Et en effet, nous étions
presque en avance. A peine la berline garée, Samuel se jeta
sur moi, très élégant dans son costume
crème.
- Gabriel ! J'ai cru que tu ne viendrais pas ! Je
t'ai laissé une dizaine de messages !
- Oui, je viens de voir ça.
Désolé.
- Tu as les bagues ?
- Les bagues ?
- Ne me dis pas que...
- Oh merde, Sam', je...
- Elles sont là.
Andreï lança l'écrin à Samuel qui
l'attrapa au vol avec soulagement.
- Andreï, enfin, Monsieur Sidorov,
enfin...
- Andreï devrait suffir.
- Merci. Pour les bagues.
Samuel regardait mon amant avec un mélange d'admiration et
de crainte. Quant à moi, je ne pouvais cacher mon
soulagement, constatant que mon amant m'avait une nouvelle fois
sauvé la mise.
- Tu les avais laissées sur la table
basse, me glissa-t-il à l'oreille alors que nous avancions
vers l'église. Idiot.
- Merci.
Je cherchai désespérément Daphné du
regard. Pourquoi ? Je n'en avais aucune idée.
Peut-être voulais-je juste la voir venir ? Me préparer
à la revoir de nouveau ?
- Elle n'est pas encore là, elle ne vient
qu'à la réception, chuchota Samuel qui semblait avoir
compris.
- D'accord.
Alors que nous arrivions sur le parvis de l'église,
Andreï sortit son paquet de cigarettes et en cala une entre
ses lèvres. Je posai ma main sur la sienne alors que la
flamme vacillante de son briquet s'approchait de
l'extrémité du batonnet blanc.
- Ca va commencer, on n'a pas le temps.
- Je ne compte pas entrer dans cette
église.
- Quoi ?
- S'il y a quelque chose que j'exècre,
c'est bien la religion.
- Fais un effort, ce n'est pas toi qui te
marie.
- Heureusement.
- Allez...
- C'est non. J'accepte la cravate, mais pas
l'église.
- Ca ne t'engage à rien...
- Je vomis la religion et je trouve qu'il n'y a
pas plus belle mascarade. De la même façon que je ne
cautionne pas les sectes, je ne tolère pas l'église.
Je refuse de donner de ma personne pour une si vaste fumisterie. Si
ça les amuse, tant mieux, moi, ça me dégoute.
Sur ce, rejoins moi à la voiture quand on ira à la
mairie. Je préfère m'ennuyer dans la BM plutôt
que sur le banc d'une église glaciale à
écouter les sermons hypocrites d'un prêtre qui n'y
croit certainement même pas.
- Je ne suis pas non plus très
croyant...
- C'est ton problème.
Il tourna les talons et me laissa seul sur le parvis. Pourquoi un
tel anti-cléricalisme féroce ? La voix de Samuel me
tira de mes pensées.
- Tu viens ?
- J'arrive.
- Andreï ne vient pas avec toi ?
- Hum, non, je...
- Dépêche-toi ! Ca va commencer
!
Tous les invités étaient en place, serrés sur
leurs bancs en bois. Foule bariolée, monstres de carnavals.
Andreï avait réussi à transformer une
assemblée gazouillante en vils hypocrites parés de
couleurs pastels. Je lui en voulus un temps, mais mon attention fut
détournée par la musique qui commençait
à se répercuter sur les murs en pierre. Les
conversations se firent plus silencieuses puis
s'éteignirent. La mariée fit son apparition, toute de
blanc vêtue alors qu'un "oh" admiratif résonnait dans
l'église. Dissimulée sous son voile imposant, elle
semblait angélique et tellement touchante. Un regard dans la
direction de Samuel me permit de constater que le fil de ses
pensées devait être semblable au mien. Elle
s'avançait d'un pas lent, en harmonie avec celui de l'homme
âgé qui était à son bras. Lorsqu'elle
arriva enfin à la hauteur de mon meilleur ami, elle lui
lança un sourire éclatant et je vis une lueur
de joie illuminer les yeux de son fiancé.
