Chapitre XLVIII.  posté le jeudi 27 décembre 2007 21:48

  Lorsque le téléphone sonna un dimanche matin, j'ouvris un oeil ensommeillé, puis deux, pestant contre l'importun qui appelait à des heures pareilles au moment de mon jour de repos. Je mis mon coussin sur ma tête mais il me fut impossible d'ignorer les sonneries répétitives qui déchiraient mes tympans.
  Je me levai de mauvaise grâce et sortit de ma chambre en trébuchant pour décrocher le recepteur, le coller contre mon oreille et grogner un "allô" désagréable.
-    Salut, c'est Samuel, dit mon ami avec une pointe d'inquiétude dans la voix, désolé de t'appeler si tôt, mais je me suis dit qu'il fallait que je te demande comment ça allait.
-    Tu m'appelles à huit heures pour me demander comment je vais ? Tu ne serais pas un peu en train de te foutre de ma gueule ? éructai-je.
-    Bah, je voulais savoir comment tu te sentais, rapport à Patrick.
  Je ne me souvenais pas d'avoir parlé de ma brouille avec mon rédacteur en chef à Samuel. La seule personne à qui j'avais réellement exposé la situation et à qui j'avais avoué toute ma tristesse et mon ressentiment était Andreï.
-    Ca s'arrangera certainement avec le temps, il va relativiser, moi aussi... Je crois que je vais aller le voir, d'ailleurs.
-    Tu n'es pas au courant, alors ?
-    On dirait que non, dis-je avec agacement, me demandant où mon interlocuteur voulait en venir.
-    Il est décédé, hier.
-    Quoi ?
-    Il a eu une crise cardiaque, je pensais que tu le savais.
  Non, je ne le savais pas et la nouvelle me fit l'effet d'un coup porté en pleine poitrine, faisant jaillir avec violence une culpabilité qui se répandit dans mes veines à la vitesse de l'éclair. Depuis déjà deux mois, j'envisageais la possibilité d'aller le trouver à Littera pour m'excuser, ou du moins pour tenter de m'expliquer. Je n'en aurais plus jamais l'occasion. Je sentis ma gorge se serrer et les larmes commencèrent à affluer aux coins de mes yeux.
-    Gabriel ? Tu es toujours là ?
-    Oui, oui, je...
-    Je comprends, je suis désolé de te l'apprendre comme ça.
-    Merci de me l'avoir dit...
-    L'enterrement a lieu mardi.
-    D'accord. Je vais te laisser... J'ai... J'ai plein de choses à faire.
-    Est-ce que tu veux que je vienne ?
-    Non, non, ça va aller, je te remercie.
-    Tu es sûr ?
-    Oui, ça va aller. A bientôt.
-    A bientôt.
  J'écrasai la touche pour raccrocher, me trompant deux fois, les yeux trop embués par les larmes pour voir nettement le téléphone. Je me laissai tomber dans mon canapé et neuf et mes larmes jaillirent dans un flot ininterrompu.
  Triste ironie du sort, alors que mon vrai père réapparaissait dans ma vie, celui qui avait officié à son rôle le temps de quelques années me quittait. Patrick avait d'abord été un mentor, mais les attitudes paternelles qu'il avait pu avoir à mon égard lorsque je débutais dans le milieu et ma rapide intégration dans le cercle de ses proches l'avait rapidement fait passer de simple rédacteur en chef à père spirituel. Il m'avait tout appris, avait accepté de me prendre en tant que stagiaire pour finalement m'offrir une place, peu avantageuse certes, mais à laquelle je n'aurais pu prétendre sans son aide. Il m'avait montré les ficelles du métier, corrigé durement mais toujours justement. Je lui devais d'être ce que j'étais et lui n'était plus.
  De violents sanglots me secouèrent tandis que la culpabilité étouffante se muait progressivement en une série de regrets qui ne pourraient plus jamais être effacés. Si seulement j'avais eu plus de temps pour m'excuser, lui dire que je regrettais d'avoir accepté mon nouveau poste sans en avoir discuté avec lui auparavant. Mais plus que tout, j'aurais voulu avoir la possibilité de le remercier pour tout ce qu'il avait fait pour moi.
  Je restai prostré dans mon canapé durant toute l'heure qui suivit, alternant hoquets et sanglots. Je me levai finalement pour prendre à nouveau le téléphone et composer un numéro que je connaissais par coeur.
-    Allô ?
-    Hélène ?
-    Non, c'est sa soeur, me répondit une voix féminine.
-    Bonjour, je suis un ancien collègue de Patrick. Je désirerais connaître la date et le lieu de l'enterrement.
-    La cérémonie à l'église est réservée aux parents mais, si vous le désirez, vous pouvez assister à la mise en terre, prononça la belle-soeur de Patrick d'une voix serrée. C'est mardi prochain à onze heures au cimetière du Nord.
-    D'accord, je vous remercie. Je serai là. Je me permets de vous adresser toutes mes condoléances, si vous voulez bien faire passer le message à Hélène, c'est de la part de Gabriel.
-    Je n'y manquerai pas.
-    Merci.
Je raccrochai, ébranlé par la terrible réalité des événements, tous mes espoirs d'apprendre que tout cela n'était qu'un gigantesque qui-proquo venaient de s'envoler en fumée.
  Une nouvelle crise de larmes me brisa et je me laissai mollement retomber sur la tenture rouge de mon nouveau canapé.

