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Chapitre XLIII.  posté le vendredi 14 décembre 2007 00:47

  Cependant, la félicité ne peut durer qu'un temps. Avais-je imaginé que mon amant et moi pourrions passer toutes nos nuits à converser, faire l'amour, puis converser encore avant de faire l'amour ? Cette trop agréable idée m'avait certainement traversé l'esprit, j'avais sans aucun doute caressé ce fantasme, mais tous mes espoirs furent anéantis un matin glacé d'hiver.
  Je ne partageais la vie quotidienne de l'écrivain que depuis une dizaine de jours, neuf exactement, lorsque la crise se déclencha, plus violente que celles que j'avais précédemment eu l'occasion d'affronter, il ne pouvait en être autrement au vu de la personnalité de mon amant.
  J'étais allongé dans le lit chaud et protecteur qui accueillait notre volupté, notre plaisir et notre bonheur lorsqu'Andreï ouvrit la porte avec une rare violence. Alors que celle-ci s'écrasait contre le mur, j'eus le loisir de l'observer attentivement. Son manteau noir avait les épaules luisantes de pluie et ses cheveux chatains étaient humides, laissant échapper de légère gouttes d'eau, mais lorsque je regardai son visage, il me fut alors impossible de ne pas remarquer que la fureur déformait ses traits et qu'un éclat mauvais brillait dans ses yeux gris.
-    Est-ce que tu connais une certaine Fanny Bremer ? demanda-t-il, tentant visiblement de maîtriser le son de sa voix.
-    Oui, c'est une ancienne collègue, à Littera, pourquoi ?
-    Tu la remercieras, pour ça !
  Il jeta un magazine sur le lit et tourna les talons. J'entendis son pas rageur s'éloigner et j'en déduis qu'il était allé dans son bureau. Je saisis ce qu'il venait de lancer pour rester interloqué devant la couverture.
  La première page étalait une photographie d'Andreï et moi, prise devant le bureau de tabac en face de son immeuble. Andreï avait placé son index sous mon menton et relevait avec douceur mon visage pour me lancer un regard passionné et, je m'en souvenais, d'une sensualité ahurissante. Sous cette photo, un titre racoleur : "Il est homosexuel !"
  Je me levai en hâte pour trouver l'écrivain dans son bureau. Il faisait les cent pas, tirant nerveusement de longues bouffées de sa cigarette à moitié consumée. Je l'avais rarement vu aussi furieux, mais également anxieux. Il m'avait toujours fait l'effet d'un homme calme et froid et je le trouvais tellement changé que je ne sus quoi dire. J'étais face à la personne la plus calculatrice et dominatrice que je n'avais jamais rencontré, et elle était aujourd'hui impuissante. Impuissante face à une rumeur fondée qui ne cesserait d'enfler, de voguer de bouches en bouches, devenant à chaque seconde plus incontrôlable.
  Lorsqu'il se rendit compte que j'étais entré, il cessa de marcher et se recomposa un visage inexpressif et dur. Cependant, il était impossible de ne pas remarquer l'étincelle de colère qui brulait dans ses yeux glacés. Avec une rage visible, il me dit :
-    Comment a-t-elle su ?
-    Quand tu es venu au journal... Tout le monde t'a vu...
-    Je croyais que tu t'étais assuré que personne ne dirait rien ?
-    Pour Fanny, c'est différent...
  Je repensai aux paroles d'Eva, elle m'avait soutenu que Fanny se vengerait de l'humiliation que je lui avais fait subir.
-    Et en quoi est-ce différent ?
-    J'ai couché avec elle, et je lui ai dit que je ne voulais pas... Avoir de vraie relation, que c'était juste comme ça.
-    Et c'est à moi de payer ton manque total de discernement ! Ton incapacité à garder ton sexe dans ton pantalon ! Est-ce que tu te rends compte de ce qui est en train d'arriver ? Est-ce que tu t'en rend compte ? Tu sabotes tout ! Est-ce que tu as ne serait-ce qu'une petite idée du bordel que tu as foutu ? Je ne peux pas me permettre de voir ce genre de photos dans la presse ! Je te l'ai dit !
-    Mais je n'ai rien demandé ! Ca ne me fait pas plus de bien qu'à toi !
-    Mais tu te fous de ça !
