Chapitre XCII.  posté le vendredi 04 juillet 2008 01:16

Lorsque l'écrivain fit son apparition dans ma chambre le lendemain matin, je sentis mon coeur se serrer. Un disgracieux pansement blanc s'étendait le long de son sourcil droit sans parvenir à dénaturer la magnificence de son visage. De légères cernes sous ses yeux gris laissaient entendre qu'il avait veillé toute la nuit et la désordre de sa chevelure ne faisait que confirmer cette hypothèse. C'est avec une extrème lassitude qu'il se laissa tomber dans le fauteuil avant de fermer les yeux et de prendre l'arête de son nez entre son pouce et son index. Sans même me saluer, il soupira :
-    Je t'écoute.
-    Comment as-tu pu être égoïste à ce point ? Comment as-tu pu risquer ma vie pour protéger ta carrière ?
-    Je ne pensais pas que ça se terminerait comme ça.
-    Je veux que tu t'en ailles, maintenant. Et pas uniquement de cet hôpital, murmurai-je alors que mon coeur se serrait plus encore et que des larmes perlaient au coin de mes yeux. Je passerai toujours après ta carrière, et je ne peux plus le supporter. Tu t'es foutu de ce qui pouvait m'arriver cette nuit, tout ce qui compte pour toi, c'est ta carrière. J'aurais pu en crever. J'ai été aveugle assez longtemps. Je n'ai plus envie de me cacher, je pouvais le supporter alors que ça ne me mettait pas en danger, c'était juste vraiment désagréable, mais je me disais que ça changerait, un jour. Mais là, tu m'as prouvé qu'on ne se cachait pas de façon provisoire, si tu as envie de vivre caché pour le restant de tes jours, ça ne regarde que toi, moi je ne peux pas. Je ne peux pas non plus vivre avec quelqu'un d'aussi égoïste. Je pensais que tu aurais pu changer, mais dans le fond tu es le même. Il n'y a que toi qui compte, et ça, il n'en sera jamais autrement. Aussi bête que cela puisse paraître, j'ai besoin qu'on pense un peu à moi de temps en temps, et tu es incapable de penser à quelqu'un d'autre qu'à toi-même. Je le savais, je l'ai toujours su, mais je ne pensais pas que tu irais jusqu'à... Je sais que tu n'en as pas fait exprès, évidemment, que ça n'aurait jamais du arriver, mais tu es la cause de cet accident, ton égoïsme en est la cause. Tu es peut-être prêt à sacrifier ta vie pour ta carrière, mais pas moi.
Des larmes commencèrent alors à rouler le long de mes joues, une nouvelle fois mon amant avait raison, j'étais décidement trop sentimental, trop faible.
-    Alors je voudrais que tu t'en ailles. J'ai besoin de temps, j'ai besoin de réfléchir.
 Ses yeux gris ne reflétaient ni peine, ni douleur, ni même de la colère, ils étaient désespérément inexpressifs, dramatiquement neutres. Il détourna alors le regard, se leva et déposa un trousseau de clés sur la tablette voisine de la porte.
-    Qu'est-ce que c'est ?
-    Les clés de ton appartement rue Pavée, je suppose que tu ne comptes pas revenir chez moi.
Son chez lui était également le mien quelques secondes auparavant, mais il semblait l'avoir déjà oublié, comme il avait oublié ce que je lui avais plusieurs répété au sujet de mon ancien appartement, mais pourquoi prendrait-il la peine de se rappeler d'un détail aussi futile ?
-    Il est déjà reloué.
-    Oui. Par moi.
-    Tu avais prévu que...
-    Je ne vois pas comment ça aurait pu finir autrement.
Sans ajouter un mot, il referma la porte sur lui à la seconde même où je laissai libre court à mes sanglots. Je fus secoué de larmes durant près d'une demi-heure, incapable de m'arrêter, incapable d'avoir ne serait-ce qu'une pensée constructive et logique. Andreï était parti et plus rien n'avait d'importance, tout était fini. Il n'avait pas essayé de me faire changer d'avis, il n'avait même pas tenté de me convaincre de lui laisser une chance et était parti. Le soir-même, quelqu'un m'aurait certainement remplacé dans son lit et imaginerait, lui aussi, qu'il allait être en mesure de garder l'écrivain, de se l'approprier. Cela me paraissait terriblement stupide, et pourtant, n'était-ce pas ce que j'avais également imaginé ?