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Chapitre XLIX.  posté le jeudi 27 décembre 2007 21:54

  Les jours qui précédèrent le mardi furent moroses, la pluie ne cessait de meurtrir les toits dans une cacophonie mélodieuse et les passants qui couraient faisaient le dos rond face aux trombes d'eau qui les trempaient de la tête aux pieds.
  Cependant, le ciel s'éclaircit le mardi matin et le soleil timide me trouva éreinté dans mon canapé, incapable de dormir. J'avais passé la nuit douter de la conduite à tenir. Devais-je me rendre à l'enterrement de mon ancien rédacteur en chef en dépit de notre dernière brouille ? La réponse à cette question était évidente, mais l'immense sentiment de culpabilité qui ne manquait de me tenir le ventre effaçait toute notion de ce qui était juste, ou ne l'était pas. Il ne me quittait plus, jour et nuit, tranformant mes rêves en cauchemars.
  Vers neuf heures, je faisais face au visage d'un homme fatigué et tourmenté que me renvoyait le miroir de la salle de bain. Après une toilette rapide, je passai un costume presque neuf pour quitter mon appartement et prendre le métro, balloté par une foule insconsciente de la mort de Patrick, ne se doutant pas une seule seconde que l'homme qui m'avait permis d'exister venait de disparaître. A ma droite, deux lycéennes éclatèrent de rire, et je leur jetai un regard assassin, leur en voulant presque d'oser encore rire dans une telle situation. Arrivé à Nation, j'effectuai le changement pour prendre la ligne 2 dans un total brouillard, complètement désorienté par les récents événements.
  Une fois arrivé devant la sinistre dernière demeure de mon ancien rédacteur en chef, je laissai échapper un soupir. C'était donc ici que tout finissait, endormi pour toujours, anonyme parmi des stelles inconnues sur lesquelles, le temps passant, plus personne ne venait se recueillir. Abandonné au milieu d'étrangers. Les mots d'Andreï prirent alors tout leur sens : vivre tant qu'il en est encore temps, ne pas se soucier des autres, de leurs sentiments, de leur impressions, puisque, de toute façon, ils finiront sous terre avec nous, dans un dernier soupir de frustration, regrettant tout ce qu'ils n'ont pas osé faire dans leurs vies étriqués et dépendantes du regard de l'autre.
  Je pris une grande inspiration et franchis la haute grille qui fermait le cimetière pour poser mes pieds sur le gravier. Après avoir erré quelques minutes, cherchant du regard un visage connu qui pourrait m'indiquer le chemin, j'aperçus un attroupement que je rejoignis en quelques pas. Un rapide coup d'oeil m'informa que la personne décédée n'était pas celle que je désirais voir et je me retournai dans un crissement de graviers.
La mort de cette inconnue ne me touchait pas, je l'aurais oubliée dans quelques jours. Et pourtant, toute une famille éplorée se tenait derrière moi, accompagnée d'amis qui, les yeux humides, se recueillaient silencieusement. Ils étaient comme moi, mais il m'était impossible de m'identifier à eux. Eux, c'était les autres. Ceux dont les sentiments ne nous affectent pas, parce que dans notre égoïsme effrenné, nous sommes incapables de comprendre que nous sommes tous les mêmes, que nous appréhendons tous les mêmes douleurs. Non, eux, ce sont les autres, ceux à qui tout arrive, nous confortant dans notre banalité : "cela n'arrive qu'aux autres". La banalisation de la mort avait complètement modifié nos repères, oubliant qu'à chaque attentat, qu'à chaque accident de voiture annoncé au journal télévisé, derrière le mort se tenait une famille, tout un cercle de relations, anéantis par la soudaine disparition de celui dont le décès passera inaperçu ou, au mieux, sera relaté dans un fait divers. Je laissai là ces tristes constatations qui n'étaient que le fruit d'un esprit tourmenté et pessimiste.
