Chapitre LXXXIII.  posté le samedi 14 juin 2008 11:12

Et en effet, nous étions presque en avance. A peine la berline garée, Samuel se jeta sur moi, très élégant dans son costume crème.
-    Gabriel ! J'ai cru que tu ne viendrais pas ! Je t'ai laissé une dizaine de messages !
-    Oui, je viens de voir ça.  Désolé.
-    Tu as les bagues ?
-    Les bagues ?
-    Ne me dis pas que...
-    Oh merde, Sam', je...
-    Elles sont là.
Andreï lança l'écrin à Samuel qui l'attrapa au vol avec soulagement.
-    Andreï, enfin, Monsieur Sidorov, enfin...
-    Andreï devrait suffir.
-    Merci. Pour les bagues.
Samuel regardait mon amant avec un mélange d'admiration et de crainte. Quant à moi, je ne pouvais cacher mon soulagement, constatant que mon amant m'avait une nouvelle fois sauvé la mise.
-    Tu les avais laissées sur la table basse, me glissa-t-il à l'oreille alors que nous avancions vers l'église. Idiot.
-    Merci.
Je cherchai désespérément Daphné du regard. Pourquoi ? Je n'en avais aucune idée. Peut-être voulais-je juste la voir venir ? Me préparer à la revoir de nouveau ?
-    Elle n'est pas encore là, elle ne vient qu'à la réception, chuchota Samuel qui semblait avoir compris.
-    D'accord.
Alors que nous arrivions sur le parvis de l'église, Andreï sortit son paquet de cigarettes et en cala une entre ses lèvres. Je posai ma main sur la sienne alors que la flamme vacillante de son briquet s'approchait de l'extrémité du batonnet blanc.
-    Ca va commencer, on n'a pas le temps.
-    Je ne compte pas entrer dans cette église.
-    Quoi ?
-    S'il y a quelque chose que j'exècre, c'est bien la religion.
-    Fais un effort, ce n'est pas toi qui te marie.
-    Heureusement.
-    Allez...
-    C'est non. J'accepte la cravate, mais pas l'église.
-    Ca ne t'engage à rien...
-    Je vomis la religion et je trouve qu'il n'y a pas plus belle mascarade. De la même façon que je ne cautionne pas les sectes, je ne tolère pas l'église. Je refuse de donner de ma personne pour une si vaste fumisterie. Si ça les amuse, tant mieux, moi, ça me dégoute. Sur ce, rejoins moi à la voiture quand on ira à la mairie. Je préfère m'ennuyer dans la BM plutôt que sur le banc d'une église glaciale à écouter les sermons hypocrites d'un prêtre qui n'y croit certainement même pas.
-    Je ne suis pas non plus très croyant...
-    C'est ton problème.
Il tourna les talons et me laissa seul sur le parvis. Pourquoi un tel anti-cléricalisme féroce ? La voix de Samuel me tira de mes pensées.
-    Tu viens ?
-    J'arrive.
-    Andreï ne vient pas avec toi ?
-    Hum, non, je...
-    Dépêche-toi ! Ca va commencer !
Tous les invités étaient en place, serrés sur leurs bancs en bois. Foule bariolée, monstres de carnavals. Andreï avait réussi à transformer une assemblée gazouillante en vils hypocrites parés de couleurs pastels. Je lui en voulus un temps, mais mon attention fut détournée par la musique qui commençait à se répercuter sur les murs en pierre. Les conversations se firent plus silencieuses puis s'éteignirent. La mariée fit son apparition, toute de blanc vêtue alors qu'un "oh" admiratif résonnait dans l'église. Dissimulée sous son voile imposant, elle semblait angélique et tellement touchante. Un regard dans la direction de Samuel me permit de constater que le fil de ses pensées devait être semblable au mien. Elle s'avançait d'un pas lent, en harmonie avec celui de l'homme âgé qui était à son bras. Lorsqu'elle arriva enfin à la hauteur de mon meilleur ami, elle lui lança un sourire éclatant et  je vis une lueur de joie illuminer les yeux de son fiancé.
C'est au terme d'un infini sermon annoné par le prêtre et repris en coeur par la foule qu'un enfant endimanché présenta l'écrin aux deux futurs mariés. Avec tendresse, ils murmurèrent chacun à leur tour : « je le veux ». Alors que la musique commençait à résonner contre la pierre, le cortège se mit en branle, précédé des deux jeunes mariés suivis d'une nuée de demoiselles et de garçons d'honneur. Le riz avait été avantageusement remplacé par des pétales de rose qui commençèrent à pleuvoir sur ma tête alors que je franchissai le seuil de l'église. Les mariés sortirent sous les applaudissements, un sourire radieux aux lèvres. Je balayai la foule du regard pour apercevoir Andreï, un peu en retrait, adossé avec nonchalance contre le socle d'une statue représentant la Vierge qui enlaçait tendrement son fils. Un léger sourire venait adoucir son visage. Lorsque je fendis la foule pour m'approcher de lui, il  écrasa sa cigarette sur le pied de Marie.
-    Est-ce que tu ne pourrais pas avoir un peu de respect pour la religion, on est sur le parvis d'une église, murmurai-je d'un ton réprobateur.
-    Si tu devais être respectueux vis-à-vis de la religion, tu ne serais pas entré dans cette église.
-    Et pourquoi ?
-    Enfin, réfléchis, Gabriel, lequel de nous deux est le plus irrespectueux ? Celui qui écrase sa cigarette sur une vulgaire statue de pierre, ou celui qui entre dans une église alors que la morale chrétienne rétrogade condamne l'homosexualité ?
-    Je...
-    Ca n'attendait pas de réponse.
-    Je... Il va falloir aller à la mairie, dis-je en voyant les mariés monter dans la voiture louée spécialement pour l'occasion.
Andreï quitta la statue et prit la direction de la voiture, je le suivis immédiatement. Nous nous installâmes dans l'habitacle et le silence glacé était à peine rompu par le mugissement de la berline.
-    Pourquoi est-ce que tu as une telle haine pour la religion ? Demandai-je à brûle-pourpoint.
-    C'est assez évident.
-    Pas pour moi. Je ne suis pas un fanatique, mais de là à refuser d'entrer dans une église... Et ne me dis pas que c'est parce que tu ne veux pas être hypocrite.
-    Il y a de ça. Mais comment veux-tu que je cautionne une chose pareille ? Est-ce que tu imagines le nombre de personnes qui ont donné leur vie pour une idéologie mensongère ? Est-ce que tu te rends compte qu'à une époque où on prétend avoir une vision éclairée, on peut encore croire en une religion rétrograde et liberticide ?
-    Entrer dans une église, ce n'est pas cautionner ce que...
-    Si. Pour moi, ça l'est. Je refuse d'avoir quoique ce soit à voir avec une telle mascarade. Si ça t'amuse de participer à ce carnaval, c'est ton droit, je ne t'en empêche pas. Mais tu ne me feras jamais entrer dans un de ces putains de sanctuaires élevés en l'honneur d'une entité qui n'existe même pas.
-    Ce n'est pas parce que tu n'y crois pas que...
-    Est-ce que tu crois réellement que si Dieu existait, il laisserait faire tout ce qui se passe ici ? Tu es journaliste, tu suis les informations, tu cotoies la misère et la violence au quotidien. Si Dieu n'était qu'amour, permettrait-il qu'il tel chaos règne ici ? Non. Alors pourquoi est-ce qu'il y a un tel bordel ? Parce que Dieu n'existe pas, parce qu'une poignée de fanatiques ont voulu se rassurer il y a deux mille ans, parce qu'ils ont voulu se déresponsabiliser, parce qu'ils ont voulu se dire qu'ils pouvaient ne pas avoir peur de la mort, voilà tout.
-    Là, c'est toi qui exagère.
-    Si, de nos jours, un homme se baladait dans les rues en prétendant être le fils de Dieu, que ferais-tu ?
-    Je...
-    Tu te dirais que c'est un malade et qu'il devrait être interné.
-    Donc Jésus aurait du être interné ?
-    Lui et tous les autres.
Je laissai échapper un soupir.
-    Est-ce qu'un jour tu cesseras de voir le monde de façon manichéenne ?
-    Tant qu'il le sera, non.
-    En tout cas, c'était très touchant, murmurai-je, abandonnant la partie.
-    Je n'en doute pas, dit-il avec un air de profond mépris.

