Quelques minutes s'écoulèrent durant
lesquelles nous restâmes immobiles et silencieux, le souffle
court. Andreï se leva alors et commença à se
rhabiller.
- Alors, je ne peux pas disposer de toi quand
j'en ai envie ? demanda-t-il en haussant un sourcil.
- C'est parce que j'en avais également
envie, répondis-je en remontant mon pantalon.
Il me lança un regard de défi et alluma une
cigarette en prenant la direction de sa chambre dans une
démarche plus sexuelle que sensuelle.
- Je voulais... Parler, articulai-je.
- Est-ce que tu ne voudrais pas oublier tes
questions stupides jusqu'à demain matin ? demanda-t-il sans
se retourner.
- Pardon ?
- Tu as très bien compris ce que je
voulais dire, dit-il d'une voix qui ne laissait aucun doute sur ses
projets de la nuit.
Il ouvrit la porte de la chambre et me lança un
sourire en coin. Je le suivis et nous fîmes l'amour toute la
nuit, sans parler, juste pour évacuer un désir qui ne
m'avait pas quitté depuis trois mois. Et c'est avec plaisir
que je constatai que l'empressement de mon amant ne faiblissait pas
non plus, révélant, je l'espérais une
frustration qui s'estompait dans l'épanouissement de ce
qu'il avait désiré durant notre
séparation.
Le lendemain matin, le soleil nous trouva, l'écrivain
et moi, enlacés et profondément endormis. Lorsque
j'ouvris les yeux, j'eus l'impression que nous n'avions jamais
été séparés tandis que la
plénitude m'envahissait. Mais je fus tiré de ma
béatitude par une rapide réminiscence de la veille :
il me restait de nombreuses questions à poser à
l'homme qui sommeillait à mes côtés. Toutes ces
interrogations se bousculaient dans mon esprit encore engourdi par
le sommeil. Je n'avais qu'une vague idée des raisons de son
départ et je désirais entendre ses explications,
même si je doutais de sa bonne volonté à ce
sujet. Il refuserait certainement d'entamer une conversation qui
risquerait de l'obliger à se dévoiler, encore et
toujours entravé par son habitude de n'exposer de lui qu'une
image travaillée et erronée.
Lorsqu'il battit des cils avec douceur, je ne lui laissai
pas le temps de prononcer un mot, espérant que son
engourdissement relatif serait propice à la franchise.
- Pourquoi est-ce que tu parti ?
- Je crois que c'est évident,
répondit-il en passant la main dans ses cheveux pour les
discipliner, en vain.
- Ca ne l'est pas pour moi, en tout cas.
- Pour attendre que le vent du scandale cesse de
souffler, quoi d'autre ?
Quoi d'autre, en effet ? J'avais bêtement tenté
d'appliquer mes théories romantiques à sa personne,
imaginant qu'il ait pu chercher à s'éloigner de moi
pour se préserver de ces sentiments qui le rebutaient. Mais
qui étais-je pour prétendre avoir tant d'influence
sur cet homme dont l'adage était sans aucun doute "ni Dieu,
ni maître" ? Je me sentis soudainement honteux d'avoir
imaginé avoir un quelconque ascendant sur Andreï. Comme
s'il était capable de lire dans mes pensées, il leva
un sourcil .
- Pourquoi as-tu accepté que je reste ici
cette nuit alors qu'il y a trois mois tu ne voulais plus me revoir
?
- Il faut croire que ça me
manquait, répondit-il dans un regard
pénétrant.
Il n'était pas nécessaire de faire preuve
d'une grande imagination pour visualiser ce que ce "ça"
signifiait. Son expression n'exprimait que la sexualité,
excluant tout à fait le facteur humain, n'y associant que le
jeu. Il remarqua mon trouble mais ne tenta rien pour m'en sortir,
il n'était pas de ceux qui étaient prêts
à remplacer le "ça" par le "tu", il n'était
tout simplement pas de ceux qui acceptent d'injecter sentiments et
émotions dans une relation apparemment sans
contrainte.
Soudainement, je me remémorais la femme brune qu'il
accompagnait à l'enterrement de Patrick et dans un mouvement
brusque, je m'éloignai de lui pour me relever à
moitié. J'avais préféré oublier cette
barrière à l'épanouissement de mon
désir, mais la vague de plaisir passée, elle
m'apparut, obsédante, terrible substitut à
Daphné.
- Mais cette femme... Celle qui était
à l'enterrement...
- Oui ?
- Elle et toi, vous...
- Oui, on couche ensemble.
- Mais tout n'est pas question de sexe !
- Si, mais passons. Où est-ce que tu veux
en venir ? Je couche régulièrement avec
Dolorès, et ensuite ?
La femme trompée avait désormais un
prénom et cela ne fit que renforcer le sentiment de
culpabilité qui germait en moi depuis quelques
minutes.
- Elle sait que tu la trompes ?
- En quoi est-ce que ça la regarde ?
- Mais c'est une question de respect !
Ma colère puritaine face à son comportement
masquait en réalité la terrible déception
d'avoir été remplacé si vite. Il se permettait
de s'envoyer en l'air tandis que, seul, je pleurais encore son
départ.
- Tu es vexé, dit-il dans un sourire en
coin.
- Pourquoi est-ce que je serais vexé
?
- Le problème, Gabriel, est de
réussir à faire la différence entre
l'apparence et le réel, entre le calcul et la
spontanéité. Crois-tu que cette femme fade m'attire
réellement ? m'interrogea-t-il avant d'ajouter dans un
sourire évocateur : à part quelques avantages d'ordre
purement physique, évidemment.
- Alors pourquoi continuer à vous mentir
à tous les deux ?
