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Chapitre XCIII.  posté le mercredi 09 juillet 2008 14:11

Ainsi, je l'avais fait. J'avais quitté l'homme que j'aimais, l'homme qui seul savait me procurer d'indicibles sentiments trop forts pour être enfermés dans des définitions formatées de mots inutiles, l'homme auprès duquel j'avais vécu les moments les plus intenses de mon existence.
Je ne parvenais pas encore à prendre pleinement conscience de ce que j'avais fait, j'espérais encore le voir surgir dans l'embrasure de la porte blanche et, d'un baiser sensuel et tendre à la fois, effacer les quelques jours que nous venions de passer loin l'un de l'autre. Il ne pouvait en être autrement, si l'écrivain tenait autant à moi qu'il le semblait, il ne pouvait laisser cette situation pérenner, il allait certainement venir me voir, me dire qu'il s'excusait, qu'il ne pouvait vivre sans moi. Quelle stupide projection je pouvais faire de mes sentiments sur lui, s'il n'avait pas tenté de résister, pourquoi reviendrait-il sur ses pas ? Tout était brisé, j'avais piétiné notre histoire et il n'avait pas réagi, m'avait laissé faire sans la moindre réaction, sans même qu'un soupçon de regret ne vienne teinter son regard.
Je n'avais qu'une envie, frapper à la porte du 76 de l'avenue Foch pour le revoir, entendre sa voix de nouveau, le toucher encore. Mais j'avais pris la bonne décision, c'était du moins ce dont je tentais de me convaincre, sans grand succès jusqu'à présent. Mais cela viendrait avec le temps, mon amour irraisonné s'estomperait jusqu'à ce que je reconnaisse qu'en effet, j'avais eu raison. Même si cette hypothèse me paraissait grotesque à l'heure actuelle, je vivais dans l'espoir d'arriver un jour à me détacher de lui pour passer, peut-être, une journée entière sans que mes pensées ne soient constamment tournées vers lui, sans même que son nom ne me vienne à l'esprit. J'allais attendre, comme je l'avais toujours fait, j'allais attendre qu'il s'efface lentement de ma mémoire, mais cela était-il envisageable ? Pour le moment, non, évidemment, mais le temps ferait son oeuvre et aurait raison de ma passion, je n'en doutais pas, il ne me restait plus qu'à le laisser filer et à souffrir en silence, en attendant que mes sentiments daignent cesser de me torturer.
En dépit de toutes mes bonnes résolutions, je cherchai tout de même à apercevoir son visage lorsque les médecins acceptèrent que je sorte de l'hôpital après m'avoir préalablement abreuvé de recommandations et bardé de médicaments et d'ordonnances. Une berline noire s'arrêta dans une ruelle perpendiculaire à la grande rue de la clinique et j'eus un instant le fol espoir d'en voir surgir Andreï. Une jeune femme potelée claqua la porte sur mes espérances. Comment avais-je pu croire qu'il viendrait me chercher ? Il ne connaissait même pas la date à laquelle je serais autorisé à sortir, et même si cela avait été le cas, n'aurait certainement pas pris la peine de se tirer des bras de son amant ou de sa maîtresse de la nuit pour prendre une voiture dont il ne restait plus aujourd'hui qu'une carcasse déchirée et venir me chercher. Je compris alors que ces semi-hallucinations et ces espoirs déçus seraient mon lot quotidien pour un temps qui était encore indéterminé.
Une vieille Peugeot dont les pièces tenaient encore ensemble par un enchantement prodigieux klaxonna devant moi et la vitre du côté conducteur s'ouvrit sur ma soeur qui me fit signe de monter. Une fois que j'eus pris place dans l'habitacle, elle tourna le bouton du chauffage au maximum et l'air chaud hurla dans la voiture, faisant voltiger les cheveux d'Eva.
-    J'espère que je ne suis pas trop en retard, j'ai du me payer les embouteillages, s'excusa ma soeur.
-    Non, non, ça va, c'est gentil d'être venue.
-    Je n'allais pas te laisser rentrer en métro.
-    Je ne suis pas non plus un grand blessé...
-    Ah, oui, j'ai oublié de te prévenir, j'ai disposé les meubles dans ton appart' à ma façon, il faudra que tu réamménages ça. Je t'aiderai, j'imagine que ça va pas être facile avec tes côtes...
-    Les meubles ?
-    Ah, tu ne savais pas... Et bien... Andreï m'a donné les clés du box dans lequel tu avais mis tes meubles... Et aussi les clés de ton appartement, alors je me suis dit que ce serait plus sympa pour toi de revenir dans un appartement meublé... Donc j'ai demandé à des amis de m'aider à tout trimballer. Voilà.
-    Ah. Je te remercie.
-    De rien.
Un silence gêné s'installa dans l'habitacle jusqu'à ce que ma soeur ne le rompe d'un :