Pouvais-je en vouloir à Andreï de ne pas avoir tenté de me contrecarrer ? S'il était parti, j'étais seul responsable, il s'était contenté, pour une fois, de ne pas aller contre ma volonté. J'aurais du lui être reconnaissant de ne pas m'avoir rendu la tâche plus difficile, mais, en réalité, je lui en voulais de m'avoir laissé faire. Je n'avais aucune envie de le quitter, mais, bêtement, je m'étais dit que son erreur de la veille ne pouvait rester impunie. Andreï n'était pas un enfant, il n'entendrait jamais raison, quels que soient les moyens employés pour le faire plier. Mais pouvais-je accepter de vivre encore avec lui alors que son égoïsme lui interdisait tout sentiment à l'égard de quelqu'un d'autre que lui-même ? Mon coeur répondait un oui franc et sincère tandis que mon sens logique s'opposait formellement à tout avenir entre Andreï et moi. Je dus reconnaître que oui, un avenir pour nous deux était improbable.
Lorsque j'entendis le bruit métallique de la clanche, je levai des yeux plein d'espoir vers la porte. Il était revenu, ne pouvait accepter notre séparation, allait s'excuser. Mais ce n'était pas lui qui se tenait à présent dans l'encadrement. Les roues du fauteuil produirent un grincement lorsque ma mère s'approcha du lit. Je baissai les yeux alors qu'elle entr'ouvrit la bouche :
-    Bonjour, Gabriel.
-    Bonjour, murmurai-je.
-    Ca fait... Très longtemps.
-    Bientôt un an.
-    Eva m'a appelée pour me dire que tu étais à l'hôpital ce matin, mais je m'en doutais avant. J'ai vu au journal que... Qu'il avait eu un accident. Et ils ont dit que quelqu'un d'autre était dans la voiture. Alors je me suis dit que c'était peut-être toi.
-    Et tu n'as pas appelé Eva pour savoir ?
-    Je... Non.
-    Je vois. Tu sais, ce n'est pas la peine de rester, tu peux partir, tu as accompli ton devoir de mère, tu es venue me voir, je crois que ça s'arrête là, sifflai-je, à la fois blessé et énervé.
-    Je sais que j'ai fait une erreur...
-    Je crois que c'est plutôt clair.
-    Laisse-moi parler s'il te plaît, Gabriel.
-    Je ne vois pas ce qu'il y a à dire.
-    Il m'a dit que je devais t'en parler. De ton... Orientation sexuelle.
-    Et qui a dit ça ?
-    Ton... Ami. Je l'ai croisé dans le couloir.
-    Tu n'as pas à m'en parler, ton comportement vis-à-vis de moi a été plutôt clair.
-    Je tenais à m'excuser, prononça ma mère d'une voix douce. Je sais que tu dois m'en vouloir terriblement, et je ne peux pas te le reprocher, c'est ton droit, mais laisse-moi au moins m'expliquer. Quand j'ai vu cette photo dans le journal, j'ai su que ce n'était pas un malentendu, je me suis dit que je connaissais assez mon fils pour savoir qu'il ne se serait jamais laissé approcher d'aussi près par un homme s'il n'avait pas été... Enfin, tu vois ce que je veux dire.
-    Non.
-    S'il n'avait pas eu une confiance sans bornes pour l'homme qui le touchait, alors j'ai compris qu'ils avaient raison, et que cet homme était probablement ton amant. Les silences gênés de ta soeur ont eu raison de mes derniers doutes.
-    Je ne te savais pas homophobe, crachai-je avec mépris.
-    Je ne le suis pas, tu le sais bien, je vous ai élevés tous les deux dans le respect de la différence et dans la tolérance. C'est juste que... Tu es mon fils et j'ai eu du mal à l'accepter. Je sais que tout est de ma faute, que tu ne serais pas comme ça si... Enfin, j'ai beaucoup lu à ce sujet et j'ai vu tout et n'importe quoi... Je  me suis dit que ça avait peut-être un rapport avec ton père. Tu sais, il paraît que lorsqu'il y a un rejet du père...
-    Ecoute, je n'ai pas envie d'en parler, la coupai-je, de plus en plus mal à l'aise.
-    Mais moi je veux t'en parler. Je me suis sentis responsable de ce que tu es et je crois que j'ai eu peur d'être confrontée à mon échec...
-    Mais je ne suis pas un échec !
-    Oui, excuse-moi, ce n'est pas ce que je voulais dire...
Evidemment, il aurait été plus facile de lui reprocher la situation dans laquelle j'étais actuellement. J'aurais bien sûr aimé être en mesure de lui dire qu'elle avait raison, qu'elle était la cause de tout mes maux, que si elle m'avait éduqué autrement, je n'aurais jamais éprouvé d'attirance pour Andreï, je ne serais pas dans ce lit d'hôpital, je n'aurais jamais du avoir à quitter l'écrivain et je m'en porterais sûrement mieux. Mais c'était impossible. Je ne connaissais pas les causes de l'attirance pour le même sexe malgré tous mes efforts pour me documenter, mais je ne regrettais pas d'avoir un jour quitté la voie qui était la mienne pour me complaire dans ce que certains appelaient déviance mais qui pour moi n'était que la sublimation de l'acte d'amour. Je préférais souffrir de ma rupture avec Andreï plutôt que de n'avoir jamais rien vécu avec lui, notre relation m'avait énormément apporté et je ne l'en remercierais jamais assez.