-    Non !
-    Personne ne te jugera là-dessus, tout le monde se fout de tes préférences sexuelles ! Tu n'es... Rien.
-    De quel droit est-ce que tu dis ça ? hurlai-je, la gorge serrée par la colère. Tu as... Tu as l'égo le plus surdimensionné que j'aie jamais vu !
-    Va-t-en !
-    Je ne partirai pas !
-    Tu vas partir, tu prends toutes tes affaires et tu te tires ! Immédiatement ! Je ne veux plus te voir ici ! Tu as foutu ma carrière en l'air ! Tu as tout foutu en l'air ! Alors, aie au moins la décence de te tirer !
-    Je suis désolé !
-    Je me fous de tes excuses ! C'est trop tard ! Si mon éditeur a refusé de te laisser publier ton putain d'article, il y avait une bonne raison ! Et tu oses me faire ça, après ce que j'ai fait pour toi ! Sans moi, tu n'es rien, et tu me poignardes dans le dos ! Tu fous ma carrière en l'air pour une putain d'histoire de cul ! Parce que tu est trop faible pour résister à tes pulsions !
-    Je suis navré !
-    Arrête de gémir, fous-moi la paix ! Je ne veux plus te revoir chez moi ! Est-ce que c'est clair ? Je ne veux plus te revoir tout court ! Je veux que tu t'en ailles, je ne veux plus avoir affaire à toi ! Tu as détruit ce que j'ai mis des années à construire ! Tu as piétiné ma carrière ! Tu n'es qu'un sale...
-    Je suis...
-    Quoi ? Tu es désolé ? Tu aurais du y penser avant ! Tu es pathétique !
-    Je n'imaginais pas que...
-    Tu n'imagines rien ! Tu n'as même pas l'air de te rendre compte de l'impact de l'énorme connerie que tu as faite ! Tu viens de me couler !
-    Ils comprendront...
-    Qui comprendra ? Hein ? Qui ? Qui, Gabriel ? J'ai pris un risque énorme pour que tu sortes cet article, j'ai du négocier avec ma maison d'édition, j'ai du faire la promesse de ne pas faire de vagues, et tu débarques, tu fous tout en l'air et tu t'excuses en me disant qu'ils comprendront ? Tu te mettrais à genoux que je ne croirais pas plus en tes excuses, d'ailleurs, je suis étonné que cela ne soit pas déjà fait ! Tu as démoli tout ce que j'ai créé ! Il ne t'a fallu qu'un mois ! Je ne veux plus te voir ici ! Je ne veux plus te voir du tout ! Je veux que tu t'en ailles immédiatement et que tu emmènes tout ce qui t'appartiens ! Je ne veux plus jamais entendre parler de toi ! Est-ce que je me suis bien fait comprendre ? Plus jamais !
-    Tu ne peux pas...
-    Si, je peux ! Je peux te demander de faire ce que je veux, tu le feras ! Alors, je t'ordonne de partir de chez moi ! Tout de suite ! Tu as tout gaché ! Tout est de ta faute ! Je vais tout perdre ! A cause de toi ! Va-t-en !
-    Je t'en prie...
-    Fais tes bagages, quand je reviendrai, je ne veux plus te voir ici, je ne veux plus te voir nul part ! rugit-il en claquant la porte d'entrée sur lui.
  Je fis mes bagages et claquai à mon tour la porte sur mon amant et mon histoire, disparus de ma vie aussi vite qu'ils y étaient entrés.

 

Alors à la base, ce chapitre devait faire partie de la prochaine mise à jour, mais je me suis dit que je n'allais pas vous faire languir plus longtemps, vu que vous aviez toutes l'air affolé à l'idée qu'il arrive quelque chose de grave. Donc voilà !

Merci encore à toutes celles qui laissent des commentaires, je ne vous le répéterai jamais assez, mais également merci aux anonymes qui lisent mon histoire ! 

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Chapitre XLIV.  posté le mercredi 19 décembre 2007 23:20

  Tout était de ma faute, je n'avais pas eu besoin de l'aide d'Andreï pour le comprendre. J'avais saboté la seule chose à laquelle il devait vraiment tenir : sa carrière. Le choix entre elle et moi n'était pas difficile et il avait pris la décision que n'importe qui aurait pris à sa place, il m'avait laissé derrière lui, se souciant peu de ce que je pourrais ressentir. Pourtant, c'était tellement compréhensible, j'avais porté un coup à son image si violent qu'elle ne s'en relèverait peut-être pas, j'étais seul responsable d'une débâcle dont les conséquences m'avaient anéanti.
