- Est-ce qu'on
va pouvoir parler, maintenant ? demandai-je, encore
essoufflé.
Les yeux de mon amant se fermèrent dans un soupir. Il tourna
ensuite la tête vers moi, battit des cils avec lenteur et
prit une inspiration :
- Ecoute, je crois qu'il n'y a rien à
dire. On ne pourra pas se changer mutuellement. Je suis conscient
que je ne suis pas facile à vivre, et que, même si
l'idée d'avoir une vraie relation me dépasse et
m'inquiête même, je veux que tu restes. Je n'ai rien
d'autre à dire, tu peux prendre la décision que tu
jugeras la meilleure.
Je me lovai dans ses bras avant de sourire et de murmurer :
- Pourquoi est-ce que c'est toujours juste
après qu'on ait fait l'amour que tu me dis ces
choses-là ?
- Ca doit être parce que je ne me rends pas
vraiment compte de ce que je dis.
- Tu es un amant extraordinaire,
soupirai-je.
Il leva un sourcil interrogateur, semblant ne pas comprendre
où je désirais en venir. En réalité, je
n'avais aucun but, cette phrase m'avait échappé alors
que j'étais encore sous le coup de l'émotion qu'avait
provoquée chez moi cette volupté soudaine.
- Je sais, sourit-il.
- Tu es vraiment...
- Egocentrique et prétentieux ?
- C'est ça, murmurai-je en tournant
légèrement la tête pour déposer un
baiser sur ses lèvres. Je n'aime pas quand on
s'engueule, mais j'aime bien ces réconciliations sur
l'oreiller.
- Un vrai petit couple, railla mon amant.
- Oui. Et moi, ça me va.
Le lendemain matin, je fus réveillé par la
lumière du jour, je me retournai alors, espérant que
mon amant serait toujours assoupi et me laisserait ainsi le loisir
de détailler ses traits fins et détendus par le
sommeil. Mais il n'en était rien et le coussin voisin du
mien était déserté par son
propriétaire. Je me relevai sur mon séant alors que
des images de la nuit me revenaient en mémoire. Cette nuit
de pure volupté avait scellé un pacte entre nous, il
reconnaissait l'existence officielle d'un couple réel tandis
que pour ma part, je m'engageais à accepter toutes ses
conditions. Jusqu'où étais-je prêt à
aller pour le garder à mes côtés ? Je n'en
avais aucune idée, mais la seule certitude que j'avais
à l'esprit était la suivante : je l'aimais. Je
l'aimais d'un amour fou et complètement
inconsidéré. Je l'aimais sans réserve et sans
condition. Je l'aimais comme je n'avais jamais aimé. Je
l'aimais plus que tout au monde. Je l'aimais comme le dernier des
fous. Je l'aimais tout simplement.
Il m'était devenu impossible de comprendre comment j'avais
pu le haïr un jour, j'avais pardonné toutes ses
erreurs, tous ses écarts, ces mois de détresse que
j'avais endurés par sa faute. Je lui devais tellement que
toutes mes rancoeurs envers lui n'avaient plus court.
Malgré tout, c'est à ce moment où l'amour
aurait du faire de moi le plus aveugle des hommes que
j'étais le plus lucide. Je ne passerais pas ma vie à
ses côtés, malgré tous mes espoirs, un jour
viendrait où il partirait, où il me laisserait
derrière lui, parce qu'il ne pourrait pas faire autrement,
parce que s'il ne le faisait pas, il ne serait pas lui. Ce
jour-là, je devrais me résigner à comprendre
que, grâce à lui, j'aurais vécu les plus beaux
instants de ma vie. Je ne voulais plus de disputes, plus de
brouilles, je désirais uniquement profiter du temps qui
m'était accordé à ses côtés avant
qu'il ne s'envole vers d'autres horizons.
C'est donc un sourire triste aux lèvres que je franchis la
porte de la cuisine pour y trouver l'écrivain,
négligemment appuyé contre l'évier, une tasse
de café fumant à la main. Le regard plongé
dans le vague, il ne remarqua pas mon apparition et haussa un
sourcil alors que je demandais :
- Il reste du café pour moi ?
- Je n'en ai fait que pour une seule personne,
répondit-il, la voix enrouée.
- Evidemment, soupirai-je. Tu viens de te
réveiller ?
- Oui.
Il était visiblement de mauvaise humeur ce qui ne
m'empêcha pas de le suivre alors qu'il sortait de la
pièce. Arrivé dans la chambre, il commença
à passer une chemise. Je contemplai son corps impeccablement
dessiné, de sa chute de rein cambrée et
délicieuse à son torse fin mais puissant, de ses
épaules étroites mais carrées à son
visage aux traits durs mais fins, de ses brulants yeux gris au
désordre de sa chevelure.
- Andreï ?
- Quoi ?
- Je t'aime.
Il leva vers moi un regard surpris et haussa un sourcil. Quelques
secondes plus tard, son visage visage se détendit en un
sourire alors qu'il levait les yeux au ciel en soupirant.
Andreï Sidorov, un jour tu partiras, mais, je t'en prie,
accorde moi encore un peu de temps...
FIN






Muur
jeu 18 déc 2008 08:01