Alors que le jour
commençait à décliner, je pris ma veste et
fermai la porte à clé derrière moi. J'avais
près d'une demi-heure de retard mais je réalisai
qu'il était préférable d'arriver dans une
pièce bondée où ma présence serait
rendue plus difficilement détectable, trop anxieux que
j'étais vis-à-vis de la réaction de mon ancien
amant. Je l'imaginais mal déclencher un scandale à ma
simple vue, mais je me doutais du pouvoir dévastateur qu'un
regard glacé empreint de mépris et de colère
pourrait avoir sur moi.
Je ne connaissais que mal le quartier dans lequel se
déroulait la soirée de lancement du livre
d'Andreï et la station Ségur m'était inconnue.
C'est ainsi que je fus introduit avec trois quarts d'heure de
retard dans une pièce dont la richesse et la
démonstration de la décoration n'avait rien à
envier aux personnages qui l'occupaient. Hommes et femmes
virevoltaient dans un ballet écoeurant de
superficialité. Les gloussements se mêlaient aux
graves rires de gorge, le tout noyé dans un brouhaha
bourdonnant. J'eus tout à coup une envie
irrépressible de faire demi-tour pour redescendre les
escaliers et m'enfuir, mais je le vis.
Il était là, cerné de toutes parts par
des individus auxquels il n'accordait aucune attention. Son regard
gris se perdait dans le vague tandis que des paroles laconiques
franchissaient ses lèvres par intermittence. Je fus
incapable de me soustraire à la vision de cet homme au
visage d'une dureté et d'une rigueur magnifiques en total
contraste avec le désordre de sa chevelure. Sa chemise
blanche lui donnait trompeusement l'air d'un ange et, malgré
mon athéisme fervent, je sentis monter en moi un sentiment
d'adoration que l'on ne voue habituellement qu'aux idoles.
Encore saisi par la beauté de celui que j'avais eu la
chance de pouvoir appeler mon amant, je fus poussé vers le
buffet par le flot des nouveaux arrivants qui se bousculaient
derrière moi. C'est avec dégoût que je jetai un
regard sur la bouteille de vodka pour finalement commander un jus
d'orange.
Mon attention fut attirée par la conversation de deux
femmes que je reconnus pour les avoir déjà
croisées dans des occasions similaires.
- A ce que j'ai entendu, il fait preuve d'une
certaine subversivité dans le dernier. Je n'ai pas encore eu
l'ocassion de le lire, mais...
- Sidorov ? Subversif ?
- Bon, ça reste du Sidorov,
évidemment...
- Je vois mal Sidorov donner dans le subversif,
ce n'est pas vraiment là où il est attendu, son truc
c'est plus les romans d'amour à la limite de la
mièvrerie.
- Arrête, c'est plus subtil que ça
!
- Bof, je ne suis pas fan.
- Et puis c'est toujours un roman d'amour, mais
avec un côté subversif. Après c'est ce que m'a
dit mon contact dans sa maison d'édition, ça se
trouve, c'est juste un petit truc.
- Tu crois que ça a un rapport avec les
rumeurs d'il y a trois, quatre mois ? Tu sais, comme quoi il est
homo.
- Non, je ne pense pas. Et puis il a
démenti, il sort avec avec une correspondante d'El
Paìs.
- Ouais, j'y crois moyen. T'as vu la photo
?
- Non.
- C'est pour ça. Je t'assure que
correspondante d'El Paìs ou pas, ça ne fait
aucun doute.
- Oui, bon, peut-être. Mais en tous les
cas, je le vois mal écrire là-dessus. Il est trop
intelligent pour se griller aussi bêtement, son public n'est
pas prêt à lire un truc pareil, même si c'est du
Sidorov et que, quel que soit le sujet, ça reste
enchanteur...
- Bof, tu sais, moi...
- Je sais, mais imagine ! De toute façon,
c'est un amoureux des femmes, ça se voit dans ses
bouquins.
- J'y crois pas trop...