-    Ecoute, Maman...
A mon deuxième mot, elle frémit et sourit avant d'approcher plus encore sa chaise roulante de mon lit.
-    Tu n'as pas à t'en vouloir, repris-je, tu t'en veux peut-être même pour rien. Je ne sais pas pourquoi j'ai été attiré par un homme alors que rien ne me l'avait laissé deviner, tu n'en es pas la cause, et même si c'était le cas, je t'en remercierais. Je sais que ce n'est pas nécessairement ce qu'une mère devrait entendre, mais on s'est dit un jour qu'on n'aurait jamais de secrets l'un pour l'autre, alors je vais te le dire. J'aime Andreï et je l'aime plus que je n'ai jamais aimé. J'ai passé un an à ses côtés, et je crois que j'ai vécu les plus beaux moments de ma vie. Tout aurait été idyllique si seulement il n'y avait pas eu cette brouille entre nous. Mille fois j'ai voulu aller te rendre visite, mais Eva m'a demandé de te laisser le temps, et je l'ai écouté parce que je ne voulais pas te brusquer. Mais maintenant que tu es là, je voudrais que tout recommence comme avant, on ne peut évidemment pas oublier cette année, mais je voudrais que tout soit comme avant. Si tu es d'accord... Je t'en ai voulu à un point que tu n'imagines même pas, je n'ai pas compris pourquoi tu t'obstinais à m'ignorer, toi qui nous disais tout le temps que notre famille était soudée, qu'on serait toujours là les uns pour les autres, qu'on pouvait parler de tout sans crainte. Je t'en ai voulu de m'abandonner au moment où j'avais le plus besoin de ta présence...
-    Je suis tellement navrée, mon chéri, si tu savais... Je me suis dit que tout était de ma faute, j'avais tellement honte... Pas de toi, de moi, je me sentais coupable, avec tout ce que j'ai lu, où ils disaient que les homosexuels souffraient de leur différence, j'ai eu honte de venir te voir, parce que tout était de ma faute et que j'avais peur de ta réaction.
-    Si tu n'avais pas coupé les ponts, tu aurais vu que j'étais heureux comme ça...
-    Je le regrette... Sincèrement. Et puis je... Enfin, tu pourrais proposer à ton ami de venir manger à la maison un jour, pour que je... J'apprenne à le connaître ? Et comme ça je verrai que... Que tu es heureux et que je n'ai pas à m'en faire ? Enfin, si tu en as envie évidemment, et si tu es disposé à me pardonner.
Je savais que ce qu'elle venait de dire lui coutait énormément et c'est donc avec réticence que je lui fis un aveu qui la déconcerta :
-    Et bien, entre lui et moi c'est... C'est fini.
-    Ah ? Je...
Je ne parvins pas à lire sur son visage si elle était satisfaite ou au contraire déçue, ses traits n'affichaient rien de plus qu'une légère surprise.
-    Il ne te l'a pas dit quand vous vous êtes parlé tout à l'heure ?
-    Eh bien, non... Et vu la façon dont il parlait de toi, je ne pensais pas que vou vous étiez séparés.
-    Ah bon, pourquoi ? demandai-je avec une nonchalance feinte.
-    Je ne saurais pas te dire exactement, mais je crois qu'il... Qu'il a beaucoup d'affection pour toi, déclara ma mère avec une gêne palpable avant de changer rapidement de sujet. Quand est-ce que tu sors ?
-    Demain ou après-demain, je crois. Ils me gardent en observation pour le traumatisme cranien.
-    D'accord mon petit. Bon, je vais devoir aller travailler, je repasserai demain, d'accord ?
-    Ca marche.
-    Ah oui, j'allais oublier.
Ma mère sortit un emballage plastique de son sac à main et le posa sur la table de nuit.
-    Qu'est-ce que c'est ?
-    De quoi manger, chuchota-t-elle sur le ton de la conspiration, ils t'affament ici, ce n'est pas comme ça que tu vas te remettre sur pied.
-    Merci.
-    De rien, chaton. C'est normal.
Elle m'embrassa sur les deux joues et fit pivoter son fauteuil. Alors qu'elle franchissait la porte, je l'appelai :
-    Maman ?
-    Oui ?
-    Tu m'as manqué, avouai-je.
-    A moi aussi, mon petit, murmura-t-elle dans un sourire, à moi aussi.

