Ainsi, je l'avais fait. J'avais
quitté l'homme que j'aimais, l'homme qui seul savait me
procurer d'indicibles sentiments trop forts pour être
enfermés dans des définitions formatées de
mots inutiles, l'homme auprès duquel j'avais vécu les
moments les plus intenses de mon existence.
Je ne parvenais pas encore à prendre pleinement conscience
de ce que j'avais fait, j'espérais encore le voir surgir
dans l'embrasure de la porte blanche et, d'un baiser sensuel et
tendre à la fois, effacer les quelques jours que nous
venions de passer loin l'un de l'autre. Il ne pouvait en être
autrement, si l'écrivain tenait autant à moi qu'il le
semblait, il ne pouvait laisser cette situation pérenner, il
allait certainement venir me voir, me dire qu'il s'excusait, qu'il
ne pouvait vivre sans moi. Quelle stupide projection je pouvais
faire de mes sentiments sur lui, s'il n'avait pas tenté de
résister, pourquoi reviendrait-il sur ses pas ? Tout
était brisé, j'avais piétiné notre
histoire et il n'avait pas réagi, m'avait laissé
faire sans la moindre réaction, sans même qu'un
soupçon de regret ne vienne teinter son regard.
Je n'avais qu'une envie, frapper à la porte du 76 de
l'avenue Foch pour le revoir, entendre sa voix de nouveau, le
toucher encore. Mais j'avais pris la bonne décision,
c'était du moins ce dont je tentais de me convaincre, sans
grand succès jusqu'à présent. Mais cela
viendrait avec le temps, mon amour irraisonné s'estomperait
jusqu'à ce que je reconnaisse qu'en effet, j'avais eu
raison. Même si cette hypothèse me paraissait
grotesque à l'heure actuelle, je vivais dans l'espoir
d'arriver un jour à me détacher de lui pour passer,
peut-être, une journée entière sans que mes
pensées ne soient constamment tournées vers lui, sans
même que son nom ne me vienne à l'esprit. J'allais
attendre, comme je l'avais toujours fait, j'allais attendre qu'il
s'efface lentement de ma mémoire, mais cela était-il
envisageable ? Pour le moment, non, évidemment, mais le
temps ferait son oeuvre et aurait raison de ma passion, je n'en
doutais pas, il ne me restait plus qu'à le laisser filer et
à souffrir en silence, en attendant que mes sentiments
daignent cesser de me torturer.
En dépit de toutes mes bonnes résolutions, je
cherchai tout de même à apercevoir son visage lorsque
les médecins acceptèrent que je sorte de
l'hôpital après m'avoir préalablement
abreuvé de recommandations et bardé de
médicaments et d'ordonnances. Une berline noire
s'arrêta dans une ruelle perpendiculaire à la grande
rue de la clinique et j'eus un instant le fol espoir d'en voir
surgir Andreï. Une jeune femme potelée claqua la porte
sur mes espérances. Comment avais-je pu croire qu'il
viendrait me chercher ? Il ne connaissait même pas la date
à laquelle je serais autorisé à sortir, et
même si cela avait été le cas, n'aurait
certainement pas pris la peine de se tirer des bras de son amant ou
de sa maîtresse de la nuit pour prendre une voiture dont il
ne restait plus aujourd'hui qu'une carcasse déchirée
et venir me chercher. Je compris alors que ces semi-hallucinations
et ces espoirs déçus seraient mon lot quotidien pour
un temps qui était encore indéterminé.
Une vieille Peugeot dont les pièces tenaient encore ensemble
par un enchantement prodigieux klaxonna devant moi et la vitre du
côté conducteur s'ouvrit sur ma soeur qui me fit signe
de monter. Une fois que j'eus pris place dans l'habitacle, elle
tourna le bouton du chauffage au maximum et l'air chaud hurla dans
la voiture, faisant voltiger les cheveux d'Eva.
- J'espère que je ne suis pas trop en
retard, j'ai du me payer les embouteillages, s'excusa ma
soeur.
- Non, non, ça va, c'est gentil
d'être venue.
- Je n'allais pas te laisser rentrer en
métro.
- Je ne suis pas non plus un grand
blessé...
- Ah, oui, j'ai oublié de te
prévenir, j'ai disposé les meubles dans ton appart'
à ma façon, il faudra que tu
réamménages ça. Je t'aiderai, j'imagine que
ça va pas être facile avec tes côtes...
- Les meubles ?
- Ah, tu ne savais pas... Et bien... Andreï
m'a donné les clés du box dans lequel tu avais mis
tes meubles... Et aussi les clés de ton appartement, alors
je me suis dit que ce serait plus sympa pour toi de revenir dans un
appartement meublé... Donc j'ai demandé à des
amis de m'aider à tout trimballer. Voilà.