Je laissai là les deux femmes embourbées dans leur
conversation stérile et c'est avec difficulté que je
tentai de me rapprocher de la fenêtre, cherchant un visage
familier parmi les personnes présentes, en vain. Finalement,
je m'adossai contre l'un des murs blancs et laissai mon regard se
perdre aux quatre coins de la pièce. Les visages inconnus se
mêlaient aux visage entr'aperçus sans jamais attirer
mon attention. Lorsqu'un mouvement de foule me permit d'admirer
Andreï à présent à découvert, je
ne pus quitter le délicat profil des yeux. Un ennui profond
se lisait sur ses traits et une inspection minutieuse me permit de
constater qu'il semblait terriblement fatigué. Son regard
glacé parcourut l'assemblée et lorsqu'il se posa sur
moi, je le vis tressaillir tandis que le mécontentement
tordait sa bouche en une moue agacée. Il s'avança
vers moi à grands pas, fendant la foule et quittant son
interlocutrice sans un mot.
- Qu'est-ce que tu fous là ? Je croyais
avoir été clair, siffla-t-il entre ses dents.
Des regards curieux commençaient déjà
à se poser sur nous. Je me sentis envahi par la peur que le
lien soit fait entre moi et l'article qui avait signé
l'arrêt de mort d'une relation à laquelle j'avais tenu
plus que tout quelques mois auparavant. Triste reflet de ma
dépendance : j'avais peur pour lui et non pour
moi-même.
- Tu l'as été. C'est mon journal
qui m'a envoyé, dis-je avec tout la décontraction
dont je pus faire preuve. Mais je ne vais pas rester ici bien
longtemps.
- Très bien.
- Parfait, dis-je avec suffisance alors qu'il me
tournait déjà le dos.
Après une quinzaine de minutes consacrée
à l'observation des journalistes, auteur, éditeurs et
autres pique-assiettes qui constituaient la foule
hétéroclite qui m'entourait, je fus ivre de bruit et
décidai d'aller prendre l'air sur la terrasse pour me
soustraire à la cacophonie ambiante.
Je m'accoudai à la balustrade pour contempler la
ville que j'aimais. Plongé dans les ténèbres,
Paris semblait bien plus beau, illuminé par toutes les
minuscules tâches scintillantes des réverbères,
des habitations et des phares qui trouaient l'obscurité. La
vision de la capitale m'avait toujours apaisé, j'y trouvais
ces centaines de milliers de personnes pour m'entourer, ne
m'abandonnant pas à la solitude. Et malgré l'anonymat
de cette masse, deux personnes pouvaient se trouver, parfois
même sans se chercher, se réunir puis se
séparer dans l'indifférence générale.
C'était cet anonymat que recherchait ma mère en
quittant notre Drôme natale : l'anonymat, celui-là
même dans lequel j'avais fini par me complaire jusqu'à
ce qu'il fasse de moi "quelqu'un".
J'interrompis là mes réflexions,
pertubé par le claquement sec d'un briquet métallique
que l'on referme. Andreï, tenait un verre de vodka dans sa
main gauche, laissant les glaçons s'entrechoquer au rythme
de ses pas, une cigarette était emprisonnée entre ses
lèvres. Il vint s'adosser à la balustrade, tournant
le dos à la ville que j'admirais quelques secondes
auparavant. Nous restâmes silencieux durant un temps qui me
parut une éternité et je n'avais aucune envie de
briser ce mutisme bilatéral, pour quoi faire ? Que dire ?
Pourquoi se perdre dans des paroles stériles tandis que sa
décision était définitivement
arrêtée.
- Alors, c'est réellement ton journal qui
t'a envoyé ?
- Oui, ils croient qu'on est proche,
répondis-je, tentant sans succès un sourire ironique
dont seul Andreï avait le secret.
- Et tu n'aurais pas pu refuser ?
- Quand on me demande quelque chose,
j'obéis.
- Oui, je sais, dit-il dans un sourire à
peine perceptible, je sais.
