Cependant, la
félicité ne peut durer qu'un temps. Avais-je
imaginé que mon amant et moi pourrions passer toutes nos
nuits à converser, faire l'amour, puis converser encore
avant de faire l'amour ? Cette trop agréable idée
m'avait certainement traversé l'esprit, j'avais sans aucun
doute caressé ce fantasme, mais tous mes espoirs furent
anéantis un matin glacé d'hiver.
Je ne partageais la vie quotidienne de l'écrivain que
depuis une dizaine de jours, neuf exactement, lorsque la crise se
déclencha, plus violente que celles que j'avais
précédemment eu l'occasion d'affronter, il ne pouvait
en être autrement au vu de la personnalité de mon
amant.
J'étais allongé dans le lit chaud et
protecteur qui accueillait notre volupté, notre plaisir et
notre bonheur lorsqu'Andreï ouvrit la porte avec une rare
violence. Alors que celle-ci s'écrasait contre le mur, j'eus
le loisir de l'observer attentivement. Son manteau noir avait les
épaules luisantes de pluie et ses cheveux chatains
étaient humides, laissant échapper de
légère gouttes d'eau, mais lorsque je regardai son
visage, il me fut alors impossible de ne pas remarquer que la
fureur déformait ses traits et qu'un éclat mauvais
brillait dans ses yeux gris.
- Est-ce que tu connais une certaine Fanny Bremer
? demanda-t-il, tentant visiblement de maîtriser le son de sa
voix.
- Oui, c'est une ancienne collègue,
à Littera, pourquoi ?
- Tu la remercieras, pour ça !
Il jeta un magazine sur le lit et tourna les talons.
J'entendis son pas rageur s'éloigner et j'en déduis
qu'il était allé dans son bureau. Je saisis ce qu'il
venait de lancer pour rester interloqué devant la
couverture.
La première page étalait une photographie
d'Andreï et moi, prise devant le bureau de tabac en face de
son immeuble. Andreï avait placé son index sous mon
menton et relevait avec douceur mon visage pour me lancer un regard
passionné et, je m'en souvenais, d'une sensualité
ahurissante. Sous cette photo, un titre racoleur : "Il est
homosexuel !"
Je me levai en hâte pour trouver l'écrivain
dans son bureau. Il faisait les cent pas, tirant nerveusement de
longues bouffées de sa cigarette à moitié
consumée. Je l'avais rarement vu aussi furieux, mais
également anxieux. Il m'avait toujours fait l'effet d'un
homme calme et froid et je le trouvais tellement changé que
je ne sus quoi dire. J'étais face à la personne la
plus calculatrice et dominatrice que je n'avais jamais
rencontré, et elle était aujourd'hui impuissante.
Impuissante face à une rumeur fondée qui ne cesserait
d'enfler, de voguer de bouches en bouches, devenant à chaque
seconde plus incontrôlable.
Lorsqu'il se rendit compte que j'étais entré,
il cessa de marcher et se recomposa un visage inexpressif et dur.
Cependant, il était impossible de ne pas remarquer
l'étincelle de colère qui brulait dans ses yeux
glacés. Avec une rage visible, il me dit :
- Comment a-t-elle su ?
- Quand tu es venu au journal... Tout le monde
t'a vu...
- Je croyais que tu t'étais assuré
que personne ne dirait rien ?
- Pour Fanny, c'est différent...
Je repensai aux paroles d'Eva, elle m'avait soutenu que
Fanny se vengerait de l'humiliation que je lui avais fait
subir.
- Et en quoi est-ce différent ?
- J'ai couché avec elle, et je lui ai dit
que je ne voulais pas... Avoir de vraie relation, que
c'était juste comme ça.
- Et c'est à moi de payer ton manque total
de discernement ! Ton incapacité à garder ton sexe
dans ton pantalon ! Est-ce que tu te rends compte de ce qui est en
train d'arriver ? Est-ce que tu t'en rend compte ? Tu sabotes tout
! Est-ce que tu as ne serait-ce qu'une petite idée du bordel
que tu as foutu ? Je ne peux pas me permettre de voir ce genre de
photos dans la presse ! Je te l'ai dit !
