Un silence glacé
s'était infiltré dans l'habitacle de la voiture et
nous ne prononçâmes pas un mot sur le chemin du
retour. Je ne prêtai même pas attention à la
conduite d'Andreï tant la discussion que je venais d'avoir
avec ma soeur me perturbait. Comment avait-elle pu faire ça
? Je pouvais comprendre le fait qu'elle ait donné mon
adresse à notre père si elle y avait
été contrainte sous la menace, mais pourquoi me
l'avait-elle caché ? Elle le connaissait aussi bien que moi
et ne pouvait imaginer qu'il en serait resté là,
qu'il se serait enquis du lieu où je résidais sans
pour autant aller me rendre visite. Je ne parvenais pas à
comprendre sa réaction, n'aurait-il pas été
plus simple de m'avertir, connaissant le danger que je courrais ?
Non, elle avait fait preuve d'un égoïsme rare que je me
sentais incapable de lui pardonner.
Alors qu'Andreï déposait son écharpe sur le
porte-manteau, je lui lançai :
- Pourquoi est-ce que tu l'as défendue
?
- Je ne l'ai pas défendue,
répondit-il distraitement.
- Peut-être pas explicitement, mais tu m'as
fait comprendre que je devais me taire. Pourquoi ?
- Parce que tu te comportais comme un vrai
connard.
Je restai bouche bée et avançai d'un pas rapide vers
le salon pour claquer la porte derrière moi. De quel droit
se permettait-il de la défendre ? Il ne quitta pas son
bureau de la journée et j'en profitai pour m'avancer dans
les articles que j'aurais du rédiger si je m'étais
rendu au journal. Ce que je n'avais pu faire à cause de ma
soeur. Ma fureur qui s'était un peu apaisée reprit de
plus belle et je laissai là mes papiers pour aller chercher
quelque chose à manger dans le réfrigérateur.
Vide, évidemment, j'en venais à me demander s'il
arrivait à Andreï de se nourrir. J'aurais bien
sûr pu faire les courses, mais, moi, je travaillais à
l'extérieur et j'avais d'autres occupations, tandis que lui
se contentait de passer ses journées dans l'appartement,
daignant parfois sortir lors d'un déjeuner ou d'une
soirée, à la rigueur lorsqu'il s'agissait d'aller
acheter des cigarettes. Mais faire les courses... Bien sûr,
il était beaucoup plus gratifiant de jouer à
l'écrivain damné que d'aller faire les courses.
J'étais bien incapable de déterminer pourquoi j'en
voulais tant à l'écrivain et après une dizaine
de minutes à me questionner à ce sujet, je
décidai que j'étais bien trop énervé
pour me concentrer sur mon travail. Je me levai donc pour rejoindre
la chambre et m'allonger dans le grand lit froid. Un raclement de
pieds de chaise m'informa que mon amant se trouvait dans son
bureau, il pouvait y rester. Cependant, je ne parvins pas à
trouver le sommeil, comme c'était souvent le cas lorsqu'il
ne dormait pas à mes côtés et après une
vingtaine de minutes passées à me retourner entre les
draps, je me levai pour attraper un livre dans la colossale
bibliothèque de l'écrivain. Alors que de gigantesques
étagères croulantes de livres me faisaient face, mon
regard fut attiré par la tranche de l'un d'entre eux, qui me
parut familier. Je le saisis pour constater que le nom de l'auteur
n'était autre qu'Andreï Sidorov, évidemment. Il
n'avait jamais été ouvert et j'eus envie de
l'étrenner et de lire pour la première fois un
ouvrage de mon amant, cependant, je n'en fis rien, je ne lui ferais
pas ce plaisir ce soir. Je reposai le livre à la couverture
bleutée pour laisser ensuite mes doigts parcourir les
rayonnages et s'arrêter finalement sur Guerre et Paix de
Tolstoï.
Il me fut tout d'abord impossible de me concentrer sur ma lecture,
mais je fus bien vite emporté par le tourbillon des mots que
l'écrivain russe maniait à la perfection. Le bruit de
la porte de la chambre me fit sursauter et je levai les yeux sur
mon amant qui ne daigna même pas m'adresser un regard, ce qui
ne fit qu'amplifier ma fureur retrouvée. Alors qu'il
commençait à se déshabiller, j'explosai
:
- Un vrai connard, c'est ça ?
