c'est Gabriel.
- Je t'ai appelé il y a au moins une heure !
- Désolé, j'étais sorti, m'excusai-je.
- Bon, alors j'ai une drôle de chose à te dire, dit
Patrick sur le ton de la conspiration.
- Oui ?
- Tu connais Andreï Sidorov ?
- Euh... De nom.
L'homme en question était un écrivain de
romans d'amour à succès dont Daphné
était folle. Je lui avais offert son dernier livre à
Noël dernier et il m'avait suffit de voir l'éclat qui
avait brillé dans ses yeux et la fébrilité
avec laquelle elle avait retourné l'ouvrage pour regarder la
photographie placardée sur la quatrième de couverture
pour comprendre que cet homme m'était profondément
antipathique.
- Le journal doit faire une série de reportages sur lui, on
veut le mettre en couv' du mois de Décembre.
- OK, répondis-je, ruminant toujours la passion de ma
compagne pour un homme qu'elle n'avait jamais vu.
- Et tu vas le faire, annonça-t-il.
Même s'il avait tenté de montrer un
enthousiasme relatif, je compris bien que la nouvelle
l'embêtait au plus haut point. Je le lui fis, d'ailleurs,
remarquer.
- Moi ? Mais il y a plein de spécialistes de lui à la
rédaction !
- Ne crois pas que ça me fait plaisir, je n'ai pas envie de
mettre Sidorov entre tes mains non initiées mais je n'ai pas
le choix, crois-moi, j'aurais préféré envoyer
Alain, ou même Fanny, dit-il, ennuyé.
- Pas le choix ?
- Non, soupira-t-il. Il a demandé à ce que ce soit
toi.
Moi ? Je ne connaissais cet homme que de nom, et
lui ne devait certainement pas me connaître. Pourquoi
avait-il demandé à être interrogé par
moi ?
- C'est un dossier béton que je veux, dit gravement
Patrick.
- Euh... Je suis flatté, et je sais que ce serait un
véritable tremplin, mais je ne suis pas sûr... Tu
crois qu'Alain pourrait travailler dessus avec moi ?
- Il a dit toi, c'est tout, prononça mon patron d'une voix
dans laquelle perçait une pointe de découragement. Je
sais pas pourquoi ce type te veut toi. Mais c'est la condition, tu
imagines bien que je ne peux pas tout faire capoter parce qu'il m'a
demandé de lui envoyer un bleu et que je refuse ! Sinon,
crois-moi, j'aurais fait autrement. C'est Andreï Sidorov,
Gabriel !
- Je sais qui c'est, mais je...
- Mais tu rien. Le rendez-vous est pris, c'est ce soir, chez
lui.
Je me résignai, en refusant, je risquais de perdre ma
place mais également toute crédibilité dans le
milieu journalistique. Malgré ma connaissance limitée
du personnage, je savais qu'on ne refuse pas un papier sur Sidorov.
Cependant, je doutais énormément de ma
capacité à assumer un sujet aussi colossal.
- C'est sur l'Avenue Foch, au 76, quatrième étage,
droite, précisa Patrick sans me laisser le temps de prendre
un papier et un crayon. Tu as noté ?
- Attends, je prends un truc pour écrire.
- Avenue Foch, 76, quatrième étage, droite, la
gardienne va t'ouvrir. Ah oui, c'est à vingt heures.
- Ok. Je...
- Tu m'appelles quand tu en sors ?
- D'accord.
- Pas de conneries, siffla-t-il.
- Non, non, ne t'inquiètes pas, ça va aller, le
rassurai-je, tentant également de me convaincre de la
véracité de mes paroles.
Je raccrochai et rejoignis Daphné dans la
cuisine.
- Alors ? C'était quoi ? Sûrement un truc passionant,
marmonna-t-elle, montrant son désintérêt le
plus total.
- Oui, plutôt.
- Quoi ?
- Je vais faire un reportage sur un Andreï Sidorov.
Elle leva vers moi ses yeux exhorbités, sa bouche
s'ouvrait sur un cri qui refusait d'en sortir. Elle laissa retomber
sa tasse sur le comptoir en faux marbre de la cuisine et d'un geste
vif attrapa la manche de ma chemise.
- Quoi ?
- Je ne connais rien de ce type et je dois le voir ce soir ! C'est
vraiment casse-gueule !
- Mais c'est Sidorov, glapit-elle. C'est... Incroyable ! Mais c'est
génial !
Elle était excitée comme un enfant le matin du
25 Décembre. Elle secouait la manche de ma chemise en
souriant bêtement. Son comportement m'agaça au plus
haut point et j'eus envie de me lever et de claquer la porte. Je me
contentai de me lever et d'aller m'enfermer dans mon bureau.
En regardant par la fenêtre, j'essayai de comprendre
ce qui pouvait déclencher ce comportement hystérique
chez Daphné, elle n'était pourtant pas stupide et il
avait suffit de cinq syllabes pour la plonger dans une transe
prépubère. J'enlevai mes chaussures avant de les
lancer dans un coin de la pièce et je posai ensuite les
pieds sur mon bureau. Je ne connaissais pas cet homme mais,
déjà, je ne l'aimais pas. Jalousie pure et simple ?
Très certainement, il avait réussi dans un milieu
artistique que je convoitais et dont je n'entrevoyais qu'une
ébauche et en plus de ça, il arrivait à
imprimer sur le visage de Daphné une expression que je ne
serais jamais à même de lui procurer. Je me levai et
allai chercher un de ses nombreux romans qui ne manquaient pas dans
la bibliothèque de ma compagne. Les gouttes d'eau de la
douche s'écrasaient contre le sol de la salle de bain dans
un bruit mat, tant mieux, je n'avais pas envie de croiser
Daphné.
"Andreï Sidorov est né en 1976 à Saint
Petersbourg. Sa famille émigre en France en 1992 et c'est en
1994 qu'est publié son premier ouvrage, La Rose des Vents
connait un succès immédiat et les oeuvres de cet
auteur à part enchantent aujourd'hui les lecteurs du monde
entier."
La biographie laissait à désirer, mais au
terme de quelques recherches sur internet, je découvris
qu'il n'en existait pas d'autres. J'allais donc me lancer à
l'aveuglette, peut-être aurais-je du demander des
précisions à Daphné ? Mais il était
trop tard, elle avait déjà claqué la porte
d'entrée. Neuf heures quinze, elle était même
en avance. Je trouvai sur le comptoir de la cuisine un mot
griffoné à la hâte : "Je te souhaite bonne
chance pour ce soir si je ne suis pas revenue avant que tu partes.
Demande-lui un autographe de ma part ! Je t'aime."
Remerciements à Lyra qui est celle qui m'a donné
l'envie d'ouvrir ce blog et de vous faire partager "Le charme
discret de la provocation".
Remerciements également à Aurore pour ses conseils
éclairés et ses encouragements.
Remerciements à Lil'Yunie pour son avis de non-yaoïste
qui m'a rassurée sur le possible intérêt que
pourraient trouver mes lecteurs à lire cette nouvelle
histoire.