Chapitre LXXVI.  posté le dimanche 04 mai 2008 20:48


Un mois s'était écoulé depuis cette soirée au cours de laquelle il avait mis à mal les quelques illusions qu'il me restait à son sujet. Je ne lui avais plus reparlé du sujet qui me préoccupait, mais cette question restait sous-entendue et provoquait parfois de lourds silences évocateurs.
Une grève paralysait le trafic des transports en commun parisien, et les déplacements qui avaient déjà été extrèmement difficiles le matin-même devinrent absolument impossibles le soir. Je me résolus donc à demander de l'aide à Andreï.
-    Oui ?
-    C'est moi. Je suis bloqué à Arts et Métiers, je n'ai plus de métros.
-    Et alors ?
-    Est-ce que tu pourrais venir me chercher en voiture ?
-    Je ne suis pas un taxi, trouve-toi un vélo.
-    Andreï !
Je vis le collègue qui occupait le même bureau que moi lever les yeux d'un air interrogateur avant de laisser échapper une moue entendue. Je repris donc en baissant d'un ton :
-    Je ne te demande pas souvent de me rendre service, mais là j'ai vraiment besoin de ton aide. Il fait trop froid pour que je rentre dans le seizième en vélo, je ne me suis même pas couvert.
Je l'entendis soupirer à l'autre bout de la ligne. Au terme de quelques secondes de réflexion, il finit par lâcher avec une pointe d'agacement :
-    Je serai là dans une demi-heure.
-    Merci, dis-je vainement alors qu'il avait déjà raccroché.
Sans un regard pour l'homme avec lequel je partageais mon bureau, je pris mes affaires et sortis dans la rue. J'imaginais aisément le sujet qui alimenterait les conversations autour de la machine à café et je trouvais tout cela terriblement pathétique.
Ce n'est qu'au bout de trois-quart d'heure que l'écrivain fit son apparition dans un crissement de freins douloureux. Il s'immobilisa juste devant moi et j'entendis le son mat des portes qui se déverrouillaient alors que je m'approchai de la BMW noire. En ouvrant la portière, je pus constater que mon amant avait l'air franchement énervé et je ne jugeai pas nécessaire de lui faire remarquer son retard. Il écrasa l'accélérateur, ce qui eut pour effet de propulser mon crâne contre l'appui-tête dans un mouvement désagréable. Le silence envahit l'habitacle, ce qui était pour le mieux, étant donné qu'Andreï ne semblait pas disposé à faire la conversation. Les rues de Paris étaient envahies de voitures et la conduite nerveuse de l'écrivain n'était pas le moins du monde adaptée au paysage qui s'offrait aux roues du monstre d'acier dans lequel j'avais pris place. J'avais une fois été le passager du russe, et j'avais alors juré de ne plus jamais reprendre la route à ses côtés. Il n'était pas dangereux et maitrisait parfaitement son véhicule, mais sa façon de conduire m'évoquait terriblement son comportement impulsif et ne lassait de m'angoisser.
Dans un dérapage contrôlé, il gara la berline face à un panneau qui interdisait le stationnement, ostensible mépris dont lui seul était capable. J'eus les pires difficultés à m'extraire du véhicule, les jambes encore mal assurées et le corps douloureux d'avoir été si tendu.
-    Je vais passer acheter des cigarettes, je te retrouve à l'appartement.
-    D'a... D'accord.
-    Tu es livide.
-    C'est juste ta... Ta conduite.
Je me cassai en deux pour vomir dans le caniveau. Avec un air dégouté, Andreï détourna le regard avant de verrouiller les portières de sa voiture.
-    A tout de suite.
Je ne parvins pas à articuler de réponse et je me contentai de me relever pour avancer d'une démarche chancelante vers le 76 de l'avenue Foch. Comment pouvait-on conduire à une allure pareille dans Paris ? Ce comportement était aussi suicidaire qu'assassin, mais cela m'étonnait-il vraiment ? Je composai le code et poussai la porte de l'immeuble, une main encore posée sur mon estomac. N'avait-il réellement aucune considération pour sa propre vie, mais également pour celle des autres ? "La porte !" Je rattrapai maladroitement le lourd panneau de fer pour permettre à la personne qui venait d'appeler de pénétrer à ma suite dans le hall. Un nouveau haut-le-coeur me fit fermer les yeux, je titubai alors jusqu'à ce que mon dos entre en contact avec le marbre dur et froid qui s'étalait sur les murs. Le bruit de la porte qui claquait me tira de ma torpeur et j'ouvris les yeux sur le nouvel arrivant. Un frisson d'effroi me parcourut l'échine et je sentis mes jambes trembler de plus belle. Le doute n'était pas permis, son visage était plus déformé par l'alcool qu'auparavant, sa carrure était voutée, ses cheveux avaient pris une teinte grise et sale, ses yeux autrefois bleus se noyaient dans de gigantesques cernes violettes dont la couleur se trouvait renforcée par la rougeur immonde de ses paupières. Sa bouche affaissée s'ouvrait sur un sourire jaunâtre et malsain tandis que son regard larmoyant posé sur moi faisait nettement apparaître son dégré d'ébriété. Je jetai un oeil suppliant sur la loge de la concierge qui avait signalé son absence en tirant les rideaux. Il n'y avait que lui et moi. J'étais complètement tétanisé, incapable de réagir comme je l'avais toujours été lorsque les coups pleuvaient sur nous, lorsqu'il trainait ma mère par les cheveux, lorsque son énorme poing s'abattait sur mon visage déjà meurtri. Il eut un rire gras.
-    Enfin, tu es là.
-    Qu'est-ce... Qu'est-ce que tu fais là ? soufflai-je.
-    Je ne peux pas venir dire bonjour à mon fiston ?
-    Va-t-en...
-    J'ai eu du mal à te trouver, dit-il dans un hoquet avant de s'approcher de moi.
Son haleine putride vint chatouiller mes narines et je laissai échapper une moue dégoutée tout en fixant avec attention le haut des escaliers, espérant que quelqu'un surgirait. Je tentai de crier, mais mon hurlement s'étouffa dans ma gorge. Il commença à se balancer d'avant en arrière, danse vibrante et lugubre.
-    Et puis je t'ai trouvé. Mais tu étais tout le temps avec ce... Ce type. Qui aurait cru ça ? Que tu serais pédé. Mon fils, une pauvre tantouze.
Son visage reflétait tout son mépris.