- Ah. Je te remercie.
- De rien.
Un silence gêné s'installa dans l'habitacle
jusqu'à ce que ma soeur ne le rompe d'un :
- Je suis vraiment désolée. Pour
Andreï et toi... Si tu veux...
- Je n'ai pas envie d'en parler.
- Ah. D'accord. Désolée.
- Il n'y a pas de mal.
Nous arrivâmes à hauteur de la rue Pavée dans
le silence le plus total et c'est avec une extrème
précaution que je dus m'extraire de la voiture,
évitant tout mouvement brusque qui ne manquerait pas de
provoquer un élancement douloureux dans ma cage thoracique.
Une fois devant ma porte, ma soeur m'enlaça, m'arrachant un
gémissement de douleur.
- Oh, je suis désolée.
- Non, il n'y a pas de quoi.
- Bon, bah je vais y aller, je dois aller en
cours.
- D'accord, merci d'être venue.
- C'est normal. Si tu as besoin de quoique ce
soit, n'hésite pas à m'appeler, je viendrai illico,
d'accord ?
- Oui, je te remercie.
Elle me colla un baiser sonore sur la joue et
s'élança dans les escaliers. Je tournai alors la
clé qu'elle avait laissé sous le paillasson dans la
serrure pour entrer dans un appartement entièrement
chamboulé dans lequel plus rien n'était à sa
place. Je ne pouvais blamer ma soeur, elle avait fait de son mieux
pour rendre le salon chaleureux, mais elle ne pouvait rien faire,
aucun poster bucolique et coloré ne pourrait venir
éclairer les sombres murs de ma mémoire,
c'était fini. Je n'avais plus le goût à rien,
je n'avais envie que de me terrer dans mon lit fraichement
bordé pour y dormir pour le restant de mes jours, pour
oublier qu'il était parti, et que j'étais même
le responsable de son départ.
Je voulais aller le retrouver, m'excuser, lui dire que je voulais
qu'il revienne mais je ne pouvais pas. Je n'étais pas retenu
par un quelconque amour propre qu'il m'avait déjà
ôté, non, je le savais déjà en galante
compagnie, à faire l'amour à un homme ou une femme
qui croirait, peut-être, qu'il aurait le droit de rester le
lendemain matin. A onduler avec violence contre le corps tendu d'un
être qui vibrerait de plaisir sans imaginer une seule seconde
que l'homme qui le pénètre le méprise
infiniment plus qu'il ne pourra jamais le croire. Ensuite, il
rejetterait sûrement les draps sur la personne avec laquelle
il aurait passé la nuit et dont il ne connaîtrait
certainement pas le nom, il allumerait une cigarette sans
même accorder un regard à celui qui serait devenu un
importun. Il plongerait ses yeux dans l'obscurité de la nuit
et il soupirerait parce qu'il serait invariablement malheureux,
parce qu'il l'a toujours été, parce que s'il
était heureux, il perdrait une partie de son âme. Ses
pensées le guideraient vers des sujets que je ne serais
jamais à même de comprendre et il soupirerait encore
avant de s'endormir sans un mot pour la personne à ses
côtés.
Je m'effondrai sur le lit. Pourquoi éprouvais-je cet
irrépressible besoin d'imaginer celui qui avait
été mon amant faisant l'amour à un autre homme
? Pourquoi ne pouvais-je pas me contenter de tourner la page et de
le laisser retourner à ses aventures ? Parce que je l'aimais
évidemment, parce que je l'aimais comme un fou, parce que je
l'aimais comme je n'aurais jamais du l'aimer, parce que je l'aimais
plus que je n'avais jamais aimé.
Le téléphone me tira de ma torpeur et je pris le
parti de le laisser sonner dans le vide, quelle importance
maintenant qu'il était parti ? Pourquoi répondre au
téléphone alors que cela ne pouvait pas être
lui ? Le bruit strident de la sonnerie ne s'interrompit pas
à mon grand dam et je décidai alors de me lever pour
décrocher le combiné et y lancer un
« allô » bourru.
- C'est Samuel !
- Ah. Salut Sam', dis-je avec une pointe de
déception.
- Tu vas bien ?
- Oui, je reviens de l'hosto.
- Je suis passé te voir hier, mais tu
dormais.
- Oui, une infirmière me l'a dit.
- Enfin, bref, je ne t'appelais pas pour
ça ! Je sais qu'Andreï et toi, vous... Mais
après ce que je viens de voir...
- Quoi ?
- Tu n'es pas au courant ?
- De quoi est-ce que tu veux que je sois au
courant ?
- Il faut que tu viennes à la maison, tout
de suite.
- Mais pourquoi ?
