Lorsque l'écrivain fit son
apparition dans ma chambre le lendemain matin, je sentis mon coeur
se serrer. Un disgracieux pansement blanc s'étendait le long
de son sourcil droit sans parvenir à dénaturer la
magnificence de son visage. De légères cernes sous
ses yeux gris laissaient entendre qu'il avait veillé toute
la nuit et la désordre de sa chevelure ne faisait que
confirmer cette hypothèse. C'est avec une extrème
lassitude qu'il se laissa tomber dans le fauteuil avant de fermer
les yeux et de prendre l'arête de son nez entre son pouce et
son index. Sans même me saluer, il soupira :
- Je t'écoute.
- Comment as-tu pu être égoïste
à ce point ? Comment as-tu pu risquer ma vie pour
protéger ta carrière ?
- Je ne pensais pas que ça se terminerait
comme ça.
- Je veux que tu t'en ailles, maintenant. Et pas
uniquement de cet hôpital, murmurai-je alors que mon coeur se
serrait plus encore et que des larmes perlaient au coin de mes
yeux. Je passerai toujours après ta carrière, et je
ne peux plus le supporter. Tu t'es foutu de ce qui pouvait
m'arriver cette nuit, tout ce qui compte pour toi, c'est ta
carrière. J'aurais pu en crever. J'ai été
aveugle assez longtemps. Je n'ai plus envie de me cacher, je
pouvais le supporter alors que ça ne me mettait pas en
danger, c'était juste vraiment désagréable,
mais je me disais que ça changerait, un jour. Mais
là, tu m'as prouvé qu'on ne se cachait pas de
façon provisoire, si tu as envie de vivre caché pour
le restant de tes jours, ça ne regarde que toi, moi je ne
peux pas. Je ne peux pas non plus vivre avec quelqu'un d'aussi
égoïste. Je pensais que tu aurais pu changer, mais dans
le fond tu es le même. Il n'y a que toi qui compte, et
ça, il n'en sera jamais autrement. Aussi bête que cela
puisse paraître, j'ai besoin qu'on pense un peu à moi
de temps en temps, et tu es incapable de penser à quelqu'un
d'autre qu'à toi-même. Je le savais, je l'ai toujours
su, mais je ne pensais pas que tu irais jusqu'à... Je sais
que tu n'en as pas fait exprès, évidemment, que
ça n'aurait jamais du arriver, mais tu es la cause de cet
accident, ton égoïsme en est la cause. Tu es
peut-être prêt à sacrifier ta vie pour ta
carrière, mais pas moi.
Des larmes commencèrent alors à rouler le long de mes
joues, une nouvelle fois mon amant avait raison, j'étais
décidement trop sentimental, trop faible.
- Alors je voudrais que tu t'en ailles. J'ai
besoin de temps, j'ai besoin de réfléchir.
Ses yeux gris ne reflétaient ni peine, ni douleur, ni
même de la colère, ils étaient
désespérément inexpressifs, dramatiquement
neutres. Il détourna alors le regard, se leva et
déposa un trousseau de clés sur la tablette voisine
de la porte.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Les clés de ton appartement rue
Pavée, je suppose que tu ne comptes pas revenir chez
moi.
Son chez lui était également le mien quelques
secondes auparavant, mais il semblait l'avoir déjà
oublié, comme il avait oublié ce que je lui avais
plusieurs répété au sujet de mon ancien
appartement, mais pourquoi prendrait-il la peine de se rappeler
d'un détail aussi futile ?
- Il est déjà reloué.
- Oui. Par moi.
- Tu avais prévu que...
- Je ne vois pas comment ça aurait pu
finir autrement.
Sans ajouter un mot, il referma la porte sur lui à la
seconde même où je laissai libre court à mes
sanglots. Je fus secoué de larmes durant près d'une
demi-heure, incapable de m'arrêter, incapable d'avoir ne
serait-ce qu'une pensée constructive et logique. Andreï
était parti et plus rien n'avait d'importance, tout
était fini. Il n'avait pas essayé de me faire changer
d'avis, il n'avait même pas tenté de me convaincre de
lui laisser une chance et était parti. Le soir-même,
quelqu'un m'aurait certainement remplacé dans son lit et
imaginerait, lui aussi, qu'il allait être en mesure de garder
l'écrivain, de se l'approprier. Cela me paraissait
terriblement stupide, et pourtant, n'était-ce pas ce que
j'avais également imaginé ?