  J'aurais voulu tout réparer, tout arranger, même si je ne pouvais m'empêcher de me dire que cet article n'était pas la seule cause de notre rupture. Le temps passant, cela m'apparut, l'évidence même que, trop aveuglé par mes sentiments, j'avais refusé de voir : Andreï s'était lassé. Il n'était pas homme à se ranger, à accepter de n'avoir qu'un seul partenaire. Comment avais-je pu imaginer le changer ? Je m'en voulus terriblement. Je n'avais pas eu la prudence de tenter de me préserver, comme je l'avais toujours fait dans mes autres relations, et c'était à présent le plus amer de mes regrets. Je l'avais laissé me posséder, me guider, et je me retrouvai seul, sans maître pour m'indiquer la voie, encore plus perdu qu'avant.
  Cependant, je ne pouvais me départir d'un sentiment de fureur. J'avais accepté toutes les concessions pour être auprès d'Andreï. J'avais effectué un immense travail sur moi-même pour accepter que je n'étais peut-être pas uniquement hétérosexuel, pour repousser le sentiment de gêne et de honte qui me taraudait pour vivre pleinement une relation avec mon amant. Son geste était purement égoïste, il avait préféré sa carrière à moi, comme si le fait de m'abandonner pouvait changer quoique ce soit, le mal était fait, et irréparable. Soudain, je me demandai pourquoi Andreï tenait tant à une carrière qu'il n'aimait pas, refusant obstinément le bonheur que j'aurais pu lui procurer.
  J'étais en rage contre moi-même. Furieux d'avoir accepté tout de lui pour en arriver finalement là, à une issue si prévisible qu'une simple remise en question aurait suffit à m'ouvrir les yeux, mais trop buté, trop amoureux peut-être, j'avais nié l'évidence, j'avais imaginé un monde idyllique ou lui et moi aurions pu vivre heureux. Il avait terriblement raison, j'étais pathétique, rien de plus.
  Les jours se succédaient, toujours les mêmes. Je ne trouvais plus aucun goût à ce que je faisais, à l'existence que je menais, une existence si fade, si dénuée de sens depuis qu'il m'avait demandé de sortir de sa vie, depuis qu'il avait disparu. J'avais appris la nouvelle lorsque son éditeur m'avait téléphoné pour me demander si je savais où il était allé. Il avait disparu, purement et simplement, sans laisser d'adresse. Il avait fui. Non, je ne pouvais considérer cela comme une fuite, Andreï n'était pas homme à fuir. Mais avais-je réellement une idée de qui était l'écrivain ? Il n'avait fait qu'un passage fugace dans ma vie et mes sentiments, en manque de réciprocité, m'avaient laissé confondre rêve et réalité pour me ramener à la dure vérité, il était impossible de prétendre connaître quelqu'un, et en particulier mon ancien amant, alors que cette personne a passé si peu de temps à vos côtés.
  Je ne le reverrais plus, je pourrais alors retourner à la vie tranquille que j'avais quitté. Non, je ne voulais plus de cette vie, de cette routine. Je voulais Andreï, je voulais entendre sa voix, même dans ses tons les plus ironiques, je voulais voir son visage, son corps, je voulais sentir sa peau contre la mienne, je voulais le laisser me posséder.
  Un dimanche matin, la fureur prit le pas sur ma détresse et je me rendis à pied jusqu'à l'appartement de Fanny, espérant qu'une marche dans le froid hivernal du mois de janvier parviendrait à calmer mes nerfs, en vain.
  Lorsqu'elle ouvrit la porte, ses yeux encore lourds de sommeil s'écarquillèrent. Ma colère annihila ma raison et j'envoyai brutalement la dos de ma main frapper sa joue dans une gifle sonore. Elle baissa les yeux.
-    Tu as tout gâché !
  Sentant les larmes me monter aux yeux, je continuai à hurler :
-    Tu as tout foutu en l'air ! Est-ce que tu te rends compte des conséquences de ce que tu as fait ? Est-ce que ça t'a effleuré l'esprit une seule seconde ?
