Un mois s'était écoulé depuis cette
soirée au cours de laquelle il avait mis à mal les
quelques illusions qu'il me restait à son sujet. Je ne lui
avais plus reparlé du sujet qui me préoccupait, mais
cette question restait sous-entendue et provoquait parfois de
lourds silences évocateurs.
Une grève paralysait le trafic des transports en commun
parisien, et les déplacements qui avaient déjà
été extrèmement difficiles le matin-même
devinrent absolument impossibles le soir. Je me résolus donc
à demander de l'aide à Andreï.
- Oui ?
- C'est moi. Je suis bloqué à Arts
et Métiers, je n'ai plus de métros.
- Et alors ?
- Est-ce que tu pourrais venir me chercher en
voiture ?
- Je ne suis pas un taxi, trouve-toi un
vélo.
- Andreï !
Je vis le collègue qui occupait le même bureau que moi
lever les yeux d'un air interrogateur avant de laisser
échapper une moue entendue. Je repris donc en baissant d'un
ton :
- Je ne te demande pas souvent de me rendre
service, mais là j'ai vraiment besoin de ton aide. Il fait
trop froid pour que je rentre dans le seizième en
vélo, je ne me suis même pas couvert.
Je l'entendis soupirer à l'autre bout de la ligne. Au terme
de quelques secondes de réflexion, il finit par lâcher
avec une pointe d'agacement :
- Je serai là dans une demi-heure.
- Merci, dis-je vainement alors qu'il avait
déjà raccroché.
Sans un regard pour l'homme avec lequel je partageais mon bureau,
je pris mes affaires et sortis dans la rue. J'imaginais
aisément le sujet qui alimenterait les conversations autour
de la machine à café et je trouvais tout cela
terriblement pathétique.
Ce n'est qu'au bout de trois-quart d'heure que l'écrivain
fit son apparition dans un crissement de freins douloureux. Il
s'immobilisa juste devant moi et j'entendis le son mat des portes
qui se déverrouillaient alors que je m'approchai de la BMW
noire. En ouvrant la portière, je pus constater que mon
amant avait l'air franchement énervé et je ne jugeai
pas nécessaire de lui faire remarquer son retard. Il
écrasa l'accélérateur, ce qui eut pour effet
de propulser mon crâne contre l'appui-tête dans un
mouvement désagréable. Le silence envahit
l'habitacle, ce qui était pour le mieux, étant
donné qu'Andreï ne semblait pas disposé à
faire la conversation. Les rues de Paris étaient envahies de
voitures et la conduite nerveuse de l'écrivain
n'était pas le moins du monde adaptée au paysage qui
s'offrait aux roues du monstre d'acier dans lequel j'avais pris
place. J'avais une fois été le passager du russe, et
j'avais alors juré de ne plus jamais reprendre la route
à ses côtés. Il n'était pas dangereux et
maitrisait parfaitement son véhicule, mais sa façon
de conduire m'évoquait terriblement son comportement
impulsif et ne lassait de m'angoisser.
Dans un dérapage contrôlé, il gara la berline
face à un panneau qui interdisait le stationnement,
ostensible mépris dont lui seul était capable. J'eus
les pires difficultés à m'extraire du
véhicule, les jambes encore mal assurées et le corps
douloureux d'avoir été si tendu.
- Je vais passer acheter des cigarettes, je te
retrouve à l'appartement.
- D'a... D'accord.
- Tu es livide.
- C'est juste ta... Ta conduite.
Je me cassai en deux pour vomir dans le caniveau. Avec un air
dégouté, Andreï détourna le regard avant
de verrouiller les portières de sa voiture.
- A tout de suite.
Je ne parvins pas à articuler de réponse et je me
contentai de me relever pour avancer d'une démarche
chancelante vers le 76 de l'avenue Foch. Comment pouvait-on
conduire à une allure pareille dans Paris ? Ce comportement
était aussi suicidaire qu'assassin, mais cela
m'étonnait-il vraiment ? Je composai le code et poussai la
porte de l'immeuble, une main encore posée sur mon estomac.