-    Je suis vraiment désolée. Pour Andreï et toi... Si tu veux...
-    Je n'ai pas envie d'en parler.
-    Ah. D'accord. Désolée.
-    Il n'y a pas de mal.
Nous arrivâmes à hauteur de la rue Pavée dans le silence le plus total et c'est avec une extrème précaution que je dus m'extraire de la voiture, évitant tout mouvement brusque qui ne manquerait pas de provoquer un élancement douloureux dans ma cage thoracique. Une fois devant ma porte, ma soeur m'enlaça, m'arrachant un gémissement de douleur.
-    Oh, je suis désolée.
-    Non, il n'y a pas de quoi.
-    Bon, bah je vais y aller, je dois aller en cours.
-    D'accord, merci d'être venue.
-    C'est normal. Si tu as besoin de quoique ce soit, n'hésite pas à m'appeler, je viendrai illico, d'accord ?
-    Oui, je te remercie.
Elle me colla un baiser sonore sur la joue et s'élança dans les escaliers. Je tournai alors la clé qu'elle avait laissé sous le paillasson dans la serrure pour entrer dans un appartement entièrement chamboulé dans lequel plus rien n'était à sa place. Je ne pouvais blamer ma soeur, elle avait fait de son mieux pour rendre le salon chaleureux, mais elle ne pouvait rien faire, aucun poster bucolique et coloré ne pourrait venir éclairer les sombres murs de ma mémoire, c'était fini. Je n'avais plus le goût à rien, je n'avais envie que de me terrer dans mon lit fraichement bordé pour y dormir pour le restant de mes jours, pour oublier qu'il était parti, et que j'étais même le responsable de son départ.
Je voulais aller le retrouver, m'excuser, lui dire que je voulais qu'il revienne mais je ne pouvais pas. Je n'étais pas retenu par un quelconque amour propre qu'il m'avait déjà ôté, non, je le savais déjà en galante compagnie, à faire l'amour à un homme ou une femme qui croirait, peut-être, qu'il aurait le droit de rester le lendemain matin. A onduler avec violence contre le corps tendu d'un être qui vibrerait de plaisir sans imaginer une seule seconde que l'homme qui le pénètre le méprise infiniment plus qu'il ne pourra jamais le croire. Ensuite, il rejetterait sûrement les draps sur la personne avec laquelle il aurait passé la nuit et dont il ne connaîtrait certainement pas le nom, il allumerait une cigarette sans même accorder un regard à celui qui serait devenu un importun. Il plongerait ses yeux dans l'obscurité de la nuit et il soupirerait parce qu'il serait invariablement malheureux, parce qu'il l'a toujours été, parce que s'il était heureux, il perdrait une partie de son âme. Ses pensées le guideraient vers des sujets que je ne serais jamais à même de comprendre et il soupirerait encore avant de s'endormir sans un mot pour la personne à ses côtés.
Je m'effondrai sur le lit. Pourquoi éprouvais-je cet irrépressible besoin d'imaginer celui qui avait été mon amant faisant l'amour à un autre homme ? Pourquoi ne pouvais-je pas me contenter de tourner la page et de le laisser retourner à ses aventures ? Parce que je l'aimais évidemment, parce que je l'aimais comme un fou, parce que je l'aimais comme je n'aurais jamais du l'aimer, parce que je l'aimais plus que je n'avais jamais aimé.
Le téléphone me tira de ma torpeur et je pris le parti de le laisser sonner dans le vide, quelle importance maintenant qu'il était parti ? Pourquoi répondre au téléphone alors que cela ne pouvait pas être lui ? Le bruit strident de la sonnerie ne s'interrompit pas à mon grand dam et je décidai alors de me lever pour décrocher le combiné et y lancer un « allô » bourru.
-    C'est Samuel !
-    Ah. Salut Sam', dis-je avec une pointe de déception.
-    Tu vas bien ?
-    Oui, je reviens de l'hosto.
-    Je suis passé te voir hier, mais tu dormais.
-    Oui, une infirmière me l'a dit.
-    Enfin, bref, je ne t'appelais pas pour ça ! Je sais qu'Andreï et toi, vous... Mais après ce que je viens de voir...
-    Quoi ?
-    Tu n'es pas au courant ?
-    De quoi est-ce que tu veux que je sois au courant ?
-    Il faut que tu viennes à la maison, tout de suite.
-    Mais pourquoi ?
-    Tu vas voir !
-    Ecoute, je n'ai vraiment pas le coeur à supporter tes cachotteries.
-    Viens, je te dis !
Samuel avait déménagé avec sa toute nouvelle épouse à quelques pas de chez moi et, moins de cinq minutes plus tard, je sonnai à la porte de mon ami, franchement agacé. Lorsqu'il apparut dans l'embrasure, je lui lançai un regard désagréable qui lui arracha une grimace.
-    Qu'est-ce que tu voulais ?
-    Viens, dit-il en me tirant par le bras dans le salon pour m'assoir sur le canapé et allumer la télévision.