  Lorsque je trouvais enfin la parcelle d'herbe qui allait accueillir mon père spirituel, le prêtre avait déjà commencé à dispenser ses paroles hypocrites sur la bonté d'âme et le paradis. Je me plaçai en retrait, admirant la triste ironie du sort : Patrick n'avait jamais cru en Dieu, sa seule religion était la littérature, mais Hélène, sa femme, semblait trouver une consolation dans la litanie de l'homme d'église, du moins l'écoutait-elle en dodelinant de la tête. Je jetai un regard méprisant au triste serviteur d'une idéologie désespérante avant de porter toute mon attention sur la foule réunie pour rendre un dernier hommage à celui qui avait effectué un passage dans leur vie. Toute la rédaction de Littera était présente, certains ne pouvaient retenir leurs larmes tandis que d'autres avaient les plus grandes difficultés à cacher leur ennui croissant. Famille, parents, amis, collègues, ils étaient tous là. Et tandis que je parcourai la foule ammassée devant un trou béant destiné à accueillir le lourd cercueil de bois de Patrick, mon regard fut attiré par une silhouette qui se tenait à l'écart.
  Le profil de l'homme se découpait sur le paysage des stelles, il était négligemment appuyé contre le tronc d'un arbre, un genou replié sous lui. Une longue cigarette blanche était emprisonnée entre ses  lèvres tandis que ses mains étaient enfoncées dans les poches de son manteau noir. Il ne me fut plus permis de douter lorsque je remarquai sa chevelure ebouriffée secouée par le vent, ramenant des cheveux chatains sur son visage. Ses yeux gris étaient perdus dans le lointain, bien plus loin encore que l'attroupement hétérogène des proches de Patrick. Une expression dure et glacée figeait ce visage que j'avais mille fois regardé sans jamais me départir du sentiment du spectateur face à la toile parfaite de l'artiste.
  Soudain, il tourna brusquement la tête pour me lancer un regard pénétrant avant d'hausser le sourcil gauche et de reposer son pied sur le sol. Il sortit de sa poche une main gantée de noir et saisit le filtre de sa cigarette pour la jeter sur le sol et l'écraser sous la semelle de sa chaussure. Il se retourna alors pour s'éloigner, sans me regarder à nouveau, comme s'il n'avait pas remarqué ma présence. Je le regardai marcher d'un pas vif jusqu'à ce qu'il disparaisse derrière la grille en fer forgée du cimetière, sans s'être retourné une seule fois, sans avoir laissé échapper un signe qui aurait pu me renseigner sur ce qu'il pouvait penser ou même, par le plus grand des hasards, éprouver. Indifférent.
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Chapitre L.  posté le mercredi 02 janvier 2008 19:11

 Excusez-moi pour le temps que j'ai mis à poster ces deux chapitres, je comptais le faire lundi mais j'ai passé la journée à préparer le réveillon et la nuit à le fêter dignement au point de me demander qui était ce Andreï qui m'avait l'air fort désagréable... Quant au mardi, je l'ai passé à grogner et à jurer qu'on ne m'y reprendrait plus ! Mea culpa !

J'espère que, quant à vous, vous avez passé un bon réveillon et je vous souhaite une bonne année !

Je vous remercie une enième fois de rester fidèle à cette histoire, mais je ne vous le dirais jamais assez.

