Lorsque je repris connaissance,
je ne me trouvais plus dans la carcasse vibrante de la voiture
d'Andreï. Un bip régulier résonnait dans la
pièce dans laquelle j'étais allongé. Une
douleur fulgurante traversait ma cage thoracique tandis qu'une
migraine infernale rendait impossible mes tentatives pour ouvrir
les yeux.
Au terme de quelques minutes, les bruits tout d'abord
étouffés reprirent de l'ampleur et le claquement sec
d'une porte qui s'ouvre avec violence m'arracha une grimace de
souffrance. De longs sanglots emplirent la pièce
jusqu'à ce qu'une voix que je pouvais reconnaître
entre toutes ne s'exclame :
- Vous avez failli le tuer !
Le claquement sonore de la main de ma soeur sur la joue
d'Andreï se répercuta contre les murs de la chambre.
J'entr'ouvris les yeux pour voir ma soeur marteler le torse de mon
amant de coups de poing rageurs alors qu'elle murmurait
inlassablement la même phrase :
- Vous auriez pu le tuer, vous auriez pu le tuer,
vous auriez pu le tuer...
A bout de souffle et à bout de force, elle s'effondra contre
l'écrivain en sanglotant. Avec maladresse, mon amant caressa
nerveusement le dos de ma soeur.
- Je sais, murmura-t-il.
Eva tourna la tête dans ma direction et s'aperçut que
mes yeux étaient mi-clos.
- Gabi ? Tu es réveillé ?
Elle quitta alors les bras d'Andreï pour se précipiter
à mes côtés.
- Oh, Gabi ! J'ai eu tellement peur !
- Ca va, ça va, murmurai-je, la bouche
sèche.
Le regard de mon amant était perdu dans le vide, il
mordillait férocement sa lèvre inférieure,
visiblement en proie à une agitation intense.
- Qu'est-ce qui s'est passé ? Demandai-je
en grimaçant de douleur.
- Tu as eu un accident. Sur le
périphérique. Tu as deux côtes cassées
et aussi un traumatisme crânien. Mais tu es hors de danger,
tout va bien se passer.
- J'ai mal.
- Je vais appuyer sur le bouton pour appeler
l'infirmière.
- Non, non, ça va aller. Ce n'est pas la
peine.
- Si, je vais...
- Non. Je t'assure.
- D'accord. Tout ce que tu voudras.
- Je voudrais que vous partiez.
Ma soeur me lança un regard interloqué mais elle
retrouva bien vite son sourire et déposa un baiser sur mon
front :
- Oui, on va te laisser te reposer, je repasse
demain, d'accord ?
- D'accord.
Je pris soin d'éviter le regard de mon amant mais je levai
les yeux alors qu'il fermait la porte sur lui pour apercevoir ce
regard, un au revoir, même un adieu. Il avait compris. Il
l'avait su avant même que je ne parvienne à le
formuler moi-même. Il avait toujours lu en moi comme en un
livre ouvert, je n'avais été qu'une enveloppe
transparente à ses yeux, et il avait compris. Il connaissait
à l'avance les mots que je prononcerais le lendemain, il
savait comment tout cela finirait. Etait-ce encore
nécessaire de le lui dire ?
J'étais prêt, naïvement, à donner ma vie
pour lui, mais en aucun cas pour sa carrière. S'il
était capable de se sacrifier pour elle, je ne
l'étais pas, je n'avais pas eu le choix. Il avait
manqué de me tuer et n'avait pas eu un mot d'excuse, il
était resté muet, comme s'il n'était
responsable de rien, comme si l'idée même de me voir
allongé sur un lit d'hopital ne pouvait l'atteindre.
Existait-il homme plus égoïste que lui ? Des signes
avant-coureurs m'avaient mis en garde, je pouvais m'en douter, je
le savais sans vouloir le reconnaître, notre histoire
n'aurait pu durer que s'il avait pris la résolution de
laisser de côté son immense amour propre, mais il
semblait en être incapable.
Avait-il envisagé l'idée de me faire une place dans
sa vie ? J'en doutais à présent, s'il avait tenu
à moi, il n'aurait pas mis ma vie en danger, il se serait
contenté d'accepter qu'il ne pouvait plus cacher notre
liaison plus longtemps. Il m'aurait reconnu comme étant son
amant et nous aurait simplifié la vie à tous les
deux, mais il ne pouvait pas. Il ne pouvait pas parce qu'il
refusait de mettre sa carrière en danger, mais aussi parce
que la société actuelle ne le lui permettait pas.
Même avec tout l'entêtement du monde, je devais
reconnaître qu'il avait raison, que sa carrière
souffrirait irrémédiablement d'une telle
révélation. Je ne cautionnais pas pour autant le
secret qui entourait notre relation, mais ma rancoeur envers lui se
trouvait adoucie par ces circonstances atténuantes.
Avais-je l'intention de le quitter ? Je m'en sentais incapable,
j'avais toujours été d'une faiblesse rare lorsqu'il
s'agissait de lui tenir tête, j'allais me contenter de lui
demander de me laisser le temps et espérer qu'il se
lasserait d'attendre et reprendrait le cours de ses aventures dans
lequel il avait été interrompu par mon arrivée
dans sa vie. J'espérais secrètement qu'il n'en ferait
rien et trouvais aberrants les sentiments paradoxals qui
m'agitaient. Je me sentais incapable de supporter son
égoïsme plus longtemps, je n'étais pas en mesure
d'être une seconde de plus traqué par ces paparazzis
qui avaient failli causer ma perte, mais j'osais espérer
qu'il ne m'abandonnerait pas. Je ne pouvais plus concevoir ma vie
sans lui, même si ma raison me hurlait de placer toutes les
barrières nécessaires entre lui et moi pour qu'il
n'ait plus jamais l'occasion de me faire souffrir.
Allais-je réellement lui dire que je souhaitais qu'il
disparaisse de ma vie ? L'idée m'angoissait mais ne me
paraissait pas insurmontable jusqu'à ce que je la formule,
une fois que les mots eurent fait leur chemin dans mon esprit, je
fus agité par une angoisse sourde qui me tordit le ventre.
Qu'allais-je devenir loin de lui ? Je m'étais toujours senti
en sécurité à ses côtés, et
voilà que la personne en laquelle j'avais une confiance
aveugle était la cause de la torture physique que
m'infligeaient mes blessures. Je me sentais terriblement perdu,
sans point de repère.
L'ampleur de l'impact d'Andreï dans ma vie me devint
évident. Il était le centre de mes pensées
depuis un an, le centre de ma vie, le centre de mon monde.
Espérais-je réellement réussir à
tourner la page sans regarder en arrière ? J'étais
dramatiquement lié à l'écrivain et
j'étais absolument incapable de me soustraire à son
emprise, même avec toute la volonté du monde.
Cependant, j'allais devoir le faire, cela ne pouvait plus
continuer. Il avait manqué de me tuer par
égoïsme, je ne pouvais pas faire comme si rien de tout
cela n'était arrivé, je devais lui faire comprendre
qu'il ne pouvait pas jouer avec ma vie comme avec celle de ses
personnages. Je devais le quitter. Pourtant, j'en étais
incapable...
C'est bercé par ces pensées que je sombrais doucement
dans un sommeil léger agité de
cauchemars.
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Hime-Sama
dim 29 jun 2008 21:09