Chapitre LIII.  posté le vendredi 11 janvier 2008 20:30


  Quelques minutes s'écoulèrent durant lesquelles nous restâmes immobiles et silencieux, le souffle court. Andreï se leva alors et commença à se rhabiller.
-    Alors, je ne peux pas disposer de toi quand j'en ai envie ? demanda-t-il en haussant un sourcil.
-    C'est parce que j'en avais également envie, répondis-je en remontant mon pantalon.
  Il me lança un regard de défi et alluma une cigarette en prenant la direction de sa chambre dans une démarche plus sexuelle que sensuelle.
-    Je voulais... Parler, articulai-je.
-    Est-ce que tu ne voudrais pas oublier tes questions stupides jusqu'à demain matin ? demanda-t-il sans se retourner.
-    Pardon ?
-    Tu as très bien compris ce que je voulais dire, dit-il d'une voix qui ne laissait aucun doute sur ses projets de la nuit.
  Il ouvrit la porte de la chambre et me lança un sourire en coin. Je le suivis et nous fîmes l'amour toute la nuit, sans parler, juste pour évacuer un désir qui ne m'avait pas quitté depuis trois mois. Et c'est avec plaisir que je constatai que l'empressement de mon amant ne faiblissait pas non plus, révélant, je l'espérais une frustration qui s'estompait dans l'épanouissement de ce qu'il avait désiré durant notre séparation.
  Le lendemain matin, le soleil nous trouva, l'écrivain et moi, enlacés et profondément endormis. Lorsque j'ouvris les yeux, j'eus l'impression que nous n'avions jamais été séparés tandis que la plénitude m'envahissait. Mais je fus tiré de ma béatitude par une rapide réminiscence de la veille : il me restait de nombreuses questions à poser à l'homme qui sommeillait à mes côtés. Toutes ces interrogations se bousculaient dans mon esprit encore engourdi par le sommeil. Je n'avais qu'une vague idée des raisons de son départ et je désirais entendre ses explications, même si je doutais de sa bonne volonté à ce sujet. Il refuserait certainement d'entamer une conversation qui risquerait de l'obliger à se dévoiler, encore et toujours entravé par son habitude de n'exposer de lui qu'une image travaillée et erronée.
  Lorsqu'il battit des cils avec douceur, je ne lui laissai pas le temps de prononcer un mot, espérant que son engourdissement relatif serait propice à la franchise.
-    Pourquoi est-ce que tu parti ?
-    Je crois que c'est évident, répondit-il en passant la main dans ses cheveux pour les discipliner, en vain.
-    Ca ne l'est pas pour moi, en tout cas.
-    Pour attendre que le vent du scandale cesse de souffler, quoi d'autre ?
  Quoi d'autre, en effet ? J'avais bêtement tenté d'appliquer mes théories romantiques à sa personne, imaginant qu'il ait pu chercher à s'éloigner de moi pour se préserver de ces sentiments qui le rebutaient. Mais qui étais-je pour prétendre avoir tant d'influence sur cet homme dont l'adage était sans aucun doute "ni Dieu, ni maître" ? Je me sentis soudainement honteux d'avoir imaginé avoir un quelconque ascendant sur Andreï. Comme s'il était capable de lire dans mes pensées, il leva un sourcil .
-    Pourquoi as-tu accepté que je reste ici cette nuit alors qu'il y a trois mois tu ne voulais plus me revoir ?
-    Il faut croire que ça me manquait, répondit-il dans un regard pénétrant.