Partager

Déposez un commentaire !

(facultatif)

(facultatif)

error

Attention, les propos injurieux, racistes, etc. sont interdits sur ce site.
Si une personne porte plainte, nous utiliserons votre adresse internet (38.107.191.102) pour vous identifier.     

Tous les commentaires de l'article:
Chapitre XCII.

  • Yukikami

    lun 07 jui 2008 20:23

    Ouinnnn!!!!! Je vouoais pas qu'ils se séparent!!! Et je veux la suite!!!!!! Mais si tu pars en vacs, bonne bronzette, si t'aimes ça ( c'est pas mon cas -_-' )
    Sinon, ben c'est toujours aussi passionnant et j'entends toujours la suite avec autant d'impatience!!!
    Amitiés

  • Marie

    lun 07 jui 2008 14:15

    je viens voir tous les jours , voire toutes les heures le week end si il y a le nouveau chapitre de sorti... j'en peux plus ! Dis-moi que ton ordi est portable ou que tu pars pas en vacaances (oui je ne pense qu'à moi) s'il te plaît !!!

  • Mahea

    sam 05 jui 2008 16:16

    Que d'évenements... J'aimerais bien savoir ce qu'Andrei pense ...

  • Meryl

    sam 05 jui 2008 12:57

    Oh purée, trop triste le passage ou Andrei lui dit qu'il a loué son appart' depuis le début parcequ'il savait que ça finirait mal!!! Je suis quand même contente qu'il se reconcilie avec sa mère, ça lui donnera un point d'appui supplémentaire de celui de sa soeur.
    C'est dommage ça allait pourtant demieux en mieux et on voyait bien qu'Andrei s'attachait de plus en plus...pfff ch'uis dégoutée!!!
    J'espère que tu vas nous arranger tout ça!! Sinon comme d'habitude, très bien écrit, tu nous transporte du début à la fin!!!
    Continue

  • Coralie

    sam 05 jui 2008 12:12

    poua magnifique !!!

    j'adore le revirement de situation !

    Franchement bravo !!!

    je suis de plus en plus accro et impatiente de connaître la suite !

    bizoux

  • super-ketchup

    sam 05 jui 2008 09:22

    Pour une fois Gabriel a fait l'action qu'il devait faire, mais je suis déçue^^
    Enfin de toute façon on ne peut pas changer le caractère d'Andreï...
    à quand leur prochaine confrontation? ^^
    ( Bonnes vacances !)

  • Ley

    ven 04 jui 2008 23:19

    je suis sûre qu'Andreï l'aime !!!! mais pourquoi il le retiens pas !!!! c'est pas possiiiible !!!
    dis-moi que ce sera un happy end ! s'il te plait !!!!
    super suite, écrite d'une plume de chef comme d'hab ! mais ze veux qu4andreï et Gabriel se remettent ensemble !!!

  • music67love

    ven 04 jui 2008 20:59

    maieuh! pourquoi est-ce qu'Andreï l'a laissé partir si facilement? (je sais qu'il ne montre jamais ses sentiments, mais il aurait pu faire un effort là! >.<) surtt qu'il paraît qu'il a de "l'affection" pour Gabriel...

    j'attends la suite avec impatience =p

  • elle sid

    ven 04 jui 2008 20:34

    dis...
    j'ai le droit de pleurer jusqu'à ne plus jamais pouvoir pleurer de ma vie ?
    le jour de mon anniv en plus >_<
    pourquoi tu fais çaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !!!!!!

  • marie

    ven 04 jui 2008 20:06

    c'est dingue, ça ... J'arrive jamais à devancer lisa.




 

Accueil | PC | PS3 | 360 | Wii | PS2 | DS | PSP | IPHONE | Web |
Jeux du moment : Bioshock 2 PC | Bioshock 2 PS3 | Call of Duty : Modern Warfare 2 360 | F1 2009 Wii | Assassin's Creed II : Discovery DS