-    Et toi ? Est-ce que tu te rends compte des conséquences de ce que tu as fait ? demanda-t-elle d'une voix douce.
-    Tu n'avais pas à faire ça ! Il a disparu, par ta faute !
-    Tu ne peux t'en prendre qu'à toi même, continua-t-elle sur le même ton innocent. Tu me parles de conséquences, mais rend-toi compte que tout cela n'est qu'une conséquence de ton comportement. C'est uniquement de ta faute.
-    Pourquoi t'en prendre à lui ? Tu savais que cet article lui ferait bien plus de tort qu'à moi ! Pourquoi lui ? Il ne t'a rien fait ! Il n'a rien à voir avec cette histoire !
-    Il suffit de voir ta réaction pour comprendre que je t'ai, au contraire, fait bien plus de mal qu'à lui.
-    Mais tu ne pouvais pas envoyer quelqu'un pour me tabasser, hein ? Plutôt que de t'en prendre à lui comme tu l'as fait ! Il ne mérite pas ce qui lui arrive, tu le sais !
-    J'ai fait comme toi...
-    Je n'aurais jamais fait une chose pareille, l'interrompis-je.
-    J'ai fait comme toi, j'ai saisi une opportunité, continua-t-elle sans tenir compte de ma remarque. Tu crois que j'ai envie de travailler à Littera pour le restant de mes jours ? J'ai fait d'une pierre, deux coups.
-    Qui a pris ces photos ?
-    C'est moi.
-    Tu n'es qu'une...
-    Mais dis-le, ne te gêne pas ! C'est tellement plus facile de reprocher aux autres ses propres erreurs !
  Je me retournai pour m'enfuir par la porte des escaliers de secours. Fanny avait évidemment eu tort de tout dévoiler, mais la faute reposait sur mes épaules et cette rapide entrevue que j'espérais salvatrice ne fit que renforcer mon sentiment de culpabilité.

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Chapitre XLV.  posté le mercredi 19 décembre 2007 23:28

  Lorsque ma soeur me proposa de l'accompagner à une soirée donnée par une de ses ex-camarades de fac', je ralai, tempetai, pour finalement y être emmené de force, ayant fait promettre à Eva qu'elle cesserait de geindre à tout jamais si j'acceptais.
  J'avais même fini par me dire que je devais sortir de chez moi, qu'il était nécessaire de m'ouvrir à nouveau sur l'extérieur, dans le but de procéder à une éventuelle reconstruction dont je ne voyais pas la fin. Il me semblait impensable d'imaginer qu'un jour, tout pourrait redevenir comme avant, comme si rien ne s'était passé, comme si mon amour pouvait être étouffé.
  Un mois semblait être un deuil raisonnablement long pour Eva, c'est pourquoi elle me présenta à une de ses amies avec un clin d'oeil complice qui me convainquit du caractère peu spontané de la rencontre. La jeune femme était plutôt jolie, semblait avenante mais quelque chose n'allait pas. Cependant, je ne le laissai pas paraître, espérant que ce sentiment ne serait que passager et que, la soirée se prolongeant et l'alcool aidant, je parviendrais, au moins, à le faire taire.
-    Et vous faites quoi dans la vie ?
-    Je suis secrétaire médicale, répondit-elle.
-    Et vous ?
-    Je suis journaliste.
-    Ah, vous travaillez où ?
-    Au Soir.
-    Ah oui, quand même !
-    Oui, c'est... Sympa.
-    J'imagine.
  Une fois passé le stade des banalités, je me rendis compte que mon interlocutrice se trouvait être une femme d'esprit et plutôt intéressante. Ainsi, pendant près de deux heures, nous échangeâmes nos points de vue politiques, avant de passer à des sujets plus personnels. Mon sentiment de malaise se noyait peu à peu dans le plaisir d'avoir une discussion constructive, le première depuis mon long mois teinté de desespoir, mais également dans les vapeurs de l'alcool. Je me surpris alors à trouver ma collègue de beuverie très séduisante.
-    Ca va aller, vous n'avez pas l'air bien ? m'inquiétai-je.
