Andreï observait avec
attention son image refletée dans le grand miroir de sa
chambre. C'est avec un air franchement agacé qu'il triturait
son noeud de cravate, visiblement mal à l'aise.
- Est-ce que la cravate est vraiment obligatoire
?
- C'est mieux pour un mariage.
- Je trouve ça grotesque,
siffla-t-il.
- C'est une tradition.
- Rien ne m'oblige à m'y plier.
- S'il te plaît...
Il jeta encore un dernier regard au miroir avant de poser ses yeux
sur moi avec hostilité.
- Je n'aurais jamais du accepter ce...
- Il y a ton nom sur le carton d'invitation,
dis-je, la mine réjouie.
Je lui agitai sous le nez l'enveloppe sur laquelle était
écrite avec soin "Gabriel et Andreï". J'avais ressenti
un bonheur indicible en voyant ainsi immortalisés sur papier
nos deux prénoms côte à côte. Il soupira
et tira violemment sur son noeud de cravate avant de la jeter
brutalement sur le lit et de déboutonner les deux premiers
boutons de sa chemise.
- C'est non.
- Allez, s'il te plaît...
- C'est toi le témoin, pas moi. Pourquoi
devrais-je porter une cravate ?
Je manquais de lui répondre que j'aurais aimé que
nous soyions assortis, mais cette remarque inspirée de
Daphné ne lui aurait sûrement pas plu. Elle se donnait
un mal fou pour trouver la robe qui irait parfaitement avec mon
costume, tant dans la coupe que dans les couleurs. J'avais toujours
trouvé cela ridicule, mais je comprenais à
présent ce besoin d'être assorti à son
compagnon. J'aurais aimé nous voir tous les deux dans nos
costumes noirs assortis à nos cravates noires. Cependant, le
concept même de cravate semblait être étranger
à mon amant.
Je récupérai le morceau de satin qui gisait sur le
lit pour le remettre au cou de l'écrivain.
- Pour toi, ça n'a aucune importance, mais
pour moi, ça en a. Tu peux faire un effort, non ?
- C'est ridicule.
- Ce qui est ridicule, c'est ton
obstination.
Le regard désagréable que me lança mon amant
me mit mal à l'aise, cependant, je ne baissai pas les yeux
et il finit par soupirer et refermer sa chemise pour resserrer son
noeud de cravate.
- Sombre crétin.
- Je m'en fous.
Je reculai de quelques pas pour admirer l'écrivain. Il
était impeccable et extrèmement séduisant. Son
costume parfaitement coupé magnifiait sa silhouette fine
mais athlétique, la couleur noire du smocking formait un
étonnant contraste avec ses yeux gris, rendus plus vifs. Il
tenta vainement de donner forme à sa chevelure
ébourriffée et je ne pus m'empêcher de lui dire
que je préférais nettement le désordre de ses
mêches à une coupe structurée. Il me
lança un regard noir et abandonna. Finalement, je lui
demandais avec gêne :
- Tu pourrais me faire mon noeud de cravate, s'il
te plaît ?
- Quoi ?
- Je ne sais pas le faire...
- Tu ne sais pas faire un noeud de cravate
à vingt-sept ans ?
- Bah... En fait, ma mère me le faisait,
puis ensuite Daphné... Alors, du coup...
Il leva les yeux au ciel et attrapa la cravate qui pendait au bout
de mon bras ballant. Il me tira par le col et me la passa autour du
cou. Son souffle sur mon visage acheva de me convaincre de son
potentiel de séduction. Avec dextérité, il
noua ma cravate et m'attira vers lui en tirant sur le noeud pour
déposer un baiser d'une rare sensualité sur mes
lèvres. Alors que mes mains commençaient à
parcourir son dos, il me repoussa et esquissa un sourire
évocateur.
- On est en retard.
- Euh, oui, dis-je en rougissant, incapable de
cacher une érection intempestive. Tu as le cadeau ?
- Le cadeau ?
- Oui, le cadeau, le service à thé
et les couverts.
- C'est tellement pathétique...
- C'est traditionnel.
- C'est bien, ce que je dis, dit-il avec
mépris.
- Bon, tu sais où il est ?
- Non.
- Je vais m'en occuper.
Après un dernier regard dans le miroir, il sortit de la
pièce. Je pris le même chemin quelques minutes plus
tard. Alors qu'il enfilait son manteau, je lui lançai
:
- Je vais passer aux toilettes...
- Si j'avais voulu vivre avec une femme, j'en
aurais choisi une plus féminine, railla-t-il.
- Connard.
- J'imagine que tu n'as pas de manteau qui irait
avec ton costume ?
- Bien sûr que si, j'en ai un gris,
voilà, ça va, non ?
- Non. Prends ça.
- Ah. Merci.
- Je vais chercher la voiture, retrouve-moi
devant le cordonnier.
- Je commence sérieusement à en
avoir marre de faire quinze bornes pour te retrouver.
- Dis-le aux paparazzis.
- Est-ce que ce serait si grave si...
- Oui, me coupa-t-il, apparemment
énervé.
Jugeant que ce n'était pas le moment d'entamer une dispute,
j'haussai les épaules, passai aux toilettes et allai
chercher l'énorme paquet cadeau dans le salon. Cette
politique d'évitement des paparazzis m'avait tout d'abord
fait sourire car elle donnait à notre relation le piquant de
l'interdit, mais cette perpétuelle tentative pour
échapper à l'objectif de leurs appareils devenait de
plus en plus dérangeante. Si je ne me cachais plus pour
entrer au 76 de l'avenue Foch, il m'était encore interdit de
franchir la porte de l'immeuble aux côtés de mon
amant. Je pensais être capable d'accepter une relation
officieuse, mais ce secret commençait à me peser
lourdement et je n'avais plus qu'une envie, pouvoir exprimer mon
attirance et mon affection pour Andreï au grand jour.
Cependant, une lueur d'espoir ne manquait pas d'illuminer le ciel
noir de notre avenir : mon amant avait accepté de se rendre
avec moi au mariage de Samuel. Je ne pouvais manquer de voir un
certain changement dans son attitude. Même si la raison
officielle de sa présence était son envie de voir ma
déconfiture face à Daphné, il n'avait
certainement pas manqué de réfléchir aux
conséquences de son acte et je ne pouvais que m'en sentir
flatté.
Alors que je sortais de l'immeuble, je fus accueilli par
l'inévitable flash qui ponctuait mes matins et mes soirs. Je
n'y prêtai pas attention et ne pris même pas la peine
de regarder dans la direction de laquelle provenait
l'éblouissante lumière. Je pris l'habituel chemin qui
me faisait traverser un pâté de maison en empruntant
un passage tellement étroit qu'il était impossible
à une voiture d'y pénétrer et aperçus
la BMW noire de mon amant garée en double-file.
Je déposai le cadeau dans le coffre et m'installai à
la place du passager. Andreï pianotait avec agacement sur le
volant.
- On n'est pas trop en retard ?
- Si je prends les voies de bus, non.
- Andreï...
- Tu veux que le mariage commence sans toi
?
- Non, bien sûr...
- Alors attache ta ceinture et tais-toi.
- D'accord.
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Marion
dim 08 jun 2008 11:41