Pouvais-je en vouloir à Andreï de ne pas avoir
tenté de me contrecarrer ? S'il était parti,
j'étais seul responsable, il s'était contenté,
pour une fois, de ne pas aller contre ma volonté. J'aurais
du lui être reconnaissant de ne pas m'avoir rendu la
tâche plus difficile, mais, en réalité, je lui
en voulais de m'avoir laissé faire. Je n'avais aucune envie
de le quitter, mais, bêtement, je m'étais dit que son
erreur de la veille ne pouvait rester impunie. Andreï
n'était pas un enfant, il n'entendrait jamais raison, quels
que soient les moyens employés pour le faire plier. Mais
pouvais-je accepter de vivre encore avec lui alors que son
égoïsme lui interdisait tout sentiment à
l'égard de quelqu'un d'autre que lui-même ? Mon coeur
répondait un oui franc et sincère tandis que mon sens
logique s'opposait formellement à tout avenir entre
Andreï et moi. Je dus reconnaître que oui, un avenir
pour nous deux était improbable.
Lorsque j'entendis le bruit métallique de la clanche, je
levai des yeux plein d'espoir vers la porte. Il était
revenu, ne pouvait accepter notre séparation, allait
s'excuser. Mais ce n'était pas lui qui se tenait à
présent dans l'encadrement. Les roues du fauteuil produirent
un grincement lorsque ma mère s'approcha du lit. Je baissai
les yeux alors qu'elle entr'ouvrit la bouche :
- Bonjour, Gabriel.
- Bonjour, murmurai-je.
- Ca fait... Très longtemps.
- Bientôt un an.
- Eva m'a appelée pour me dire que tu
étais à l'hôpital ce matin, mais je m'en
doutais avant. J'ai vu au journal que... Qu'il avait eu un
accident. Et ils ont dit que quelqu'un d'autre était dans la
voiture. Alors je me suis dit que c'était peut-être
toi.
- Et tu n'as pas appelé Eva pour savoir
?
- Je... Non.
- Je vois. Tu sais, ce n'est pas la peine de
rester, tu peux partir, tu as accompli ton devoir de mère,
tu es venue me voir, je crois que ça s'arrête
là, sifflai-je, à la fois blessé et
énervé.
- Je sais que j'ai fait une erreur...
- Je crois que c'est plutôt clair.
- Laisse-moi parler s'il te plaît,
Gabriel.
- Je ne vois pas ce qu'il y a à
dire.
- Il m'a dit que je devais t'en parler. De ton...
Orientation sexuelle.
- Et qui a dit ça ?
- Ton... Ami. Je l'ai croisé dans le
couloir.
- Tu n'as pas à m'en parler, ton
comportement vis-à-vis de moi a été
plutôt clair.
- Je tenais à m'excuser, prononça
ma mère d'une voix douce. Je sais que tu dois m'en vouloir
terriblement, et je ne peux pas te le reprocher, c'est ton droit,
mais laisse-moi au moins m'expliquer. Quand j'ai vu cette photo
dans le journal, j'ai su que ce n'était pas un malentendu,
je me suis dit que je connaissais assez mon fils pour savoir qu'il
ne se serait jamais laissé approcher d'aussi près par
un homme s'il n'avait pas été... Enfin, tu vois ce
que je veux dire.
- Non.
- S'il n'avait pas eu une confiance sans bornes
pour l'homme qui le touchait, alors j'ai compris qu'ils avaient
raison, et que cet homme était probablement ton amant. Les
silences gênés de ta soeur ont eu raison de mes
derniers doutes.
- Je ne te savais pas homophobe, crachai-je avec
mépris.
- Je ne le suis pas, tu le sais bien, je vous ai
élevés tous les deux dans le respect de la
différence et dans la tolérance. C'est juste que...
Tu es mon fils et j'ai eu du mal à l'accepter. Je sais que
tout est de ma faute, que tu ne serais pas comme ça si...
Enfin, j'ai beaucoup lu à ce sujet et j'ai vu tout et
n'importe quoi... Je me suis dit que ça avait
peut-être un rapport avec ton père. Tu sais, il
paraît que lorsqu'il y a un rejet du père...
- Ecoute, je n'ai pas envie d'en parler, la
coupai-je, de plus en plus mal à l'aise.
- Mais moi je veux t'en parler. Je me suis sentis
responsable de ce que tu es et je crois que j'ai eu peur
d'être confrontée à mon échec...
- Mais je ne suis pas un échec !
- Oui, excuse-moi, ce n'est pas ce que je voulais
dire...
Evidemment, il aurait été plus facile de lui
reprocher la situation dans laquelle j'étais actuellement.
J'aurais bien sûr aimé être en mesure de lui
dire qu'elle avait raison, qu'elle était la cause de tout
mes maux, que si elle m'avait éduqué autrement, je
n'aurais jamais éprouvé d'attirance pour Andreï,
je ne serais pas dans ce lit d'hôpital, je n'aurais jamais du
avoir à quitter l'écrivain et je m'en porterais
sûrement mieux. Mais c'était impossible. Je ne
connaissais pas les causes de l'attirance pour le même sexe
malgré tous mes efforts pour me documenter, mais je ne
regrettais pas d'avoir un jour quitté la voie qui
était la mienne pour me complaire dans ce que certains
appelaient déviance mais qui pour moi n'était que la
sublimation de l'acte d'amour. Je préférais souffrir
de ma rupture avec Andreï plutôt que de n'avoir jamais
rien vécu avec lui, notre relation m'avait
énormément apporté et je ne l'en remercierais
jamais assez.