N'avait-il réellement aucune considération pour sa
propre vie, mais également pour celle des autres ? "La porte
!" Je rattrapai maladroitement le lourd panneau de fer pour
permettre à la personne qui venait d'appeler de
pénétrer à ma suite dans le hall. Un nouveau
haut-le-coeur me fit fermer les yeux, je titubai alors
jusqu'à ce que mon dos entre en contact avec le marbre dur
et froid qui s'étalait sur les murs. Le bruit de la porte
qui claquait me tira de ma torpeur et j'ouvris les yeux sur le
nouvel arrivant. Un frisson d'effroi me parcourut l'échine
et je sentis mes jambes trembler de plus belle. Le doute
n'était pas permis, son visage était plus
déformé par l'alcool qu'auparavant, sa carrure
était voutée, ses cheveux avaient pris une teinte
grise et sale, ses yeux autrefois bleus se noyaient dans de
gigantesques cernes violettes dont la couleur se trouvait
renforcée par la rougeur immonde de ses paupières. Sa
bouche affaissée s'ouvrait sur un sourire jaunâtre et
malsain tandis que son regard larmoyant posé sur moi faisait
nettement apparaître son dégré
d'ébriété. Je jetai un oeil suppliant sur la
loge de la concierge qui avait signalé son absence en tirant
les rideaux. Il n'y avait que lui et moi. J'étais
complètement tétanisé, incapable de
réagir comme je l'avais toujours été lorsque
les coups pleuvaient sur nous, lorsqu'il trainait ma mère
par les cheveux, lorsque son énorme poing s'abattait sur mon
visage déjà meurtri. Il eut un rire gras.
- Enfin, tu es là.
- Qu'est-ce... Qu'est-ce que tu fais là ?
soufflai-je.
- Je ne peux pas venir dire bonjour à mon
fiston ?
- Va-t-en...
- J'ai eu du mal à te trouver, dit-il dans
un hoquet avant de s'approcher de moi.
Son haleine putride vint chatouiller mes narines et je laissai
échapper une moue dégoutée tout en fixant avec
attention le haut des escaliers, espérant que quelqu'un
surgirait. Je tentai de crier, mais mon hurlement s'étouffa
dans ma gorge. Il commença à se balancer d'avant en
arrière, danse vibrante et lugubre.
- Et puis je t'ai trouvé. Mais tu
étais tout le temps avec ce... Ce type. Qui aurait cru
ça ? Que tu serais pédé. Mon fils, une pauvre
tantouze.
Son visage reflétait tout son mépris.
- Et puis enfin, je l'ai vu partir tout à
l'heure et tu es tout seul et on va pouvoir parler seul à
seul, comme des hommes.
- Je... Je ne veux pas te parler.
- Tu ne veux pas parler à Papa ?
- Va-t-en. S'il te plaît.
Tout mon corps tremblait sans que je puisse contrôler mes
membres. Des images venaient envahir mon esprit, m'empêchant
de réfléchir sereinement. Ma soeur qui hurle sous les
coups répétés, son pauvre petit corps
écorché. Ma mère qui rampe vers le
téléphone pour appeler les secours, elle ne peut plus
se servir de ses jambes, elle ne le pourra plus jamais. Et moi, moi
qui crie, qui pleure, parce qu'il continue de frapper, encore et
encore, qui me dis que je ne pourrai jamais avoir plus mal alors
que chacun de ses coups vient me donner tort. Sans même m'en
rendre compte, je tombai à genoux sur le sol glacé.
Je n'étais pas assez fort, je le savais. Je n'avais jamais
eu la force de lutter contre lui et maintenant, à vingt-sept
ans, je ne l'avais toujours pas. Ils me l'avaient tous dit, Maman,
Eva, Samuel, Daphné, Béa, Louise, Antoine,
Agnès, Jenna, Andreï, je devais m'endurcir. Mais j'en
étais incapable.
- Tu ne veux pas voir ton vieux père
?
Le ton de sa voix marchait sur une corde raide dressée entre
la peine et la fureur.
- Va-t-en, répétai-je.
- Toi non plus, tu ne veux pas voir Papa ?
La rage avait complètement pris possession de lui et je
pouvais sentir son haleine sur mon visage alors qu'il
s'agenouillait à ma hauteur. Il leva un poing qui me parut
énorme et le dressa face à mes yeux
écarquillés.
- Non, il ne veut pas vous voir.
La voix masculine semblait surgir de nulle part, elle
résonna dans le hall.
- Occupe-toi de ce qui te regarde, connard,
cracha mon père en se relevant.
- Allez-vous en, immédiatement.
- Casse-toi, éructa-t-il.
Je n'eus que le temps de lever les yeux pour voir Andreï
attraper le poing que mon père tentait d'écraser sur
son visage pour ensuite tordre son bras dans son dos. Il
précipita alors son torse contre le mur en marbre sans
lacher son emprise. Mon père, le visage aplati contre la
pierre lança une bordée de jurons. Mon amant semblait
maître de lui-même, cependant, une lueur furieuse
brillait dans ses yeux gris, il approcha son visage de la chevelure
grasse de l'homme qu'il controlait pour siffler dans son oreille
:
- Je ne veux plus vous revoir ici, est-ce que
c'est bien clair ? Si vous tentez encore une fois d'approcher
Gabriel, je peux vous assurer que je vous ferai la peau.
