Chapitre XCI.  posté le dimanche 29 juin 2008 12:41

Lorsque je repris connaissance, je ne me trouvais plus dans la carcasse vibrante de la voiture d'Andreï. Un bip régulier résonnait dans la pièce dans laquelle j'étais allongé. Une douleur fulgurante traversait ma cage thoracique tandis qu'une migraine infernale rendait impossible mes tentatives pour ouvrir les yeux.
Au terme de quelques minutes, les bruits tout d'abord étouffés reprirent de l'ampleur et le claquement sec d'une porte qui s'ouvre avec violence m'arracha une grimace de souffrance. De longs sanglots emplirent la pièce jusqu'à ce qu'une voix que je pouvais reconnaître entre toutes ne s'exclame :
-    Vous avez failli le tuer !
Le claquement sonore de la main de ma soeur sur la joue d'Andreï se répercuta contre les murs de la chambre. J'entr'ouvris les yeux pour voir ma soeur marteler le torse de mon amant de coups de poing rageurs alors qu'elle murmurait inlassablement la même phrase :
-    Vous auriez pu le tuer, vous auriez pu le tuer, vous auriez pu le tuer...
A bout de souffle et à bout de force, elle s'effondra contre l'écrivain en sanglotant. Avec maladresse, mon amant caressa nerveusement le dos de ma soeur.
-    Je sais, murmura-t-il.
Eva tourna la tête dans ma direction et s'aperçut que mes yeux étaient mi-clos.
-    Gabi ? Tu es réveillé ?
Elle quitta alors les bras d'Andreï pour se précipiter à mes côtés.
-    Oh, Gabi ! J'ai eu tellement peur !
-    Ca va, ça va, murmurai-je, la bouche sèche.
Le regard de mon amant était perdu dans le vide, il mordillait férocement sa lèvre inférieure, visiblement en proie à une agitation intense.
-    Qu'est-ce qui s'est passé ? Demandai-je en grimaçant de douleur.
-    Tu as eu un accident. Sur le périphérique. Tu as deux côtes cassées et aussi un traumatisme crânien. Mais tu es hors de danger, tout va bien se passer.
-    J'ai mal.
-    Je vais appuyer sur le bouton pour appeler l'infirmière.
-    Non, non, ça va aller. Ce n'est pas la peine.
-    Si, je vais...
-    Non. Je t'assure.
-    D'accord. Tout ce que tu voudras.
-    Je voudrais que vous partiez.
Ma soeur me lança un regard interloqué mais elle retrouva bien vite son sourire et déposa un baiser sur mon front :
-    Oui, on va te laisser te reposer, je repasse demain, d'accord ?
-    D'accord.
Je pris soin d'éviter le regard de mon amant mais je levai les yeux alors qu'il fermait la porte sur lui pour apercevoir ce regard, un au revoir, même un adieu. Il avait compris. Il l'avait su avant même que je ne parvienne à le formuler moi-même. Il avait toujours lu en moi comme en un livre ouvert, je n'avais été qu'une enveloppe transparente à ses yeux, et il avait compris. Il connaissait à l'avance les mots que je prononcerais le lendemain, il savait comment tout cela finirait. Etait-ce encore nécessaire de le lui dire ?
J'étais prêt, naïvement, à donner ma vie pour lui, mais en aucun cas pour sa carrière. S'il était capable de se sacrifier pour elle, je ne l'étais pas, je n'avais pas eu le choix. Il avait manqué de me tuer et n'avait pas eu un mot d'excuse, il était resté muet, comme s'il n'était responsable de rien, comme si l'idée même de me voir allongé sur un lit d'hopital ne pouvait l'atteindre. Existait-il homme plus égoïste que lui ? Des signes avant-coureurs m'avaient mis en garde, je pouvais m'en douter, je le savais sans vouloir le reconnaître, notre histoire n'aurait pu durer que s'il avait pris la résolution de laisser de côté son immense amour propre, mais il semblait en être incapable.
Avait-il envisagé l'idée de me faire une place dans sa vie ? J'en doutais à présent, s'il avait tenu à moi, il n'aurait pas mis ma vie en danger, il se serait contenté d'accepter qu'il ne pouvait plus cacher notre liaison plus longtemps. Il m'aurait reconnu comme étant son amant et nous aurait simplifié la vie à tous les deux, mais il ne pouvait pas. Il ne pouvait pas parce qu'il refusait de mettre sa carrière en danger, mais aussi parce que la société actuelle ne le lui permettait pas. Même avec tout l'entêtement du monde, je devais reconnaître qu'il avait raison, que sa carrière souffrirait irrémédiablement d'une telle révélation. Je ne cautionnais pas pour autant le secret qui entourait notre relation, mais ma rancoeur envers lui se trouvait adoucie par ces circonstances atténuantes.
Avais-je l'intention de le quitter ? Je m'en sentais incapable, j'avais toujours été d'une faiblesse rare lorsqu'il s'agissait de lui tenir tête, j'allais me contenter de lui demander de me laisser le temps et espérer qu'il se lasserait d'attendre et reprendrait le cours de ses aventures dans lequel il avait été interrompu par mon arrivée dans sa vie. J'espérais secrètement qu'il n'en ferait rien et trouvais aberrants les sentiments paradoxals qui m'agitaient. Je me sentais incapable de supporter son égoïsme plus longtemps, je n'étais pas en mesure d'être une seconde de plus traqué par ces paparazzis qui avaient failli causer ma perte, mais j'osais espérer qu'il ne m'abandonnerait pas. Je ne pouvais plus concevoir ma vie sans lui, même si ma raison me hurlait de placer toutes les barrières nécessaires entre lui et moi pour qu'il n'ait plus jamais l'occasion de me faire souffrir.
Allais-je réellement lui dire que je souhaitais qu'il disparaisse de ma vie ? L'idée m'angoissait mais ne me paraissait pas insurmontable jusqu'à ce que je la formule, une fois que les mots eurent fait leur chemin dans mon esprit, je fus agité par une angoisse sourde qui me tordit le ventre. Qu'allais-je devenir loin de lui ? Je m'étais toujours senti en sécurité à ses côtés, et voilà que la personne en laquelle j'avais une confiance aveugle était la cause de la torture physique que m'infligeaient mes blessures. Je me sentais terriblement perdu, sans point de repère.
L'ampleur de l'impact d'Andreï dans ma vie me devint évident. Il était le centre de mes pensées depuis un an, le centre de ma vie, le centre de mon monde. Espérais-je réellement réussir à tourner la page sans regarder en arrière ? J'étais dramatiquement lié à l'écrivain et j'étais absolument incapable de me soustraire à son emprise, même avec toute la volonté du monde.
Cependant, j'allais devoir le faire, cela ne pouvait plus continuer. Il avait manqué de me tuer par égoïsme, je ne pouvais pas faire comme si rien de tout cela n'était arrivé, je devais lui faire comprendre qu'il ne pouvait pas jouer avec ma vie comme avec celle de ses personnages. Je devais le quitter. Pourtant, j'en étais incapable...
C'est bercé par ces pensées que je sombrais doucement dans un sommeil léger agité de cauchemars.

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