-    Ca va, ça va. C'est juste que toute cette fumée de cigarette, avec mon asthme, ça ne fait pas bon ménage.
-    Vous voulez qu'on sorte sur la terrasse ?
-    Si ça ne vous dérange pas...
-    Non, du tout.
  Nous pûmes alors profiter du seul avantage de ces appartements construits dans d'hideuses tours gigantesques : la vue. Les lumières de Paris s'étendaient à perte de vue, formant un tapis brillant qui s'étendait face à nous. Est-ce qu'il est là ? Est-ce qu'il se trouvait encore à Paris ? Est-ce que l'un de ces points lumineux correspondait à la fenêtre de son bureau ? Je chassai ces questions de mon esprit, les refoulant sans les oublier, malgré tous mes efforts.
-    Ce n'était pas très discret, hein ? dit-elle après un long silence.
-    Quoi donc ?
-    Avec Eva, ce soir.
-    Ah oui. Oui, non, en effet, c'était plutôt étiquetté rendez-vous arrangé.
-    Je suis désolée, elle a insisté.
-    Je connais ma soeur, je sais qu'elle adore ce genre de choses.
-    Oui.
-    Mais finalement, je passe une bonne soirée.
-    Moi aussi, dit-elle avec gêne.
  Je tournai la tête pour lui sourire, mais elle ne le remarqua pas, trop occupée à regarder le sol. Tout à coup, elle leva la tête et approcha dangereusement ses lèvres des miennes, je l'imitai. Mais alors qu'elle entr'ouvrait la bouche, je fis un pas en arrière.
-    Je... Je ne peux pas, je suis désolé.
-    Ce... Ce n'est pas... Grave.
-    Je suis navré, je sors d'une rupture difficile.
-    Je sais.
-    Eva vous en a parlé ?
-    Je l'ai lu.
-    Ah. Vous lisez ce genre de... Presse, dis-je avec mépris.
-    Quand j'ai lu votre nom, j'ai fait le rapprochement avec Eva, et quand elle m'a dit que vous vous appeliez Gabriel je me demandais vraiment si c'était vous... Puis quand je vous ai vu, il n'y avait plus de doute possible.
-    Ah.
-    Mais, vous voulez qu'on s'en aille pour aller boire un pot ?
-    Non, merci, je vais rentrer.
-    D'accord, je comprends. Bonne soirée !
-    Bonne soirée, au plaisir de vous revoir !
  Je ne la revis jamais et au lieu de rentrer, j'errais pendant des heures dans les rues de Paris. La pluie qui avait détrempé tout le mois de Décembre se faisait plus discrète, lentement remplacée par le froid piquant de Janvier. Cependant, la glace qui s'insinuait perfidement dans mon manteau était la dernière de mes préoccupations. Mes pieds me portaient dans le rues désertes, ignorant la neige qui se déposait en une fine pellicule grisâtre sur le trottoir souillé, marchant au hasard le long d'un chemin dont j'ignorais encore le but. Suis la route de briques jaunes.
  Je frappai avec rage dans une brique de jus de fruits abandonnée sur le trottoir. De quel droit Andreï se permettait-il d'interférer dans ma vie ? Comment pouvais-je encore refuser le corps d'une jolie femme par respect pour lui ? Il avait été si infect que le seul comportement décent à adopter était de... De l'aimer toujours plus. De l'aimer parce que j'avais aperçu durant un instant dans ses yeux, un jour, un éclair d'humanité, un éclair de tendresse, un sentiment.

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Chapitre XLVI.  posté le dimanche 23 décembre 2007 02:14

  Chaque jour, de douloureux souvenirs remontaient à la surface pour virevolter dans mon esprit qui, au lieu de chercher à les éloigner, tentait d'accrocher ces parcelles de vie pour les revivre encore et encore malgré la souffrance qu'il y trouvait, ou peut-être justement parce qu'elles m'arrachaient des larmes, vicieuse punition pour mes erreurs.
  Ce jour-là, il était, comme toujours, assis devant son ordinateur lorsque je lui avais posé une question dont la réponse risquait, sans aucun doute, de me décevoir :
-    Tu écris des romans d'amour, mais est-ce que tu y crois ?
-    A l'amour ?
-    Oui.
-    Non, je crois que le désir existe. Rien de plus.