-    Et puis enfin, je l'ai vu partir tout à l'heure et tu es tout seul et on va pouvoir parler seul à seul, comme des hommes.
-    Je... Je ne veux pas te parler.
-    Tu ne veux pas parler à Papa ?
-    Va-t-en. S'il te plaît.
Tout mon corps tremblait sans que je puisse contrôler mes membres. Des images venaient envahir mon esprit, m'empêchant de réfléchir sereinement. Ma soeur qui hurle sous les coups répétés, son pauvre petit corps écorché. Ma mère qui rampe vers le téléphone pour appeler les secours, elle ne peut plus se servir de ses jambes, elle ne le pourra plus jamais. Et moi, moi qui crie, qui pleure, parce qu'il continue de frapper, encore et encore, qui me dis que je ne pourrai jamais avoir plus mal alors que chacun de ses coups vient me donner tort. Sans même m'en rendre compte, je tombai à genoux sur le sol glacé. Je n'étais pas assez fort, je le savais. Je n'avais jamais eu la force de lutter contre lui et maintenant, à vingt-sept ans, je ne l'avais toujours pas. Ils me l'avaient tous dit, Maman, Eva, Samuel, Daphné, Béa, Louise, Antoine, Agnès, Jenna, Andreï, je devais m'endurcir. Mais j'en étais incapable.
-    Tu ne veux pas voir ton vieux père ?
Le ton de sa voix marchait sur une corde raide dressée entre la peine et la fureur.
-    Va-t-en, répétai-je.
-    Toi non plus, tu ne veux pas voir Papa ?
La rage avait complètement pris possession de lui et je pouvais sentir son haleine sur mon visage alors qu'il s'agenouillait à ma hauteur. Il leva un poing qui me parut énorme et le dressa face à mes yeux écarquillés.
-    Non, il ne veut pas vous voir.
La voix masculine semblait surgir de nulle part, elle résonna dans le hall.
-    Occupe-toi de ce qui te regarde, connard, cracha mon père en se relevant.
-    Allez-vous en, immédiatement.
-    Casse-toi, éructa-t-il.
Je n'eus que le temps de lever les yeux pour voir Andreï attraper le poing que mon père tentait d'écraser sur son visage pour ensuite tordre son bras dans son dos. Il précipita alors son torse contre le mur en marbre sans lacher son emprise. Mon père, le visage aplati contre la pierre lança une bordée de jurons. Mon amant semblait maître de lui-même, cependant, une lueur furieuse brillait dans ses yeux gris, il approcha son visage de la chevelure grasse de l'homme qu'il controlait pour siffler dans son oreille :
-    Je ne veux plus vous revoir ici, est-ce que c'est bien clair ? Si vous tentez encore une fois d'approcher Gabriel, je peux vous assurer que je vous ferai la peau.
-    C'est mon fils, brailla mon père alors qu'Andreï lui arrachait un hurlement en resserrant son emprise.
-    Taisez-vous. Peu importe le fait que ce soit votre fils, il ne veut plus rien avoir à faire avec vous. Vous n'êtes rien pour lui, vous comprenez ? Vous n'êtes rien. Dans peu de temps, vous allez mourir, sous un pont ou ailleurs, ce n'est pas important, parce que tout le monde s'en contrefout. Et à ce moment-là, dites-vous bien que vous n'êtes que le dernier des salauds, que vous aviez une famille et que vous avez tout gâché. Dites-vous bien que votre pitoyable mort sera un soulagement pour tous ceux qui ont eu le malheur de vous croiser. Parce que le mot pitoyable est vraiment celui qui vous convient. Vous n'êtes qu'un pitoyable ivrogne. Si je vous revois, si Gabriel m'apprend que vous avez tenté de reprendre contact avec lui ou avec sa mère et sa soeur, vous pouvez être sûr que je vous retrouverai. Et là, je vous rendrai service en mettant un terme à votre misérable existence. Vous n'êtes qu'un immonde connard, vous ne méritez pas même pas de vivre et je vous assure que je suis prêt à rétablir les choses telles qu'elles devraient l'être. Alors vous allez sortir d'ici immédiatement, vous n'allez plus jamais revenir et vous traînerez votre carcasse écoeurante très loin d'ici. Un homme comme vous n'a rien à faire auprès des personnes que vous recherchez, vous ne devriez même pas avoir le droit de les regarder sans être submergé par la honte d'être ce que vous êtes. Vous n'êtes rien, vous n'êtes que le rebus d'une société trop conciliante, vous êtes un parasite dont la vue m'est insupportable et que je ne souhaite pas rencontrer à nouveau. A votre place, je n'aurais jamais essayé de les retrouver, je me serais contenté de mettre fin à ma pitoyable vie. Mais vous n'êtes même pas assez courageux pour vous rendre compte que ce que vous êtes n'a aucun sens et pour vous rendre vous même ce service. Je n'arrive même pas à avoir de haine pour les gens de votre espèce, vous êtes lâche, misérable et terriblement pathétique, vous êtes immonde et projetez votre immondice sur les autres. Alors ne revenez plus jamais, est-ce que c'est bien clair ?
Pour  seule réponse, mon père poussa un monstrueux cri de douleur.
-    Oui ou non ? murmura Andreï dont le visage était effrayant d'impassibilité.
-    O... Oui, dit mon père dont le visage était à présent baigné de larmes, visiblement secoué par la voix mécanique de l'homme qui semblait prêt à mettre ses menaces à exécution sans une once de remord.
-    J'ai une sainte horreur des hommes qui profitent de la faiblesse des autres pour assouvir leur penchant sadique, et très sincèrement, vous me dégoutez, lacha-t-il en relachant sa prise. Rappelez-vous bien ceci, ne vous approchez plus jamais de Gabriel.
Mon père tituba jusqu'à la porte et appuya maladroitement sur l'interrupteur avant de sortir dans la rue. Ce fut la dernière fois que je le vis. Dès qu'il fut hors de l'immeuble, Andreï s'acroupit face à moi et m'enlaça. Il m'aida à me relever et passa son bras autour de ma taille, me laissant m'appuyer sur lui pour pallier à la faiblesse de mes membres. C'est avec grand peine que nous montâmes les escaliers jusqu'au quatrième étage. Constatant que mes jambes ne pouvaient plus me soutenir, mon amant me porta jusque dans le lit, ota mes chaussures et mes vêtements et rabbatit la couverture sur moi. J'ouvris la bouche pour le remercier, mais il posa un doigt sur mes lèvres, m'intimant le silence.
-    Dors maintenant.