  Il n'était pas nécessaire de faire preuve d'une grande imagination pour visualiser ce que ce "ça" signifiait. Son expression n'exprimait que la sexualité, excluant tout à fait le facteur humain, n'y associant que le jeu. Il remarqua mon trouble mais ne tenta rien pour m'en sortir, il n'était pas de ceux qui étaient prêts à remplacer le "ça" par le "tu", il n'était tout simplement pas de ceux qui acceptent d'injecter sentiments et émotions dans une relation apparemment sans contrainte.
  Soudainement, je me remémorais la femme brune qu'il accompagnait à l'enterrement de Patrick et dans un mouvement brusque, je m'éloignai de lui pour me relever à moitié. J'avais préféré oublier cette barrière à l'épanouissement de mon désir, mais la vague de plaisir passée, elle m'apparut, obsédante, terrible substitut à Daphné.
-    Mais cette femme... Celle qui était à l'enterrement...
-    Oui ?
-    Elle et toi, vous...
-    Oui, on couche ensemble.
-    Mais tout n'est pas question de sexe !
-    Si, mais passons. Où est-ce que tu veux en venir ? Je couche régulièrement avec Dolorès, et ensuite ?
  La femme trompée avait désormais un prénom et cela ne fit que renforcer le sentiment de culpabilité qui germait en moi depuis quelques minutes.
-    Elle sait que tu la trompes ?
-    En quoi est-ce que ça la regarde ?
-    Mais c'est une question de respect !
  Ma colère puritaine face à son comportement masquait en réalité la terrible déception d'avoir été remplacé si vite. Il se permettait de s'envoyer en l'air tandis que, seul, je pleurais encore son départ.
-    Tu es vexé, dit-il dans un sourire en coin.
-    Pourquoi est-ce que je serais vexé ?
-    Le problème, Gabriel, est de réussir à faire la différence entre l'apparence et le réel, entre le calcul et la spontanéité. Crois-tu que cette femme fade m'attire réellement ? m'interrogea-t-il avant d'ajouter dans un sourire évocateur : à part quelques avantages d'ordre purement physique, évidemment.
-    Alors pourquoi continuer à vous mentir à tous les deux ?
-    Je te croyais plus intelligent que ça, répondit-il d'un ton cassant. Elle aussi a eu droit à sa petite photographie dans le journal, accompagnée de mon démenti. Est-ce que tu commences à comprendre ?
-    Est-ce qu'elle sait que tu te contentes de te servir d'elle ? dis-je avec une colère presque dégoutée.
-    Je suppose que oui... Et j'imagine qu'elle espère me changer. Ne lève pas les yeux au ciel, vous n'êtes pas si différents tous les deux.
  Je laissai le temps à ces mots d'imprégner mon être, pour appréhender la vision qu'Andreï se faisait de moi. Mais avait-il tort ?
-    Tu es jaloux ? me demanda-t-il avec une pointe d'amusement dans la voix.
-    Moi ? Pas du tout, mentis-je.
-    Tu mens si mal...
-    Est-ce que l'on va se revoir ? demandai-je à brûle-pourpoint, sans autre préambule.
  Il parut surpris mais son visage reprit rapidement son agaçante impassibilité.
-    Pourquoi voudrais-tu que l'on se revoit ?
  La spontanéité de sa réponse me décontenança, me laissant incapable de prononcer autre chose qu'un "euh" gêné.
-    Tu crois que je n'ai pas oublié ? reprit-il. Les mentalités n'ont pas évoluées en quelques mois et tu restes toujours un danger pour ma carrière. Arrête de me regarder comme tu le fais, je ne t'ai jamais rien promis. Je ne t'ai pas dit que tout pourrait redevenir comme avant. J'ai fait preuve de faiblesse, mais je ne compte pas faire cette erreur une seconde fois. Dis-toi juste que c'était une nuit agréable entre deux adultes consentants.
-    Non !
-    Comment ça, "non" ?
  Je pris une grande inspiration, moi-même surpris par le refus que je venais d'opposer à celui que je n'avais jamais osé contredire.