- Je te croyais plus intelligent que ça,
répondit-il d'un ton cassant. Elle aussi a eu droit à
sa petite photographie dans le journal, accompagnée de mon
démenti. Est-ce que tu commences à comprendre ?
- Est-ce qu'elle sait que tu te contentes de te
servir d'elle ? dis-je avec une colère presque
dégoutée.
- Je suppose que oui... Et j'imagine qu'elle
espère me changer. Ne lève pas les yeux au ciel, vous
n'êtes pas si différents tous les deux.
Je laissai le temps à ces mots d'imprégner mon
être, pour appréhender la vision qu'Andreï se
faisait de moi. Mais avait-il tort ?
- Tu es jaloux ? me demanda-t-il avec une pointe
d'amusement dans la voix.
- Moi ? Pas du tout, mentis-je.
- Tu mens si mal...
- Est-ce que l'on va se revoir ? demandai-je
à brûle-pourpoint, sans autre préambule.
Il parut surpris mais son visage reprit rapidement son
agaçante impassibilité.
- Pourquoi voudrais-tu que l'on se revoit ?
La spontanéité de sa réponse me
décontenança, me laissant incapable de prononcer
autre chose qu'un "euh" gêné.
- Tu crois que je n'ai pas oublié ?
reprit-il. Les mentalités n'ont pas évoluées
en quelques mois et tu restes toujours un danger pour ma
carrière. Arrête de me regarder comme tu le fais, je
ne t'ai jamais rien promis. Je ne t'ai pas dit que tout pourrait
redevenir comme avant. J'ai fait preuve de faiblesse, mais je ne
compte pas faire cette erreur une seconde fois. Dis-toi juste que
c'était une nuit agréable entre deux adultes
consentants.
- Non !
- Comment ça, "non" ?
Je pris une grande inspiration, moi-même surpris par
le refus que je venais d'opposer à celui que je n'avais
jamais osé contredire.
- Je veux plus qu'une simple nuit ! Tu n'as pas
le droit de te servir de moi à des fins purement sexuelles
et égoïstes, juste pour te prouver que tu as le
contrôle ! Je ne suis pas une chose que tu accueilles pour la
rejeter ensuite ! Tu n'es pas le seul à avoir des envies !
Je t'interdis de te servir de moi !
- Je me servirais de toi si tu n'étais pas
si consentant, mais tu acceptes tête baissée tout ce
qui t'est proposé, tu attends l'événement,
incapable de le créer seul. Dans ces conditions, il est
évidemment facile de n'être qu'une victime de la
vie.
- Mais est-ce que tu ne pourrais pas mettre en
veilleuse ton insupportable méchanceté de temps en
temps ? Est-ce que tu ne peux pas comprendre que tes actes et tes
paroles peuvent affecter ton entourage ?
- Si je suis si difficile, pourquoi ne te
contentes-tu pas d'une simple nuit ?
- Mais parce que la frontière entre la
haine et...
L'amour, allais-je ajouter. Sa question m'avait
déjà traversé l'esprit, en effet, pourquoi
tenais-je tant à rester à ses côtés ? La
réponse était simple et il l'avait
évoquée lui même : j'espérais
inconsciemment être en mesure de le changer. Il m'avait
déjà incidemment dévoilé des facettes
de sa personnalité qui m'avait touché par leur
sincérité et leur humanité, contrastant
tellement avec ce masque qu'il offrait en général
à la vue de tous. Ainsi, ces quelques moments de
spontanéité suffisaient à accroître
l'amour immodéré que je ressentais pour lui,
imaginant sottement qu'avec le temps il se laisserait aller
à une franchise confiante. Il m'était
également impossible d'ignorer que les raisons de mon
obstination avaient à voir avec la domination qu'il
exerçait sur moi, et je me sentais comme victime du
syndrôme de Stockholm. Je ne pouvais qu'être
impressioné et attiré par sa beauté, son
charme, sa classe, son talent et tous ces autres détails qui
faisaient de lui cet homme si particulier.
Son regard interrogateur interrompit le fil de mes
réfléxions.
- Oui, enfin, balbutiai-je.
- Je pensais que tu avais assez de décence
pour ne pas débiter de telles banalités avec autant
de conviction mais il semble que je me suis lourdement
trompé. Toutes mes félicitations, tu es passé
maître dans l'art des lieux communs.
- Est-ce que tu vas arrêter de toujours te
foutre de moi ? Ca flatte ton ego de faire ça ? Tes
sarcasmes n'amusent que toi ! Si je suis venu te voir, ce n'est pas
pour subir tes humeurs et tes humiliations perpétuelles
!
- Pour quoi, alors ?
Mais parce que je t'aime, aurais-je voulu répondre.
Cependant, je n'en fis rien, ne sachant que trop que cette
déclaration aurait tôt fait de lui donner une raison
de me quitter à nouveau. De me quitter ? Encore aurait-il
fallu que nous ayons une relation. Je sentis mon ventre se
serrer.
- Mais je n'en sais rien ! Je... Je suis
prêt à faire des efforts, je veux que toi et moi on...
On soit de nouveau ensemble.
- Impossible, dit-il avec froideur.
- Mais c'est si...
- Non.
Il se leva et enfila un boxer et un pantalon. Je ne me
lassai pas d'admirer ce torse terriblement bien dessiné qui
s'offrait à mon regard. Après un certain temps de
contemplation, je levai les yeux vers son visage sur lequel
s'imprimait une expression soucieuse. Il passa la main dans ses
cheveux qu'il tira en arrière avant de dire, presque
à voix basse :
- Bon, tu peux rester pour le petit
déjeuner.
Pour ce qui est de mon autre fiction, comme elle semble vous intéresser, je vis attendre d'avoir un peu avancé et j'en posterai le début sous peu. Je vous tiens au courant !
Bises à toutes.