-    Uniquement le désir ?
-    Oui.
-    Mais comment est-ce que tu expliques que des gens se marient et restent ensemble toute leur vie, même si le désir n'existe plus entre eux ?
-    Parce qu'ils croient en l'amour. C'est leur problème. La société leur a appris à croire en une valeur qu'ils imaginent plus forte que tout le reste. J'assimile l'amour à une religion, tous deux ont été créés uniquement pour se rassurer, se dire que quelque chose ou quelqu'un nous attend, est là pour nous, se reposer sur un repère, se décharger sur lui. Rien de plus. Par contre, je crois en la force du désir.
-    Mais tu ne crois pas qu'il est possible de réfréner son désir, justement ? Alors que c'est plus difficile avec l'amour...
-    Tu peux t'empêcher de réaliser tes désirs, mais cela revient à t'empêcher de vivre. Pourquoi vouloir absolument contrôler ses désirs, ses instincts ? On ne vit qu'une fois, ce n'est pas pour réfléchir à chaque seconde aux conséquences de nos actes. Une fois que nous serons morts, tout sera effacé et personne ne ne sera plus là pour nous juger, alors quelle est l'utilité de suivre la bienséance ?
-    J'imagine que c'est une question d'image...
-    C'est une question de politiquement correct, parce que l'image que tu renvoies aux autres est ce qui compte plus que tout. Les personnes qui se prétendent amoureuses ne sont en réalité amoureuses que d'elles-même. Elle aiment l'image d'elles-même que le prétendu amour de leur partenaire leur renvoie, non pas le partenaire en question.
-    Je ne sais pas si il y a un tel culte de l'image...
-    C'est évident ! Il te suffit de regarder autour de toi, tout est fait pour t'obliger à culpabiliser. Chacun de tes geste est décortiqué par les gens autour de toi, qui chercheront à te placer dans une catégorie entourée de murs infranchissables, uniquement pour les rassures, leur donner l'impression de te connaître, d'être à même de prévoir certaines de tes réactions dans une situation donnée.
  Je réfléchis quelques secondes, analysant silencieusement les dernières paroles de mon amant. Mais au-delà de la question de l'image, je souhaitai revenir sur son déni de l'existence de l'amour. Certainement par curiosité, mais aussi parce que ce refus condamnait mes sentiments à rester inavoués.
-    Donc pour toi, il n'y a pas d'amour, que du désir.
-    Uniquement du désir, et c'est la meilleure façon de voir les choses, si tu veux vivre ta vie sans te soucier de ce que pensent les Autres. N'y-a-t-il pas de plus belle façon de passer l'existence que de faire ce que l'on veut, au moment où on le désire, mais également avec la personne que l'on choisit ? Sexe, âge, classe sociale... Si la société réussit à te faire intérioriser complètement toutes ses règles, ses schémas préconçus, tu arrêtes de vivre pour devenir une marionette, le jouet de l'image de toi que tu as envie de renvoyer. Tu n'es plus rien.
  Evidemment, tout aurait été tellement plus simple si je m'étais contenté de le désirer sans vouloir aller plus loin, sans tomber amoureux de lui. Mais malgré ce qu'il soutenait, je n'avais pas la force de réfréner mon amour. Mon amant était de ceux que l'on aime ou que l'on déteste. Je l'avais haï et je l'aimais à présent d'un amour si fort que toutes les barrières morales n'avaient plus cours. Mais, au fond de moi, ne le détestais-je pas toujours un peu ? Il m'avait brisé, avait joué avec moi avant de m'abandonner par pur égoïsme, par pur matérialisme... Pourtant, il m'était impossible de lui en vouloir, étouffé par la culpabilité comme je l'étais. Je l'aimais trop pour lui reprocher quoique ce soit. Je l'aimais trop, plus que je n'aurais jamais du aimer quiconque.
  Il avait raison lorsqu'il disait que l'on aime une personne non pas pour ses qualités, mais pour l'image de nos qualités qu'elle nous renvoie. J'étais fou d'Andreï parce qu'à ses côtés, je me sentais unique. J'ignorais si il avait jusqu'alors accepté que ses amants s'installent chez lui, mais j'imaginais que j'étais peut-être le premier, et cela me conférait une douce unicité. Après avoir toujours voulu devenir "quelqu'un", j'y parvenais enfin à travers lui, même si je n'étais qu'une marionette, un jouet entre ses mains, le fait d'avoir attiré son attention flattait mon ego meurtri.