-    Je veux plus qu'une simple nuit ! Tu n'as pas le droit de te servir de moi à des fins purement sexuelles et égoïstes, juste pour te prouver que tu as le contrôle ! Je ne suis pas une chose que tu accueilles pour la rejeter ensuite ! Tu n'es pas le seul à avoir des envies ! Je t'interdis de te servir de moi !
-    Je me servirais de toi si tu n'étais pas si consentant, mais tu acceptes tête baissée tout ce qui t'est proposé, tu attends l'événement, incapable de le créer seul. Dans ces conditions, il est évidemment facile de n'être qu'une victime de la vie.
-    Mais est-ce que tu ne pourrais pas mettre en veilleuse ton insupportable méchanceté de temps en temps ? Est-ce que tu ne peux pas comprendre que tes actes et tes paroles peuvent affecter ton entourage ?
-    Si je suis si difficile, pourquoi ne te contentes-tu pas d'une simple nuit ?
-    Mais parce que la frontière entre la haine et...
  L'amour, allais-je ajouter. Sa question m'avait déjà traversé l'esprit, en effet, pourquoi tenais-je tant à rester à ses côtés ? La réponse était simple et il l'avait évoquée lui même : j'espérais inconsciemment être en mesure de le changer. Il m'avait déjà incidemment dévoilé des facettes de sa personnalité qui m'avait touché par leur sincérité et leur humanité, contrastant tellement avec ce masque qu'il offrait en général à la vue de tous. Ainsi, ces quelques moments de spontanéité suffisaient à accroître l'amour immodéré que je ressentais pour lui, imaginant sottement qu'avec le temps il se laisserait aller à une franchise confiante. Il m'était également impossible d'ignorer que les raisons de mon obstination avaient à voir avec la domination qu'il exerçait sur moi, et je me sentais comme victime du syndrôme de Stockholm. Je ne pouvais qu'être impressioné et attiré par sa beauté, son charme, sa classe, son talent et tous ces autres détails qui faisaient de lui cet homme si particulier.
  Son regard interrogateur interrompit le fil de mes réfléxions.
-    Oui, enfin, balbutiai-je.
-    Je pensais que tu avais assez de décence pour ne pas débiter de telles banalités avec autant de conviction mais il semble que je me suis lourdement trompé. Toutes mes félicitations, tu es passé maître dans l'art des lieux communs.
-    Est-ce que tu vas arrêter de toujours te foutre de moi ? Ca flatte ton ego de faire ça ? Tes sarcasmes n'amusent que toi ! Si je suis venu te voir, ce n'est pas pour subir tes humeurs et tes humiliations perpétuelles !
-    Pour quoi, alors ?
  Mais parce que je t'aime, aurais-je voulu répondre. Cependant, je n'en fis rien, ne sachant que trop que cette déclaration aurait tôt fait de lui donner une raison de me quitter à nouveau. De me quitter ? Encore aurait-il fallu que nous ayons une relation. Je sentis mon ventre se serrer.
-    Mais je n'en sais rien ! Je... Je suis prêt à faire des efforts, je veux que toi et moi on... On soit de nouveau ensemble.
-    Impossible, dit-il avec froideur.
-    Mais c'est si...
-    Non.
  Il se leva et enfila un boxer et un pantalon. Je ne me lassai pas d'admirer ce torse terriblement bien dessiné qui s'offrait à mon regard. Après un certain temps de contemplation, je levai les yeux vers son visage sur lequel s'imprimait une expression soucieuse. Il passa la main dans ses cheveux qu'il tira en arrière avant de dire, presque à voix basse :
-    Bon, tu peux rester pour le petit déjeuner.