- Ecoute, Maman...
A mon deuxième mot, elle frémit et sourit avant
d'approcher plus encore sa chaise roulante de mon lit.
- Tu n'as pas à t'en vouloir, repris-je,
tu t'en veux peut-être même pour rien. Je ne sais pas
pourquoi j'ai été attiré par un homme alors
que rien ne me l'avait laissé deviner, tu n'en es pas la
cause, et même si c'était le cas, je t'en
remercierais. Je sais que ce n'est pas nécessairement ce
qu'une mère devrait entendre, mais on s'est dit un jour
qu'on n'aurait jamais de secrets l'un pour l'autre, alors je vais
te le dire. J'aime Andreï et je l'aime plus que je n'ai jamais
aimé. J'ai passé un an à ses
côtés, et je crois que j'ai vécu les plus beaux
moments de ma vie. Tout aurait été idyllique si
seulement il n'y avait pas eu cette brouille entre nous. Mille fois
j'ai voulu aller te rendre visite, mais Eva m'a demandé de
te laisser le temps, et je l'ai écouté parce que je
ne voulais pas te brusquer. Mais maintenant que tu es là, je
voudrais que tout recommence comme avant, on ne peut
évidemment pas oublier cette année, mais je voudrais
que tout soit comme avant. Si tu es d'accord... Je t'en ai voulu
à un point que tu n'imagines même pas, je n'ai pas
compris pourquoi tu t'obstinais à m'ignorer, toi qui nous
disais tout le temps que notre famille était soudée,
qu'on serait toujours là les uns pour les autres, qu'on
pouvait parler de tout sans crainte. Je t'en ai voulu de
m'abandonner au moment où j'avais le plus besoin de ta
présence...
- Je suis tellement navrée, mon
chéri, si tu savais... Je me suis dit que tout était
de ma faute, j'avais tellement honte... Pas de toi, de moi, je me
sentais coupable, avec tout ce que j'ai lu, où ils disaient
que les homosexuels souffraient de leur différence, j'ai eu
honte de venir te voir, parce que tout était de ma faute et
que j'avais peur de ta réaction.
- Si tu n'avais pas coupé les ponts, tu
aurais vu que j'étais heureux comme ça...
- Je le regrette... Sincèrement. Et puis
je... Enfin, tu pourrais proposer à ton ami de venir manger
à la maison un jour, pour que je... J'apprenne à le
connaître ? Et comme ça je verrai que... Que tu es
heureux et que je n'ai pas à m'en faire ? Enfin, si tu en as
envie évidemment, et si tu es disposé à me
pardonner.
Je savais que ce qu'elle venait de dire lui coutait
énormément et c'est donc avec réticence que je
lui fis un aveu qui la déconcerta :
- Et bien, entre lui et moi c'est... C'est
fini.
- Ah ? Je...
Je ne parvins pas à lire sur son visage si elle était
satisfaite ou au contraire déçue, ses traits
n'affichaient rien de plus qu'une légère
surprise.
- Il ne te l'a pas dit quand vous vous êtes
parlé tout à l'heure ?
- Eh bien, non... Et vu la façon dont il
parlait de toi, je ne pensais pas que vou vous étiez
séparés.
- Ah bon, pourquoi ? demandai-je avec une
nonchalance feinte.
- Je ne saurais pas te dire exactement, mais je
crois qu'il... Qu'il a beaucoup d'affection pour toi,
déclara ma mère avec une gêne palpable avant de
changer rapidement de sujet. Quand est-ce que tu sors ?
- Demain ou après-demain, je crois. Ils me
gardent en observation pour le traumatisme cranien.
- D'accord mon petit. Bon, je vais devoir aller
travailler, je repasserai demain, d'accord ?
- Ca marche.
- Ah oui, j'allais oublier.
Ma mère sortit un emballage plastique de son sac à
main et le posa sur la table de nuit.
- Qu'est-ce que c'est ?
- De quoi manger, chuchota-t-elle sur le ton de
la conspiration, ils t'affament ici, ce n'est pas comme ça
que tu vas te remettre sur pied.
- Merci.
- De rien, chaton. C'est normal.
Elle m'embrassa sur les deux joues et fit pivoter son fauteuil.
Alors qu'elle franchissait la porte, je l'appelai :
- Maman ?
- Oui ?
- Tu m'as manqué, avouai-je.
- A moi aussi, mon petit, murmura-t-elle dans un
sourire, à moi aussi.
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