Une image arrêtée d'un homme que je ne connaissais que trop fit son apparition sur l'écran. Il ébourriffait sa chevelure chatain avec un air franchement sarcastique et carnassier. Une femme assise en face de lui ne semblait pas en mener large, paraissant ridiculement effacée face à l'intensité de la présence d'Andreï. Ses yeux gris fixaient avec mépris le petit bout de femme vêtu de vert.
-    Tu te fous de ma gueule ? Tu me demandes de venir chez toi pour me faire regarder une photo d'Andreï en train de se faire interviewer ? Tu crois vraiment que c'est ce dont j'ai besoin ?
-    Attends que je t'explique. Je regardais une émission et j'ai vu qu'il y était.
-    J'en ai rien à foutre !
-    Et il a dit un truc que tu dois entendre. Et comme j'ai un boitier TNT...
-    Je n'en ai absolument rien à foutre, il peut dire ce qu'il veut.
-    J'ai rembobiné et j'ai mis pause pour que tu vois ça, reprit Samuel.
-    Je n'ai rien à voir, m'exclamai-je.
-    Tu vas rester assis et regarder ça, m'ordonna-t-il d'un ton sans appel qui eut pour effet de me convaincre.
Samuel appuya sur un bouton et l'image s'anima. Il était terriblement beau, incroyablement à l'aise et dominateur, comme à l'accoutumée.
-    Je n'utiliserais pas le terme « prolixe », mais je pense que cela peut s'en rapprocher, dit-il en concluant une phrase dont je n'avais pas entendu le début.
-    Je ne me permettrais pas de terminer cette interview sans vous demander si votre état de santé s'est amélioré. J'ai ouïe dire que vous aviez eu un accident de voiture le week end dernier.
-    Tout va très bien.
-    Et le passager de...
-    De ce côté-ci également.
-    Des rumeurs persistantes au sujet d'une éventuelle homosexualité me conduisent à vous demander si vous niez ou confirmez une relation plus qu'amicale avec le passager qui était avec vous le soir de l'accident, Gabriel de Sangers.
Je n'avais jamais entendu la particule de mon nom de famille prononcée avec une telle déférence. L'écrivain lança un regard acide à la journaliste qui palit légèrement avant de soupirer et de prononcer dans un sourire en coin :
-    Je crois que certaines personnes se sont déjà fourvoyées en des conclusions hâtives et erronées sans mon aide. Il est évident que je ne suis pas...
Andreï s'arrêta et son regard se perdit dans le vague quelques secondes avant que son visage ne soit illuminé d'un sourire franc que je regrettais de ne pas avoir vu plus souvent. D'une voix douce, il reprit :
-    C'est exact. Gabriel de Sangers est mon amant, annonça-t-il avec cet air provocateur qui le rendait si séduisant.
La journaliste ouvrit des yeux exhorbités, visiblement déroutée par la franchise de l'écrivain et, n'ayant visiblement pas organisé son interview dans l'éventualité d'une réponse positive à sa question, elle la reprit comme si de rien n'était, enchainant des phrases inintéressantes que je n'entendais même plus.
-    Il a dit que j'étais son... Son amant, murmurai-je, abasourdi. Son amant...
-    Il tient à toi, dit Samuel en passant un bras autour de mes épaules. Je crois qu'il tient vraiment à toi.
-    Je... Je crois aussi, chuchotai-je. Il faut que j'aille le voir.
-    Je pense aussi.
Sur le pas de la porte, je lançai à mon meilleur ami :
-    Sam' ?
-    Oui ?
-    Merci.
-    De rien, mon gars, c'est normal. Toi aussi t'as droit au bonheur.
Une fois sorti de l'immeuble, je hêlai un taxi à qui je communiquai l'adresse d'Andreï en lui promettant une prime modeste s'il parvenait à m'y conduire au plus vite.
-    L'amour n'attend pas, hein ? Blagua-t-il en me lançant un clin d'oeil dans le rétroviseur.

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Tous les commentaires de l'article:
Chapitre XCIII.

  • Hime-Sama

    mer 09 jui 2008 17:00

    Wahou ayé Andreï fait son coming-out officiel !!!
    Trop bien ce chapitre, j'attend la suite avec impatience !!!

  • Yukikami

    mer 09 jui 2008 16:35

    Yatta!!!!!! Je rêve pas??? c'est vrai ce que dit Andreï????
    Jsuis plus qu'heureuse de lire ça!!!!
    J'espère que c'est pas un e ses coups tordus dont lui seul a le secret ....
    Jsuis complètement gaga de ton histoire !!! C'est fantastique!!! Merveilleux !!!! euh.... Génial !!! Grandiose !!! euh.... euh.... Wouah !!!!!
    Andreï, va pas le rembarrer STP !!!!
    Fight Gabriel !!!!

  • min

    mer 09 jui 2008 15:29

    Ouah! Andreï qui...?! J'y crois pas! En espérant que se soit pas un de ses coups tordus.
    On s'attendre à tout avec lui.




 

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