Pour ce qui est de mon autre fiction, comme elle semble vous intéresser, je vis attendre d'avoir un peu avancé et j'en posterai le début sous peu. Je vous tiens au courant !

Bises à toutes. 

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Chapitre LIV.  posté le mardi 15 janvier 2008 19:29

  Je le suivis jusque dans la cuisine, le ventre noué, tenaillé par la douleur de savoir que ces minutes étaient les dernières qu'il m'autoriserait à passer à ses côtés. Sachant qu'il me serait impossible d'oublier l'homme négligemment appuyé contre le comptoir qui me faisait face tandis que lui aurait tôt fait de trouver un autre amant. Torturé par le seul fait d'imaginer qu'un autre homme puisse vivre ce que lui m'avait fait ressentir, qu'un autre homme puisse prendre ma place. Je lançai un regard furtif au profil qui se découpait sur le cadre lumineux de la fenêtre, lui aussi semblait perdu dans ses pensées et une expression de profond mécontentement ombrageait ses traits fins. Je savais que lorsqu'Andreï prenait une décision, celle-ci était irrévocable, sans possibilité de retour en arrière, mais j'espérais pourtant que le fil de ses pensées l'amènerait à revenir sur ses positions. Au bruit de la tasse qui cognait contre le comptoir en métal, je levai les yeux. Il s'avança vers moi avec lenteur et planta son regard dans le mien, un regard dans lequel le mépris n'avait plus sa place, entièrement étouffé par l'expression soucieuse qui crispait son visage. Il posa sa paume sur ma joue avant de prononcer dans un sourire figé :
-    Non, c'est impossible. Et tu sais pertinemment pourquoi.
  J'attrapai son poignet avec violence pour ôter sa main de mon visage avant de crier avec rage :
-    Mais est-ce que tu pourrais arrêter de penser à toi quelques secondes ? Tu n'as aucun droit de faire ça ! Est-ce que tu as la moindre idée de tout ce que j'ai sacrifié pour toi ? J'ai accepté de passer outre ce qui me rebutait ! J'ai rompu avec la femme avec laquelle je comptais passer ma vie ! Ma mère refuse de me parler ! J'ai passé trois mois à déprimer seul dans mon coin pendant que tu te tapais une femme uniquement pour redorer ton blason ! Je suis incapable d'avoir de nouveau une relation ! J'ai tout accepté de toi, pour que finalement tu décides que tu n'avais plus rien à faire avec moi ! Pourquoi est-ce que tu m'as fait endurer tout ça ? Je ne t'avais rien demandé et tu as tout fait pour me mettre dans ton lit, en te foutant complètement de ce que je pouvais ressentir ! Oui, parce que je ne suis pas comme toi, je ressens des choses, j'ai des sentiments que l'on peut blesser ! Si tu n'étais pas si préoccupé par ta petite personne, tu t'en serais peut-être rendu compte ! Mais qu'est-ce que je raconte ? Même si tu t'en apercevais, cela ne changerait rien ! C'est quoi ton problème ? Pourquoi est-ce que tu te sens obligé de faire du mal aux gens ? Est-ce que tu as la moindre idée de ce qu'est une conséquence ? Je me suis attaché à toi, j'ai cru, comme un con, que tu pouvais avoir envie de faire un bout de chemin avec moi, j'ai cru être autre chose qu'une vulgaire marionette ! Je ne peux rien faire pour t'empêcher de me foutre dehors, mais je voudrais juste que tu comprennes que ça ne marche pas comme ça, que ce ne sont pas des façons de faire... Si tu n'avais voulu que d'une aventure d'une nuit, tu pouvais me le dire, plutôt que de me laisser espérer, plutôt que de me proposer d'habiter avec toi, plutôt que de me laisser avoir des sentiments pour toi ! Tu n'avais pas le droit de me faire ça, de me faire croire que j'avais peut-être une importance pour toi ! Pourquoi est-ce que tu as fait tout ça ? Tu savais que ton attitude me laisserait imaginer des choses, est-ce que c'est par pure méchanceté ? Je ne vois que ça... Je ne...