- C'est exactement ça. Un vrai
connard.
- Et de quel droit est-ce que tu dis ça
?
- Je te dis ce que je pense. Et tu t'es
comporté comme un connard avec ta soeur.
- Mais est-ce que ce n'est pas normal
après ce qu'elle m'a fait ?
- Tu ne crois pas que tu exagères ? Est-ce
si grave ?
- Il aurait pu me... Me tuer !
- Te tuer ?
Il laissa échapper un rire forcé avant de poursuivre
:
- Un alcoolique soixantenaire et diminué
?
- C'est mon père !
- Qu'est-ce que ça change ? Que ce soit
ton père ou pas, il n'aurait pas fait le poids. Tu n'as plus
dix ans, tu en as... Hum...
- J'ai vingt-sept ans !
- Et tu ne penses pas qu'il serait temps de
grandir un peu ?
- Comment ça ?
- Tu exagères comme un gamin, ton
comportement est tout simplement excessif.
- Je ne suis pas excessif ! Je suis en
colère ! Qui ne le serait pas après ça ?
- Je peux comprendre que tu aies
été énervé par le fait qu'elle ne t'ait
rien dit, mais de là à le ruminer toute la
journée.
- C'était complètement stupide de
sa part !
- Non, c'était humain.
- Ah , parce que maintenant tu sais ce que c'est
que d'être humain ?
- Elle avait honte, et elle avait peur. Tu ne
peux pas lui en vouloir pour ça.
- Bien sûr que je peux ! Elle a trahi ma
confiance !
- Elle a agi comme ça parce qu'elle avait
peur de ta réaction et parce qu'elle avait honte d'avoir
donné ton adresse à votre père, rien de plus.
N'y vois pas une quelconque machination destinée à
t'exécuter. Tu es vraiment paranoïaque.
- Tu vois que tu prends sa défense !
Il froissa sa chemise et la lança dans un fauteuil.
- Je ne prends pas sa défense à
proprement parler, mais je suis bien obligé de constater que
le plus grand fautif, c'est toi. Bien sûr qu'elle aurait du
t'en parler, mais est-ce que cela justifie tout ce cirque ? Tu
montes une histoire incroyable autour de ça, alors qu'elle
s'est contentée de se laisser aller à des
réactions humaines.
- Des réactions humaines... Tu vas me
donner des leçons sur l'humanité maintenant. Tu es
sûr d'être bien placé pour ça ?
Son pantalon prit le même chemin que sa chemise et il tourna
vers moi un regard franchement furieux.
- C'est avec ta soeur que tu as un
problème à régler, pas avec moi. Alors tu vas
arrêter immédiatement d'essayer de passer tes nerfs
sur moi et tu vas recouvrer un minimum de raison, juste de quoi te
rendre compte que tu agis comme un sombre crétin. Parce que
c'est le cas, et ne me regarde pas comme ça, tu sais que
j'ai raison. Si tu as besoin d'insulter quelqu'un, retourne voir
ton ex compagne, qui supportait sans aucun doute tes sautes
d'humeur, mais sache que ce n'est pas mon cas et que si tu
continues à jouer à ce petit jeu là, ça
va mal se finir. J'ai l'impression de parler à un gamin, tu
crois avoir été trahi par ta soeur, mais as-tu une
seule fois ressenti ce qu'est une vraie trahison ? J'en doute.
Alors tu vas arrêter tes exubérances et ta
paranoïa, tu vas dormir et quand tu te réveilleras, tu
te rendras compte que ton excessivité t'a fait dire un tas
de conneries. Je ne suis peut-être pas un modèle
d'humanité, comme tu sembles le penser, mais je sais
distinguer ce qui nécessite d'être en colère et
ce qui n'en vaut pas la peine, pas toi. Maintenant, tu sors de mon
lit.
- Quoi ?
- Va réfléchir dans le
canapé.
- Dans le...
- Oui, dans le canapé. Je n'ai aucune
envie de t'entendre geindre toute la nuit.
- Mais...
- Bonne nuit, dit-il en relevant le drap sur lui
tout en éteignant la lampe de chevet.
Je fermai avec déférence et soumission la porte sur
moi pour rejoindre le canapé.
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Ina
lun 19 mai 2008 20:42