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Tous les commentaires de l'article:
Chapitre LXXVI.

  • min

    mar 03 jun 2008 17:08

    Je ne sais pas quoi dire devant cette scène. JE suis scotchée. Andreï me surprendra toujours!

  • Ina

    ven 09 mai 2008 20:06

    Aaah le chevalier servant va sauver sa princesse en danger !!

    (J'ai énormément de mal à m'imaginer Gabriel... Si il y a eu une description de son physique auparavant, je ne m'en rappelle plus et ça me tracasse............. Beau? Banal? Moche? Brun? Blond? Efféminé? Musclé? Gros? Anorexique?)



  • Cracotte

    ven 09 mai 2008 18:53

    Haaaan mon dieu je l'aime !!!
    C'est adorable ce qu'il fait pour lui !!!
    Et toc pour le pere !

  • T.

    jeu 08 mai 2008 22:57

    Andreï... trop la classe.

  • shanyah mailto

    jeu 08 mai 2008 18:57

    je suis tomber sur ce blog aujourd'hui,par hazard et je voulais te dire que tu avais vraiment beaucoup de talent.j'aime beaucoup ta maniere d'ecrire.

    super chapitre...on entrevoi admirablement bien les sentiment d'Andreï.ivement la suite

  • sarah

    mer 07 mai 2008 23:32

    trop choux andrei

  • Maly

    mer 07 mai 2008 20:46

    JE kifffffffffffffffffeeeeeeeeeee en plus le discourt d'andrew !!!! ouaou trop bien.

    Merci pour ce nouveau chapitre ^^

  • cécé

    mer 07 mai 2008 17:41

    ouaou!!! j'ai adoré la tirade d'Andreï c'était magnifique. ce qu'il disait autant que les sentiments que ça laissait transparaïtre... merci!

  • Lily

    mer 07 mai 2008 14:35

    Le discours d'Andreï est... sensationel!!! J'adore!
    merci pour la suite, Bisous

  • coralie (oOMyDiaryOo)

    mar 06 mai 2008 22:35

    ouaaaaaou !!!!
    Andreï !!!!!! je l'aime comme ça !!!!!!!!

    trop trop trop trop trop bien !!!

    Vivement la suiteeee !!!!!!!!




 

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