-    Parce que j'en avais envie, m'interrompit-il. Parce que je me suis demandé un instant si je ne voulais pas plus qu'une histoire d'une nuit, mais que j'ai compris que c'était impossible. Ce n'est pas de ta faute, tu as raison, tu n'as rien fait pour ça. Ce n'est juste pas le bon moment, le bon endroit, la bonne situation, voilà tout. Il est inutile de s'apesantir plus longtemps sur le sujet, il est clos : c'est impossible.
-    Et tes longues tirades sur le fait que tu te foutais des apparences, que tu te foutais de ce que les gens pouvaient penser de toi, qu'on ne peut pas vivre si on s'enferme dans l'image que les gens veulent voir de nous, sur la liberté ?
-    Ai-je une seule fois prétendu être libre ?
  Une ébauche de tristesse teintait sa voix. Pour la première fois, j'eus l'impression que quelque chose le touchait, profondément. Je me tus, surpris par ce ton inhabituel.
-    Ai-je une seule fois prétendu que j'étais libre ? répéta-t-il. Je ne le suis pas, je n'ai pas le choix. Penses-tu que je n'aurais pas envie, parfois, de faire ce dont j'ai envie sans me soucier de l'image que je risque de renvoyer ? Crois-tu réellement que cette femme avec qui tu avais sottement espéré passer le restant de tes jours...
-    Elle s'appelle Daphné !
-    Crois-tu qu'elle trouverait un tel intérêt dans ce que j'écris, reprit-il sans tenir compte de ma remarque, si je n'étais pas ce que je suis, ou du moins celui que je prétends être ? Depuis mes dix-sept ans, je n'ai eu que ça, mon écriture, ma carrière, ne me demande pas de sacrifier ce à quoi je tiens par dessus tout pour toi. Je n'en suis pas capable.
-    Mais je pourrais te rendre heureux, dis-je avec prétention.
-    Même si cela pouvait me rendre heureux. Je refuse de prendre un tel risque.
-    Mais je sais que tu n'es pas comme ça... Que tu n'es pas du genre à te complaire dans un état de...
-    Tu ne sais rien, m'interrompit-il. Tu ne connais de moi que ce que j'ai bien voulu te montrer. Qui es-tu pour juger de ce que je devrais faire ? Qui es-tu pour me juger ?
-    Je ne te juge pas. Je veux juste... T'aider.
-    Je n'ai pas besoin de ton aide, dit-il, piqué au vif.
-    Je sais que tu n'es pas de ceux qui reviennent sur leurs décisions, dis-je, sentant les larmes me monter aux yeux, mais tu as fait une exception pour cette nuit, et je voudrais que tu acceptes de faire une nouvelle exception... J'accepterais que tu continues de voir cette femme, même si cela me coûterait énormément et que je ne sais pas si...
-    Je l'ai quittée. Hier.
  J'eus un instant le fol espoir que la raison de cette séparation ait été notre rencontre de la veille.
-    Alors...
  Ses yeux gris se détournèrent vers la porte ouverte de la cuisine et il soupira avant de prononcer d'une voix neutre :
-    Au revoir, Gabriel.
  Et ce fut tout.
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Chapitre LV.  posté le vendredi 18 janvier 2008 21:39