Bises,

Claire.

 

  Il semblait m'avoir définitivement exclu de sa vie, presque même oublié tandis que lui-même restait inoubliable. J'avais espéré ne serait-ce qu'un signe discret, un regard entendu, un petit quelque chose, mais il ne m'avait opposé que mépris et dureté.
  J'aurais voulu ressentir de la haine à son égard, face à ce comportement insupportable dont il était capable, mais l'homme amoureux qui sommeillait en moi depuis quelques semaines se réveillait peu à peu, annihilant ma fureur pour la remplacer par une détresse profonde. Tous les efforts que j'avais déployés pour le chasser de mes pensées se révélaient vains et la seule vue de mon ancien amant suffisait à me faire redécouvrir des sentiments que je croyais avoir enfouis avec succès.
  Après un dernier regard sur le cercueil brillant, je reportais mes yeux rougis vers la grille métallique qu'avait franchi l'écrivain quelques secondes plus tôt et commençai à courir, faisant crisser le gravier sous mes pas. Je ne me contrôlais plus, emporté par des sentiments trop forts, guidé par un amour inconsidéré. Je voulais le voir, m'approcher au plus près de lui, le toucher même. Je fis irruption dans la rue, essoufflé et je jetai un regard à gauche, puis à droite. Il était là, adossé contre le mur de pierre et me fixait tandis que l'amusement faisait un passage furtif dans ses yeux glacés.
  Alors que je m'approchai de lui, je pris conscience que la seule réaction que j'étais en droit d'attendre n'était que le rejet. J'avais mis en danger la seule chose à laquelle il tenait : sa carrière. Serait-il prêt à me pardonner ? A passer outre mes erreurs pour m'adresser la parole de nouveau ?
-    Tu n'as pas changé, commença-t-il en tirant une bouffée de sa cigarette. Tu es toujours aussi prévisible.
-    Pourquoi est-ce que tu es venu ?
  Il haussa un sourcil.
-    Pourquoi est-ce que tu es venu à l'enterrement de Patrick ? répétai-je. Vous ne pouviez pas vous supporter.
-    A ton avis ?
  Je n'osai imaginer qu'il aurait pu revenir pour moi et, en effet, ce n'était pas le cas. Une voix féminine s'éleva derrière moi :
-    Andreï ? On y va ?
-    J'arrive, dit l'écrivain avec mauvaise grâce. Attends moi dans la voiture.
-    D'accord.
  Je me retournai pour voir une femme brune prendre le chemin de la berline noire d'Andreï.
-    Elle a collaboré avec ton ancien rédacteur en chef, elle a tenu à ce que je l'accompagne, dit-il en haussant les épaules.
-    Mais, elle et toi...
  Il caressa ma joue du dos de sa main gantée et murmura :
-    Tu n'es que ce que tu montres, tâche de ne pas l'oublier.
  Sur ces mots, il quitta le mur de pierre contre lequel il était adossé et rejoignit sa nouvelle compagne. Tandis qu'il ouvrait la portière du côté conducteur, il m'adressa un dernier regard avant de me lancer un sourire en coin.
  La voiture démarra dans un crissement de pneus et me laissa seul dans la rue quasi-déserte qui faisait face au cimétière. Je portai la main à la joue qu'il avait effleurée et esquissai un sourire, il n'était pas venu ici parce que son nouveau jouet le lui avait demandé. Je le connaissais assez pour savoir qu'il ne faisait aucun cas des attentes et des demandes de ses semblables, la raison de sa présence était tout autre et je me plus à imaginer que cela puisse avoir un rapport, même infime, avec moi.