- Mais je n'ai rien demandé ! Ca ne me
fait pas plus de bien qu'à toi !
- Mais tu te fous de ça !
- Non !
- Personne ne te jugera là-dessus, tout le
monde se fout de tes préférences sexuelles ! Tu
n'es... Rien.
- De quel droit est-ce que tu dis ça ?
hurlai-je, la gorge serrée par la colère. Tu as... Tu
as l'égo le plus surdimensionné que j'aie jamais vu
!
- Va-t-en !
- Je ne partirai pas !
- Tu vas partir, tu prends toutes tes affaires et
tu te tires ! Immédiatement ! Je ne veux plus te voir ici !
Tu as foutu ma carrière en l'air ! Tu as tout foutu en l'air
! Alors, aie au moins la décence de te tirer !
- Je suis désolé !
- Je me fous de tes excuses ! C'est trop tard !
Si mon éditeur a refusé de te laisser publier ton
putain d'article, il y avait une bonne raison ! Et tu oses me faire
ça, après ce que j'ai fait pour toi ! Sans moi, tu
n'es rien, et tu me poignardes dans le dos ! Tu fous ma
carrière en l'air pour une putain d'histoire de cul ! Parce
que tu est trop faible pour résister à tes pulsions
!
- Je suis navré !
- Arrête de gémir, fous-moi la paix
! Je ne veux plus te revoir chez moi ! Est-ce que c'est clair ? Je
ne veux plus te revoir tout court ! Je veux que tu t'en ailles, je
ne veux plus avoir affaire à toi ! Tu as détruit ce
que j'ai mis des années à construire ! Tu as
piétiné ma carrière ! Tu n'es qu'un
sale...
- Je suis...
- Quoi ? Tu es désolé ? Tu aurais
du y penser avant ! Tu es pathétique !
- Je n'imaginais pas que...
- Tu n'imagines rien ! Tu n'as même pas
l'air de te rendre compte de l'impact de l'énorme connerie
que tu as faite ! Tu viens de me couler !
- Ils comprendront...
- Qui comprendra ? Hein ? Qui ? Qui, Gabriel ?
J'ai pris un risque énorme pour que tu sortes cet article,
j'ai du négocier avec ma maison d'édition, j'ai du
faire la promesse de ne pas faire de vagues, et tu
débarques, tu fous tout en l'air et tu t'excuses en me
disant qu'ils comprendront ? Tu te mettrais à genoux que je
ne croirais pas plus en tes excuses, d'ailleurs, je suis
étonné que cela ne soit pas déjà fait !
Tu as démoli tout ce que j'ai créé ! Il ne t'a
fallu qu'un mois ! Je ne veux plus te voir ici ! Je ne veux plus te
voir du tout ! Je veux que tu t'en ailles immédiatement et
que tu emmènes tout ce qui t'appartiens ! Je ne veux plus
jamais entendre parler de toi ! Est-ce que je me suis bien fait
comprendre ? Plus jamais !
- Tu ne peux pas...
- Si, je peux ! Je peux te demander de faire ce
que je veux, tu le feras ! Alors, je t'ordonne de partir de chez
moi ! Tout de suite ! Tu as tout gaché ! Tout est de ta
faute ! Je vais tout perdre ! A cause de toi ! Va-t-en !
- Je t'en prie...
- Fais tes bagages, quand je reviendrai, je ne
veux plus te voir ici, je ne veux plus te voir nul part ! rugit-il
en claquant la porte d'entrée sur lui.
Je fis mes bagages et claquai à mon tour la porte sur
mon amant et mon histoire, disparus de ma vie aussi vite qu'ils y
étaient entrés.
Alors à la base, ce chapitre devait faire partie de la prochaine mise à jour, mais je me suis dit que je n'allais pas vous faire languir plus longtemps, vu que vous aviez toutes l'air affolé à l'idée qu'il arrive quelque chose de grave. Donc voilà !
Merci encore à toutes celles qui laissent des commentaires, je ne vous le répéterai jamais assez, mais également merci aux anonymes qui lisent mon histoire !