 C'était fini. J'avais été l'outil de ses désirs pour la dernière fois, et ceci non pas parce que je comptais me refuser à lui, uniquement car c'était sa volonté. Il ne me regarderait plus, ne m'embrasserait plus, ne me toucherait plus, ne me ferait plus l'amour. Le temps d'une nuit j'avais espéré qu'il reviendrait sur sa décision, qu'il avait des sentiments pour moi, juste de l'affection, mais il m'avait clairement fait comprendre qu'il n'en était rien. Il avait définitivement tiré un trait sur le simulacre de relation qui nous avait lié, en piétinant mes émotions sans regret.
  Mais il m'était impossible de me résoudre à la fin de notre histoire, en reconnaissant simplement qu'elle était irréalisable et que seul le mépris brillait dans les yeux d'Andreï lorsqu'il m'avait fait ses adieux. Je ne pouvais y croire pour la bonne raison qu'il m'avait avoué à demi-mots qu'au fond de lui, il désirai,t sans que cela ne soit réalisable, que nous ne nous quittions pas. J'avais l'intime conviction que mon interprétation subjective de ses paroles n'était pas si erronnée, j'étais persuadé qu'il avait réellement envie de me garder à ses côtés, mais quelle importance cela pouvait-il bien avoir ? Pouvais-je entrer en concurrence avec sa carrière ? J'étais prêt à faire d'immenses sacrifices pour lui, mais il ne semblait pas disposer à en faire de même, et je ne pouvais pas l'en blâmer. Qui étais-je pour entrer dans sa vie et décider que je n'en sortirais plus ?
  Un instant, j'eus de la compassion pour lui, étriqué dans un rôle qui ne lui convenait pas, cerné de toutes parts par une image qu'il se devait d'assumer et de créer lui-même. Etait-il plus heureux que moi ? Etait-il heureux ? Sa perpétuelle impassibilité ne me permettait pas de le déterminer, mais j'étais certain que ce n'était pas le cas. J'essayais de croire que ses multiples passades et ses sautes d'humeur cachaient une détresse profonde mais je ne parvenais pas à imaginer celui qui avait été mon amant en proie à des émotions, soumis à une souffrance qu'il ne pouvait contrôler. Ce n'était pas Andreï, et cela ne le serait jamais.
  L'écrivain s'apprêtait à publier un nouveau livre, et il m'était impossible de l'ignorer, d'autant plus que je travaillais dans le milieu journalistique et que ma spécialisation dans la littérature m'avait fait directement intégrer le service correspondant. Ainsi, j'étais sans cesse confronté à l'homme que j'aimais, au détour d'un couloir, au beau milieu d'un communiqué ou encore dans les conversations qui alimentaient les pauses de mes collègues. J'avais sous-estimé l'impact de l'écrivain sur ses lecteurs, trop occupé à resasser la passion de Daphné pour lui. Je ne m'étais pas rendu compte qu'il avait tant d'adeptes, et je compris alors en quoi les rumeurs insistantes sur sa possible homosexualité risquaient de lui porter préjudice.
- Je suis sûr que c'est Mounia qui va avoir le papier sur Sidorov. Elle est plutôt dans les petits papiers du boss en ce moment.
-    Ma femme était verte quand elle a lu dans son magazine qu'il était homo.
-    Sérieux ?
-    Ah, je te jure ! Elle était là à dire que si c'était le cas, il n'avait aucune compétence pour parler d'amour. Enfin bref, elle était sacrément déçue.
-    A ce point ?
-    Bah ouais.
-    Moi, tant qu'ils m'approchent pas, ça va, ça me dérange pas.
-    Ouais, pareil.
-    Enfin, de là à lui en vouloir parce que...
-    Oh, c'est Camille, tu sais, elle est un peu excessive.
-    Oui, mais quand même...  
  Je laissai là la machine à café et mes deux collègues, n'ayant aucune envie d'en entendre davantage. Je repris donc le chemin de mon bureau pour laisser tomber lourdement mes photocopies sur le plan de travail. Je m'assis et posai mes coude sur le rebord de la table en bois avant de prendre ma tête entre mes mains. La vie continuait, Andreï écrivait, publiait, il se contentait de suivre son propre chemin, celui auquel il tenait, celui qu'il affectionnait plus que moi. N'était-il pas temps de se résigner et d'obéir au dernier de ses ordres ? Cependant, je ne pouvais me résoudre à sacrifier mon bonheur au prix de sa tranquilité. Des menteurs peuvent faire croire que le bien-être de la personne qu'ils aiment les contente amplement, ils peuvent imaginer abandonner leurs rêves pour celui qui les a conquis, mais ce n'était pas mon cas. Pétri d'égoïsme, je voulais mon amant pour moi, sans me soucier des conséquences que cela pourrait avoir sur sa propre vie. Je n'envisageais pas tout quitter ainsi, uniquement pour qu'il ne soit pas inquiété, je devais faire preuve d'égoïsme à mon tour. Etrangement, cette idée me remplit d'aise, il était temps pour moi d'être mon propre maître et de dicter moi-même mes règles du jeu. J'eus un sourire triste à l'énonciation de ces belles théories, j'en étais évidemment incapable. Même avec tous les efforts du monde, il me serait impossible d'atteindre ce degré d'irrespect, j'étais bien trop faible.
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1917.  posté le vendredi 18 janvier 2008 23:22