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Chapitre LI.  posté le mercredi 02 janvier 2008 19:15


 

-    Il est revenu, dis-je d'un air triomphant alors qu'Eva m'ouvrait la porte de son appartement.
-    Bonjour à toi aussi, grommela-t-elle.
-    Bonjour. Il est revenu, répétai-je.
-    Qui est revenu ?
-    Andreï !
-    Il t'a demandé en mariage ou quoi ?
-    Hein ?
-    Pour être fou de joie comme tu l'es, je ne vois comme ça.
-    Il était à l'enterrement de Patrick.
  Juste après avoir prononcé le nom de mon ancien rédacteur en chef, je me sentis soudainement envahi par la culpabilité. La réapparition d'Andreï avait occulté ma tristesse et, faisant preuve d'un égoïsme rare, j'en avais oublié celui dont le décès m'avait auparavant plongé dans l'affliction. Mais j'étais incapable d'agir rationnellement tant la joie de le revoir prenait le pas sur la réalité.
  Une fois que nous fûmes installés dans le canapé défoncé de ma soeur et que je le lui eu raconté ma récente reconcontre avec l'homme qui occupait mon coeur et mes pensées, je me lançai dans un questionnement rhétorique :
-    Mais pourquoi est-ce qu'il est venu, alors ? Est-ce qu'il est venu parce qu'il voulait me revoir ? Ou juste histoire de vérifier si j'étais toujours aussi attaché à lui ? Est-ce qu'il est venu uniquement par esprit de contradiction ? Juste pour faire chier son monde comme il sait si bien le faire ?
-    Arrête ! me coupa Eva. Je suis incapable de te répondre. La seule personne qui en est capable, c'est Andreï, alors va lui poser tes questions directement !
-    Tu crois que je devrais aller le voir ?
-    Si tu veux des réponses, oui. Là-dessus, je ne peux pas t'aider.
  Je restai silencieux quelques secondes avant de prendre une décision quasi-incompréhensible, poussé uniquement par d'inexplicables sentiments et une confiance en moi retrouvée.
-    J'y vais, dis-je en attrapant mon manteau.
-    Attends, c'était une façon de parler, commença Eva.
-    Non, il faut que j'y aille maintenant, même si je sens que je vais le regretter.
  Et en effet, j'allais amèrement le regretter, mais j'en étais encore inconscient.
Tandis que les stations défilaient sous mes yeux, je commençai à prendre conscience de l'étrangeté de ma démarche. Je m'apprêtais à rendre visite à mon ancien amant sans avoir la moindre idée de ce que je désirais lui dire, sans savoir s'il accepterait de me recevoir, sans même imaginer ce que je voulais voir arriver. Il avait suffit qu'il m'adresse un signe d'encouragement, en caressant ma joue, pour que mon coeur s'enflamme et me précipite vers lui sans me laisser le temps de réfléchir aux conséquences de mes actes.
  Alors que je montai les marches de son immeuble, je fus pris de l'irrésistible envie de faire demi-tour, acceptant enfin de constater l'inutilité de mon projet. A peine était-il de retour que je me précipitais chez lui pour essayer de reprendre une place dans sa vie. J'avais tout tenté pour l'oublier, mais, refusant de faire le deuil de notre relation, je l'avais enfouie, en espérant qu'elle ne remonterait jamais à la surface. Cependant, un élément déclencheur avait suffit à la faire apparaître de nouveau, toujours vive et virulente, comme si trois mois ne s'étaient pas écoulés depuis la soudaine disparition de l'écrivain.
  Je m'immobilisai quelques secondes, appuyé contre la rampe de la volée de marches qui menait au quatrième étage. Quelle était la conduite à tenir ? Devais-je rester indéfiniment un de ces couards qui ne vont jamais au bout de leurs idées ou enfin faire preuve de volonté et accepter de sortir de cet état attentiste ? Devais-je, pour toujours, faire partie des faibles qui se laissent contrôler par ceux qui ont arbitrairement pris le pouvoir sur leur vie pour les guider dans des voies qui ne leur conviennent pas ? Devais-je continuer à me laisser malmener par la vie comme je l'avais toujours accepté, sans rien dire ?