- C'est mon fils, brailla mon père alors
qu'Andreï lui arrachait un hurlement en resserrant son
emprise.
- Taisez-vous. Peu importe le fait que ce soit
votre fils, il ne veut plus rien avoir à faire avec vous.
Vous n'êtes rien pour lui, vous comprenez ? Vous n'êtes
rien. Dans peu de temps, vous allez mourir, sous un pont ou
ailleurs, ce n'est pas important, parce que tout le monde s'en
contrefout. Et à ce moment-là, dites-vous bien que
vous n'êtes que le dernier des salauds, que vous aviez une
famille et que vous avez tout gâché. Dites-vous bien
que votre pitoyable mort sera un soulagement pour tous ceux qui ont
eu le malheur de vous croiser. Parce que le mot pitoyable est
vraiment celui qui vous convient. Vous n'êtes qu'un pitoyable
ivrogne. Si je vous revois, si Gabriel m'apprend que vous avez
tenté de reprendre contact avec lui ou avec sa mère
et sa soeur, vous pouvez être sûr que je vous
retrouverai. Et là, je vous rendrai service en mettant un
terme à votre misérable existence. Vous n'êtes
qu'un immonde connard, vous ne méritez pas même pas de
vivre et je vous assure que je suis prêt à
rétablir les choses telles qu'elles devraient l'être.
Alors vous allez sortir d'ici immédiatement, vous n'allez
plus jamais revenir et vous traînerez votre carcasse
écoeurante très loin d'ici. Un homme comme vous n'a
rien à faire auprès des personnes que vous
recherchez, vous ne devriez même pas avoir le droit de les
regarder sans être submergé par la honte d'être
ce que vous êtes. Vous n'êtes rien, vous n'êtes
que le rebus d'une société trop conciliante, vous
êtes un parasite dont la vue m'est insupportable et que je ne
souhaite pas rencontrer à nouveau. A votre place, je
n'aurais jamais essayé de les retrouver, je me serais
contenté de mettre fin à ma pitoyable vie. Mais vous
n'êtes même pas assez courageux pour vous rendre compte
que ce que vous êtes n'a aucun sens et pour vous rendre vous
même ce service. Je n'arrive même pas à avoir de
haine pour les gens de votre espèce, vous êtes
lâche, misérable et terriblement pathétique,
vous êtes immonde et projetez votre immondice sur les autres.
Alors ne revenez plus jamais, est-ce que c'est bien clair ?
Pour seule réponse, mon père poussa un
monstrueux cri de douleur.
- Oui ou non ? murmura Andreï dont le visage
était effrayant d'impassibilité.
- O... Oui, dit mon père dont le visage
était à présent baigné de larmes,
visiblement secoué par la voix mécanique de l'homme
qui semblait prêt à mettre ses menaces à
exécution sans une once de remord.
- J'ai une sainte horreur des hommes qui
profitent de la faiblesse des autres pour assouvir leur penchant
sadique, et très sincèrement, vous me
dégoutez, lacha-t-il en relachant sa prise. Rappelez-vous
bien ceci, ne vous approchez plus jamais de Gabriel.
Mon père tituba jusqu'à la porte et appuya
maladroitement sur l'interrupteur avant de sortir dans la rue. Ce
fut la dernière fois que je le vis. Dès qu'il fut
hors de l'immeuble, Andreï s'acroupit face à moi et
m'enlaça. Il m'aida à me relever et passa son bras
autour de ma taille, me laissant m'appuyer sur lui pour pallier
à la faiblesse de mes membres. C'est avec grand peine que
nous montâmes les escaliers jusqu'au quatrième
étage. Constatant que mes jambes ne pouvaient plus me
soutenir, mon amant me porta jusque dans le lit, ota mes chaussures
et mes vêtements et rabbatit la couverture sur moi. J'ouvris
la bouche pour le remercier, mais il posa un doigt sur mes
lèvres, m'intimant le silence.
- Dors maintenant.
- Accueil
- Dernier article
- Chapitre LXXII.
- Chapitre LXXIII.
- Chapitre LXXIV.
- Playlist pour fêtes trop arrosées.
- Chapitre LXXV.
- Chapitre LXXVI.
- Londres.
- Chapitre LXXVII.
- Chapitre LXXVIII.
- Chapitre LXXIX.
- Chapitre LXXX.




min
mar 03 jun 2008 17:08