 .

Ma nouvelle histoire est en ligne et vous pourrez la trouver à cette adresse :

http://1917bl.blog.jeuxvideo.com/ 

 

J'espère sincèrement qu'elle vous plaira !

Ah oui, certaines personnes vont probablement être déroutées par le nom d'un des personnages principaux, et je dois avouer que je ne sais pas trop pourquoi je l'ai nommé comme ça, peut-être pour rattraper les bourdes que j'ai pu faire avec son homonyme ^^ 

Merci encore pour vos commentaires et vos visites, je crois que vous ne pouvez pas imaginer à quel point cela me va droit au coeur ! 

Bises,

Claire. 

 

 

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Chapitre LVI.  posté le mardi 22 janvier 2008 13:53

  Je ne croyais pas au destin, je n'avais aucune foi en une force supérieure, et pourtant j'avais la terrible impression que tout était mis en place me faire revenir sur mes dires.
  Lorsque je vis le visage défait de Mounia émerger du bureau de mon responsable direct, je sentis se profiler la catastrophe sans pour autant la visualiser complètement, comme si mon esprit avait compris sans réussir à le formuler que quelque chose de désagréable se préparait. Avec un agacement visible, ma collègue ma lança :
-    Il veut te voir. Tout de suite.
-    Il t'a dit pourquoi ?
-    A ton avis ?
  Je n'avais aucun avis sur la question mais je sentais toujours au plus profond de moi que ce que j'allais entendre n'allait pas me faire plaisir, que la raison de la colère de Mounia était bien celle que je redoutais : Andreï. Toujours présent, obsédant, son image refusant délibérément de quitter mes pensées pour me laisser enfin tranquille, pour me laisser retourner à ma vie d'avant.
  Et il ne suffit que de cinq mots pour confirmer mes craintes :
-    Lancement bouquin Sidorov. Pour toi, prononça mon supérieur, un téléphone calé entre le menton et l'épaule tandis que ses mains retournaient sans vergogne les papiers qui gisaient sur son bureau.
-    Quoi ?
-    Les invitations pour la soirée sont dans ton casier. C'est samedi. Bonne chance.
-    Mais c'est dans deux jours !
-    Ca te laisse deux jours pour trouver un costume, grogna-t-il en cloturant la conversation d'un geste de la main.
  Je quittai le bureau toujours abasourdi. Alors même que je venais de prendre la décision de l'écarter de ma vie, d'être raisonnable, il resurgissait pour hanter la moindre de mes pensées et y injecter le doux poison de mon amour pour lui. Quelques jours plus tôt, j'aurais accueilli la nouvelle avec excitation, mais ce n'était plus le cas, j'avais enfin compris qu'il était temps de le laisser partir sans chercher à le retenir, c'était peine perdue. J'avais réussi à me résoudre à tourner la page, mais le chapitre suivant accueillait toujours en son sein le même protagoniste, encore et encore, comme s'il ne comptait jamais disparaître, s'effacer pour me laisser tranquille pour la première fois depuis un temps qui me paraissait démesurément long.
  Après tout, que risquais-je ? Il ne souhaitait plus me parler, plus me voir, il se contenterait de m'ignorer, peut-être même de me mépriser, et ce comportement nourrirait mes convictions. Je n'allais assister au lancement de son livre qu'en tant que journaliste. Je ne pus que remarquer le pincement au coeur que je ressentis alors que j'imaginais mon ancien amant et moi côté à côté à cette soirée, officiellement. Mais ce rêve idyllique n'avait pas lieu d'être, il ne se réaliserait jamais. A quoi bon fantasmer sur une vie à deux désormais improbable quand le seul fruit de ces réflexions ne pouvait être que la souffrance ?
  Je retombais progressivement dans ma dépendance, malgré tous mes efforts pour ne pas replonger dans ce terrible état de fait. Je me sentais glisser le long d'un puit sans fond, m'accrochant à toutes mes appréhensions, rares aspérités dans la roche. Tombant, tombant à n'en plus finir dans l'attente de l'impact, d'un choc mat qui me briserait. Mais comment résister à la chute alors que les rares angoisses qui vous maintiennent à la surface cèdent toutes par la simple volonté de celui qui vous tire vers le fond et qui vous donne l'impression qu'avec lui, tout ira mieux, au moins pour un temps ?
  Son aura comptait-elle me poursuivre encore et encore jusqu'à l'épuisement ? Et qu'adviendrait-il une fois que je serais trop épuisé pour lutter une seconde de plus ? Rien. Andreï ne me reviendrait pas. Je me contenterais de ressasser ma souffrance et mes regrets, seul, inutile et trop faible pour oser lui imposer ma présence.
  J'avais sottement cru que cette simple nuit n'aurait pas affecté ma farouche détermination à l'exclure de ma vie et je m'étais lourdement trompé. J'avais repris goût à ses lèvres, à sa peau contre la mienne, à son corps à l'intérieur du mien, à lui.
  Je me laissai tomber dans mon fauteuil, consterné. Depuis quand ne me posais-je plus de question au sujet de mon orientation sexuelle ? Depuis quand avais-je oublié mon malaise pour considérer Andreï comme un amant merveilleux sans prêter attention une seule seconde au genre de celui qui me faisait l'amour ? Je n'étais pas hétérosexuel, je n'étais pas bisexuel, je n'étais pas homosexuel, j'étais amoureux fou d'Andreï. Uniquement.

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