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Chapitre LII.  posté le lundi 07 janvier 2008 20:00

  C'est dans un état de fièvre absolue que je frappai à la lourde porte, angoissé, terrorisé, mais fier. Lorsque celle-ci s'ouvrit sur mon ancien amant, je sentis soudainement mon ventre se serrer, dans l'attente d'un regard que je savais dévastateur, d'une moue de mépris. Mais la seule expression qu'Andreï laissa échapper avant de reprendre un visage impassible fut la surprise. Il haussa un sourcil avant de prononcer d'une voix rauque :
-    Gabriel ? Je pensais que tu attendrais sagement que je décide si je voulais revenir te chercher.
-    Je ne suis pas un chien, dis-je avec assurance, me surprenant moi-même.
  Il leva un sourcil et me lança un regard pénétrant avant de s'écarter finalement et de désigner le salon dans un geste ample.
-    Je t'en prie, entre.
  Il ne me rejetait pas, me proposait même d'entrer, me laissant complètement décontenancé face à un comportement que je n'avais pas envisagé. Mes semaines de détresse avaient été le cadre de nombreuses simulations de son retour. J'avais préparé de longues tirades adressées à mon amant disparu mais elles s'étaient brusquement évanouies, noyées dans le malaise qui m'envahissait peu à peu.
  Il se laissa tomber dans son fauteuil et attrapa son paquet de cigarettes qui gisait sur la table basse, cala un batonnet blanc entre ses lèvres et l'alluma avant de perdre son regard dans la fumée qui s'élevait dans les airs. Je lui rappelai ma présence dans un toussotement. Une personne un tant soit peu respectueuse aurait demandé à son interlocuteur si la fumée de cigarette le dérangeait, pas Andreï. Il aurait pu me voir m'étrangler qu'il n'aurait pas fait un geste pour écraser sa cigarette, il se serait contenté de me fixer de son regard imperturbable. D'un mouvement de la main, il exprima son incompréhension quant à ma présence avant de prononcer :
-    Je peux savoir ce que tu fais là ?
-    Je ne sais pas, répondis-je avec aplomb.
-    Tu ne sais pas ?
-    Non, pas la moindre idée.
-    Je vois, dit-il alors que l'agacement commençait progressivement à teinter sa voix.
-    En fait, ça m'a paru la meilleure chose à faire. Faire preuve d'un peu de volonté.
-    Ah.
  La gêne dont j'étais envahi était presque palpable. J'aurais voulu qu'il se remette à crier, comme la dernière fois, pour briser ce silence insupportable. J'aurais voulu qu'il me mette dehors, pour avoir quelque chose à quoi me cramponner, une base. J'aurais voulu qu'une expression, même fugace, traverse son masque impassible. En vain. Il semblait se complaire dans son mutisme absolu, me laissant complètement démuni, sans point de repère. Sans autre préambule, je lui posai alors la question qui me brulait les lèvres :
-    Où étais-tu ?
-    Saint-Petersbourg, répondit-il tandis qu'une expression de mécontement venait tordre sa bouche dans un rictus.
-    Tu es revenu depuis longtemps ?
-    Qu'est-ce que tu fais là, Gabriel ?
Je ne répondis pas, j'en étais incapable.
-    Je croyais que tout était clair, je pensais que tu avais compris que je ne voulais plus jamais te revoir, reprit-il. J'ai imaginé, sottement, que tu aurais quelque chose de neuf à m'apporter. Mais je me rends compte que tu es toujours le même et, avec la distance, je ne comprends même pas pourquoi j'ai fait l'erreur de m'associer à toi.
-    Tu n'as pas changé non plus, tu es toujours aussi imbuvable, hautain, prétentieux, égoïste ! criai-je, en totale contradiction avec ce que me hurlait mon coeur.
-    Ca te dérange ? demanda-t-il  sans hausser la voix.
-    Evidemment ! Tu es l'être le abject que j'aie jamais rencontré !
  Il se leva de son fauteuil en écrasant sa cigarette dans le cendrier en verre pour se placer face à moi. Je ne m'étais pas assis en arrivant et je le regrettais à présent, il m'aurait peut-être alors été possible d'échapper à cette terrible envie de coller mes lèvres contre les siennes dans un mouvement rageur. Mais alors qu'il posait sur moi son regard le plus sensuel, je compris qu'il me serait impossible de résister, encore et toujours soumis aux désirs de l'écrivain, comme par un processus naturel qui lui permettait de prendre le pouvoir sur moi tandis que je me laissais faire instinctivement.