  Mais ce qu'il avait fait de moi s'était envolé avec lui, vers une destination inconnue où personne ne serait plus à même de les retrouver. Après avoir été quelqu'un, je n'étais plus personne, du moins j'en avais l'impression. Il m'avait changé, il avait modifié ma façon de penser, d'agir, de réfléchir, m'avait façonné à l'image de ce qu'il attendait de moi, m'affranchissant de toutes les barrières morales, de tous les principes, avait presque créé la personne que j'étais à présent, puis l'avait détruite.
  Ce qui aurait pu sembler être une lourde exagération n'était en réalité que le reflet de la puissance de mon ancien amant, de sa facilité à manipuler son entourage, de sa force de persuasion, de l'amour et de l'admiration sans bornes qu'il pouvait susciter.
  Je sentais la peur m'étreindre lorsque, dans la noire cachette de ma chambre baignée dans l'obscurité de la nuit, je me surprenais à imaginer qu'il ne reviendrait jamais. Je ne pouvais étouffer le fol espoir de le voir un jour frapper à la porte de chez moi, drapé dans son manteau noir, avec son écharpe, toujours de couleur claire, ses cheveux chatains légèrement ébouriffés, son regard gris acier posé sur moi, avec tendresse. Et là, peut-être me dirait-il qu'il est revenu pour moi ? Peut-être accepterait-il de se rendre compte qu'il est mieux avec moi, plutôt que d'être seul ? Peut-être ne nierait-il plus la force des sentiments qui peuvent nous secouer ? Peut-être me laisserait-il partager sa vie à nouveau ?
  Cependant, après deux mois d'une attente déçue, l'espoir vain de son retour était à peine assez puissant pour faire rouler des gouttes salées le long de mes joues.

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Chapitre XLVII.  posté le dimanche 23 décembre 2007 02:25

-    Je crois que je l'ai revu.
-    Qui donc ?
-    Lui.
  Même après des années, ma soeur ne parvenait toujours pas à prononcer le nom de notre père, encore trop douloureusement marquée par tout le mal qu'il avait causé.
-    Tu es sûre ?
-    Je crois que c'était lui... En plus maigre, plus abimé...
-    Il est était où ?
-    Devant ma fac'.
-    Il t'attendait ?
-    Il n'est pas venu me voir, dit-elle alors qu'elle commençait à trembler.
-    C'est impossible, Maman nous aurait prévenu s'il était sorti de prison.
-    Non, elle aurait décidé de ne pas nous inquiéter, murmura Eva en secouant la tête de droite à gauche.
-    Il faut prévenir la police, dis-je en me levant tandis qu'elle posait sa main sur mon bras.
-    C'est inutile. Il leur a fallu dix ans pour l'arrêter alors que Maman le leur avait déjà dit avant, qu'est-ce que tu crois qu'il vont faire ? Ils vont nous dire qu'il a le droit de se balader où il veut.
-    Tu as prévenu Maman ?
-    Non.
-    A propos de Maman, je n'ai pas de nouvelles depuis au moins deux semaines, elle va bien ?
-    Oui, oui, elle va bien.
-    Tant mieux, ça m'inquiétait un peu, mais je me suis dit qu'elle était peut-être encore partie à un de ses safaris avec... Euh... Lisa, c'est ça ?
-    Non, non, elle est à Paris, dit ma soeur avec gêne.
-    Tu sais pourquoi elle ne répond pas à mes appels ?
-    Euh... Elle est allée chez le coiffeur il y a deux semaines.
-    Ca n'explique pas tout.
-    Et elle a lu les journaux, enfin, les trucs people. Et elle a appris pour...
-    Ah. D'accord.
-    On fait quoi ? dit Eva en changeant de sujet.
-    A propos de quoi ?
-    De lui.
-    On attend de voir s'il se manifeste à nouveau. Et on demande à Maman si elle était au courant qu'il était sorti de prison.
-    Je vais le faire, dit précipitamment ma soeur.
-    Oui, ça vaut mieux. Je vais rentrer chez moi, merci pour la pizza.