- Tu vas voir !
- Ecoute, je n'ai vraiment pas le coeur à
supporter tes cachotteries.
- Viens, je te dis !
Samuel avait déménagé avec sa toute nouvelle
épouse à quelques pas de chez moi et, moins de cinq
minutes plus tard, je sonnai à la porte de mon ami,
franchement agacé. Lorsqu'il apparut dans l'embrasure, je
lui lançai un regard désagréable qui lui
arracha une grimace.
- Qu'est-ce que tu voulais ?
- Viens, dit-il en me tirant par le bras dans le
salon pour m'assoir sur le canapé et allumer la
télévision.
Une image arrêtée d'un homme que je ne connaissais que
trop fit son apparition sur l'écran. Il ébourriffait
sa chevelure chatain avec un air franchement sarcastique et
carnassier. Une femme assise en face de lui ne semblait pas en
mener large, paraissant ridiculement effacée face à
l'intensité de la présence d'Andreï. Ses yeux
gris fixaient avec mépris le petit bout de femme vêtu
de vert.
- Tu te fous de ma gueule ? Tu me demandes de
venir chez toi pour me faire regarder une photo d'Andreï en
train de se faire interviewer ? Tu crois vraiment que c'est ce dont
j'ai besoin ?
- Attends que je t'explique. Je regardais une
émission et j'ai vu qu'il y était.
- J'en ai rien à foutre !
- Et il a dit un truc que tu dois entendre. Et
comme j'ai un boitier TNT...
- Je n'en ai absolument rien à foutre, il
peut dire ce qu'il veut.
- J'ai rembobiné et j'ai mis pause pour
que tu vois ça, reprit Samuel.
- Je n'ai rien à voir,
m'exclamai-je.
- Tu vas rester assis et regarder ça,
m'ordonna-t-il d'un ton sans appel qui eut pour effet de me
convaincre.
Samuel appuya sur un bouton et l'image s'anima. Il était
terriblement beau, incroyablement à l'aise et dominateur,
comme à l'accoutumée.
- Je n'utiliserais pas le terme
« prolixe », mais je pense que cela peut s'en
rapprocher, dit-il en concluant une phrase dont je n'avais pas
entendu le début.
- Je ne me permettrais pas de terminer cette
interview sans vous demander si votre état de santé
s'est amélioré. J'ai ouïe dire que vous aviez eu
un accident de voiture le week end dernier.
- Tout va très bien.
- Et le passager de...
- De ce côté-ci
également.
- Des rumeurs persistantes au sujet d'une
éventuelle homosexualité me conduisent à vous
demander si vous niez ou confirmez une relation plus qu'amicale
avec le passager qui était avec vous le soir de l'accident,
Gabriel de Sangers.
Je n'avais jamais entendu la particule de mon nom de famille
prononcée avec une telle déférence.
L'écrivain lança un regard acide à la
journaliste qui palit légèrement avant de soupirer et
de prononcer dans un sourire en coin :
- Je crois que certaines personnes se sont
déjà fourvoyées en des conclusions
hâtives et erronées sans mon aide. Il est
évident que je ne suis pas...
Andreï s'arrêta et son regard se perdit dans le vague
quelques secondes avant que son visage ne soit illuminé d'un
sourire franc que je regrettais de ne pas avoir vu plus souvent.
D'une voix douce, il reprit :
- C'est exact. Gabriel de Sangers est mon amant,
annonça-t-il avec cet air provocateur qui le rendait si
séduisant.
La journaliste ouvrit des yeux exhorbités, visiblement
déroutée par la franchise de l'écrivain et,
n'ayant visiblement pas organisé son interview dans
l'éventualité d'une réponse positive à
sa question, elle la reprit comme si de rien n'était,
enchainant des phrases inintéressantes que je n'entendais
même plus.
- Il a dit que j'étais son... Son amant,
murmurai-je, abasourdi. Son amant...
- Il tient à toi, dit Samuel en passant un
bras autour de mes épaules. Je crois qu'il tient vraiment
à toi.
- Je... Je crois aussi, chuchotai-je. Il faut que
j'aille le voir.
- Je pense aussi.
Sur le pas de la porte, je lançai à mon meilleur ami
:
- Sam' ?
- Oui ?
- Merci.
- De rien, mon gars, c'est normal. Toi aussi t'as
droit au bonheur.
Une fois sorti de l'immeuble, je hêlai un taxi à qui
je communiquai l'adresse d'Andreï en lui promettant une prime
modeste s'il parvenait à m'y conduire au plus vite.
- L'amour n'attend pas, hein ? Blagua-t-il en me
lançant un clin d'oeil dans le
rétroviseur.
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Hime-Sama
mer 09 jui 2008 17:00