-    Je croyais que tu ne voulais plus rien avoir à faire avec moi, balbutiai-je tandis que son visage s'approchait dangereusement du mien.
-    Oublie ça pour la prochaine demi-heure, tu veux bien ?
-    Pour qui est-ce que tu me prends ?
-    Pour quelqu'un qui a envie de moi, et dont j'ai envie, murmura-t-il en passant sa main le long de mon entre-jambe. A quoi bon mettre en place de vaines barrières, nous sommes deux adultes, non ?
-    Je ne suis pas ta chose, gémis-je tandis que sa langue effectuait de subtils aller-retour dans mon cou.
-    Non ?
-    Non, tu ne peux pas disposer de moi quant tu en as envie ! Tu ne peux pas me quitter pour revenir en pensant que tout va...
  Je m'étais interrompu, sentant la dernière de mes appréhensions céder sous le flot du désir qui m'envahissait. Andreï le perçut et je sentis un soupir de contentement chatouiller mes épaules. Lorsque ses lèvres entrèrent en contact avec les miennes, je sentis mes sentiments me submerger, comme pour m'alerter du danger que je courais en m'abandonnant totalement à lui, cependant, ils furent rapidement étouffés dans le mouvement ondulatoire de nos deux corps.
  Sans relacher la pression de ses lèvres, Andreï déboutonnait ma chemise avec rapidité pour finalement l'ôter d'un geste. Ses mains caressèrent mon torse tandis que je tentais maladroitement de le déshabiller à mon tour. La boucle de ma ceinture n'était qu'un obstacle dérisoire pour les mains exprimentées de mon amant et en quelques secondes il réussit à plonger la main dans mon boxer, m'arrachant un frisson.
Il m'avait manqué. Sa présence, son odeur, ses lèvres, ses mains, son corps. Tout m'avait manqué.
  D'un geste brusque, il m'envoya voler contre le plan de travail du salon. Dans un bruit de verre brisé, l'une des étagères qui le surplombait s'effondra, répandant des centaines de petits morceaux coupants sur le sol. Il ne sembla pas y prêter attention et s'avança vers moi pour me saisir par les hanches et m'assoir sur le plateau du meuble en bois. Il vint se placer entre mes jambes et m'attira contre lui pour déposer sur mes lèvres un baiser violent. Je me relevai juste assez pour déboutonner son pantalon et le laisser tomber sur ses chevilles. Il posa alors une main sur mon torse, exerçant un pression puissante qui m'obligea à m'allonger sur le plan de travail. Il saisit mon bassin entre ses deux mains et prit possession de mon corps tandis que j'étouffai un gémissement. La douleur était moins vive que la première fois et tout à fait supportable, rendue tellement futile lorsque je regardais la personne qui était penchée au dessus de moi. Alors, dans un souffle il prononça trois mots qui me prouvèrent que l'intérêt qu'il avait un jour eu pour moi n'avait pas disparu irrémédiablement :
-    Ca va aller ?
-    Je... Oui.
  Il commença alors ce mouvement de va et vient qui m'avait arraché des cris de douleurs trois mois plus tôt mais qui, à présent, n'avait pour autre effet que de me faire sourdement gémir. Peu à peu, le rythme qu'il imprimait à son bassin s'accéléra, faisant complètement disparaître la douleur, au profit du plaisir. Lui-même émettait de légers gémissements qu'il tentait d'étouffer sans succès. Nous poursuivimes ce mouvement répétitif durant quelques minutes jusqu'à ce que je sente tous mes muscles se raidir, paralysés par la montée d'un plaisir extatique qui irrigua chaque partie de mon corps pour finalement s'échapper entre mes lèvres dans une plainte sonore. Quelques secondes plus tard, je pus voir la jouissance figer ses traits dans une douce expression d'apaisement que je ne lui avais encore jamais vu. Sa bouche s'ouvrit sur un gémissement rauque avant qu'il ne s'effondre sur moi, exténué. Dans un dernier effort, il prit appui sur ses coudes pour déposer un baiser délicat sur mes lèvres entr'ouvertes.

Je voulais juste vous signaler que j'avais commencé une nouvelle fiction, je ne suis pas sûre de la publier vu que ce n'est pas un sujet vraiment joyeux. Elle traite d'une histoire d'amour homosexuelle durant la Première Guerre Mondiale. Je voulais juste savoir si ce serait susceptible de vous intéresser ou si je la garde pour moi ;)

Voilà, encore merci à toutes ! 

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