C'est au terme d'un infini sermon annoné par le prêtre
et repris en coeur par la foule qu'un enfant endimanché
présenta l'écrin aux deux futurs mariés. Avec
tendresse, ils murmurèrent chacun à leur tour :
« je le veux ». Alors que la musique
commençait à résonner contre la pierre, le
cortège se mit en branle, précédé des
deux jeunes mariés suivis d'une nuée de demoiselles
et de garçons d'honneur. Le riz avait été
avantageusement remplacé par des pétales de rose qui
commençèrent à pleuvoir sur ma tête
alors que je franchissai le seuil de l'église. Les
mariés sortirent sous les applaudissements, un sourire
radieux aux lèvres. Je balayai la foule du regard pour
apercevoir Andreï, un peu en retrait, adossé avec
nonchalance contre le socle d'une statue représentant la
Vierge qui enlaçait tendrement son fils. Un léger
sourire venait adoucir son visage. Lorsque je fendis la foule pour
m'approcher de lui, il écrasa sa cigarette sur le pied
de Marie.
- Est-ce que tu ne pourrais pas avoir un peu de
respect pour la religion, on est sur le parvis d'une église,
murmurai-je d'un ton réprobateur.
- Si tu devais être respectueux
vis-à-vis de la religion, tu ne serais pas entré dans
cette église.
- Et pourquoi ?
- Enfin, réfléchis, Gabriel, lequel
de nous deux est le plus irrespectueux ? Celui qui écrase sa
cigarette sur une vulgaire statue de pierre, ou celui qui entre
dans une église alors que la morale chrétienne
rétrogade condamne l'homosexualité ?
- Je...
- Ca n'attendait pas de réponse.
- Je... Il va falloir aller à la mairie,
dis-je en voyant les mariés monter dans la voiture
louée spécialement pour l'occasion.
Andreï quitta la statue et prit la direction de la voiture, je
le suivis immédiatement. Nous nous installâmes dans
l'habitacle et le silence glacé était à peine
rompu par le mugissement de la berline.
- Pourquoi est-ce que tu as une telle haine pour
la religion ? Demandai-je à brûle-pourpoint.
- C'est assez évident.
- Pas pour moi. Je ne suis pas un fanatique, mais
de là à refuser d'entrer dans une église... Et
ne me dis pas que c'est parce que tu ne veux pas être
hypocrite.
- Il y a de ça. Mais comment veux-tu que
je cautionne une chose pareille ? Est-ce que tu imagines le nombre
de personnes qui ont donné leur vie pour une
idéologie mensongère ? Est-ce que tu te rends compte
qu'à une époque où on prétend avoir une
vision éclairée, on peut encore croire en une
religion rétrograde et liberticide ?
- Entrer dans une église, ce n'est pas
cautionner ce que...
- Si. Pour moi, ça l'est. Je refuse
d'avoir quoique ce soit à voir avec une telle mascarade. Si
ça t'amuse de participer à ce carnaval, c'est ton
droit, je ne t'en empêche pas. Mais tu ne me feras jamais
entrer dans un de ces putains de sanctuaires élevés
en l'honneur d'une entité qui n'existe même pas.
- Ce n'est pas parce que tu n'y crois pas
que...
- Est-ce que tu crois réellement que si
Dieu existait, il laisserait faire tout ce qui se passe ici ? Tu es
journaliste, tu suis les informations, tu cotoies la misère
et la violence au quotidien. Si Dieu n'était qu'amour,
permettrait-il qu'il tel chaos règne ici ? Non. Alors
pourquoi est-ce qu'il y a un tel bordel ? Parce que Dieu n'existe
pas, parce qu'une poignée de fanatiques ont voulu se
rassurer il y a deux mille ans, parce qu'ils ont voulu se
déresponsabiliser, parce qu'ils ont voulu se dire qu'ils
pouvaient ne pas avoir peur de la mort, voilà tout.
- Là, c'est toi qui exagère.
- Si, de nos jours, un homme se baladait dans les
rues en prétendant être le fils de Dieu, que ferais-tu
?
- Je...
- Tu te dirais que c'est un malade et qu'il
devrait être interné.
- Donc Jésus aurait du être
interné ?
- Lui et tous les autres.
Je laissai échapper un soupir.
- Est-ce qu'un jour tu cesseras de voir le monde
de façon manichéenne ?
- Tant qu'il le sera, non.
- En tout cas, c'était très
touchant, murmurai-je, abandonnant la partie.
- Je n'en doute pas, dit-il avec un air de
profond mépris.
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piline
sam 14 jun 2008 17:02