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Tous les commentaires de l'article:
Chapitre LXXXIII.

  • piline

    sam 14 jun 2008 17:02

    hiiiii chapitre mignon et révélateur de la pensée d'Andrei envers la religion...mais j'ai hâte de voir la rencontre Andrei/Daphné et le comportement qu'aura Gabriel!

  • elle sid

    sam 14 jun 2008 15:06

    Andreï avec le A de Acariatre...
    mais bon,
    il a au moins fait l'effort de mettre une cravate XD
    bravo pour ce dialogue fort en... comment dire...
    pas tout à fait "fatalismes" mais pas tout a fait "vérités"...
    un peu des deux sûrement...
    (je pense comme lui mais pas aussi étroitement >_<)
    (c'est vrai qu'il a un côté étriqué, borné, buté et très manichéen cet Andreï ! il va finir par se rendre malhueureux le pauvre ! XD)
    <3

  • Shanyah mailto

    sam 14 jun 2008 13:12

    J'aime beaucoup la façon de parler d'Andreï enfin,le sujet n'est pas de faire un sujet de débat sur la religion. Vivement la suite

  • Roy

    sam 14 jun 2008 12:26

    Ouaou, ce disours de fou. u_u sérieusement Andreï me plait énormément. Félicitations -^^-

  • Yukikami

    sam 14 jun 2008 12:19

    C'est qu'il a un sacré opinion l'Andreï!!! Mais bon, c'est ce qui fait son caractère ^^
    Vivement la suite, pour voir la réaction de Daphné...
    Comme toujours, c'est très bien écrit.




 

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