-    Tu ne va plus avoir de métro, tu ne veux pas rester dormir ici ?
-    Non, je vais rentrer à pied, merci quand même.
  En claquant la porte de son immeuble, je fus immédiatement assailli par le froid de Février et je baissai la tête pour rentrer mon menton dans mon col et me protéger du vent, en vain, après dix minutes de marche, j'étais glacé jusqu'aux os.
  J'avais tenté de cacher mon inquiétude à ma soeur mais j'étais terrifié à l'idée de savoir que mon père pouvait se balader libre dans les rues de Paris. Il était mort alors que j'entrais dans ma quinzième année, du moins, c'est ce dont j'avais tenté de me persuader depuis cette époque. A mes yeux, il avait disparu de manière irrémédiable et sa soudaine réapparition ébranlait mes repères, déjà fragilisés par la disparition de mon ancien amant.
  Je ne me souvenais plus de l'époque à laquelle il avait commencé à frapper ma mère, j'étais trop jeune. Trop jeune, également, pour me rappeler à partir de quel moment les coups avaient commencés à pleuvoir sur moi, et sur Eva. En revanche, je me remémorais sans encombre ces nuits passées à errer de maisons en maisons, accueillis par des gens assez charitables pour ouvrir leur porte à une famille démolie et pour les accueillir un court instant. Amis, parents, foyers, j'avais vécu plus de temps chez des étrangers que dans le logement familial, entendant les lourds sanglots de notre mère qui nous déclarait "ce n'est rien, Maman est juste un peu triste" tandis que les larmes roulaient sur son visage tuméfié.
  La première fois où elle avait décidé d'en parler à la police fut la dernière. Elle fut traitée avec la dernière des malpolitesses et rentra chez elle dans la soirée pour se faire rouer de coups sous nos yeux par un mari hors de lui, excité par la trahison d'une femme insoumise. L'affaire ne passa même pas devant un tribunal et elle se perdit rapidement dans les méandres impénétrables de la justice.
  Elle ne quitta jamais mon père, certainement par dépendance, peut-être aussi parce qu'elle espérait qu'il changerait, qu'il redeviendrait l'homme qu'elle avait épousé, vaine attente. Je voulais croire qu'elle n'était pas partie en raison de sa dépendance économique, refusant d'imaginer que cela aurait pu être par pure dépendance affective, même si cela semblait être l'explication la plus plausible.
  Cette même dépendance affective qui ne me permettait pas de concentrer mes pensées sur un autre sujet qu'Andreï, qui faisait que chaque jour qui passait et qui m'éloignait de notre histoire aujourd'hui disparue, ne participait pas à l'apaisement de mon amour, au contraire. Comme ma mère, je ne pouvais me résoudre à partir.
  Elle n'était jamais vraiment partie, mais lorsqu'elle fut conduite aux urgences tellement brisée qu'il était impossible de nier ce qui venait d'arriver, alors là, et uniquement à ce moment-là, la police, qu'elle avait alertée dix ans plus tôt, s'intéressa à son cas.
  Ainsi, elle perdit l'usage de ses jambes pour se délivrer de son mari. Il fut arrêté et écroué pour être jugé et condamné quelques années plus tard à la peine maximale encourue pour ce type de violences, en raison de son passé de récidiviste. Mon père sortait alors complètement de ma vie pour ne jamais y entrer à nouveau, espérais-je à l'époque.
  Une fois le choc de la nouvelle de la réapparition de mon père passé, j'eus tout le loisir de méditer sur des paroles de ma soeur que j'avais occulté jusqu'à présent. Ma mère avait appris ma liaison avec Andreï. Cette hypothèse ne m'avait même pas traversé l'esprit, trop occupé que j'étais à imaginer les répercussions de la nouvelle sur la vie de mon amant. Ma mère avait appris la relation qui nous avait unis et refusait de répondre à mes appels, comme si les difficultés qui se posaient face à moi n'étaient pas déjà assez ardues à surmonter. Je décidai de laisser de côté mes réflexions à ce sujet, si ma mère refusait de me parler pour une telle histoire, elle ne mettrait que peu de temps avant d'abandonner la lutte. Je la connaissais assez bien pour savoir que la volonté n'était pas sa qualité première.

Joyeux Noël à toutes ! 

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