- Mais pourquoi est-ce que tu viens me parler
alors que tu n'as qu'une envie, que je me tire ? demandai-je avec
un flegme surjoué.
- Je m'ennuie, soupira-t-il.
Le vent qui se levait faisait doucement virevolter des
mêches de cheveux autour de son visage. Il posa son regard
sur moi et je sentis ses yeux glacés me
pénétrer à tel point que le malaise me saisit
à la gorge, l'imaginant capable de lire dans ma façon
de le regarder les sentiments que j'éprouvais.
- Ils doivent te chercher, tu devrais
rentrer, murmurai-je, espérant qu'il ne prêterait pas
attention à ce que je disais et ce fut le cas.
- Qu'ils me cherchent. Ils s'ennuient autant que
moi, ça les occupera.
Qui étaient-ils ? Ils étaient l'obstacle
à mon bonheur, ils étaient l'obstacle à
l'épanouissement d'Andreï. Ils étaient l'opinion
publique.
- Il paraît que ton nouveau livre est...
Subversif.
- Qui t'a dit ça ?
- Je l'ai entendu.
Il soupira et reporta son regard sur la ville qui s'entendait face
à nous.
- Subversif... Ils m'ont donc réellement
enfermé dans un schéma type.
- Comment ça ?
- La moindre originalité par rapport
à ce que j'écris habituellement devient de la
subversivité. C'est désolant.
- J'en sais rien, je ne l'ai pas lu.
Il resta silencieux, propulsant par intermittence la
fumée de sa cigarette qui, malmenée par le vent,
s'enfuyait en quelques secondes vers la ville endormie. Je ne me
lassais pas de le regarder, si proche de moi mais à la fois
terriblement lointain, dans un monde auquel je ne comprenais rien.
C'en était trop. Il m'était impossible de l'oublier
alors que sa seule présence suffisait à faire
chavirer ma raison. Il en avait fini avec moi, mais je n'avais pas
la volonté nécessaire à tirer un trait sur
notre histoire sans regarder en arrière.
- Je voudrais que tu t'en ailles,
murmurai-je.
- Pardon ?
- Tu peux me parler sans que cela ne te touche
vraiment, mais ce n'est pas mon cas. Tu veux m'oublier
définitivement et moi aussi, mais j'en suis incapable si tu
restes là. Tu comprends ? Je ne peux pas faire semblant de
n'en avoir rien à foutre. Et tu ne m'aides pas... Alors je
voudrais que tu me laisses tranquille, d'accord ?
Il tourna la tête et ses yeux se posèrent sur moi
tandis qu'un demi-sourire venait s'imprimer sur ses traits. Je pus
voir un éclair de résignation dans ce regard, mais il
retrouva bien vite sa dureté première.
- Non.
- Ce n'est pourtant pas difficile... Je veux
juste que tu arrêtes de toujours être si ambigu, si
paradoxal... Je ne sais pas à quoi m'en tenir. Tout à
l'heure, tu voulais que je m'en aille et à présent tu
viens me parler comme si de rien n'était. Je n'y comprends
rien ! Qu'est-ce que tu veux au juste ?
- Je n'en sais rien.
Cette dernière phrase me suprit au plus haut point.
Il l'avait prononcée avec une réelle
indécision et avait abandonné cette voix monocorde
qu'il affectionnait. Je compris alors à quel point il
était perdu, tiraillé entre, d'une part, sa
carrière, et de l'autre, ses envies. Il était
attiré par moi, peut-être pas de la même
façon que je l'étais moi-même, mais il voulait
d'une histoire. Je le savais mais n'avais jamais osé y
croire réellement, ses dernières paroles
s'étaient chargées de faire s'évanouir mes
doutes.
- Je n'en sais rien,
répéta-t-il.
Des pas se firent entendre sur le sol mouillé de la
terrasse et je tournai la tête pour découvrir un homme
d'une quarantaine d'années qui se balançait d'un pied
sur l'autre avec un air profondément intimidé.
- Monsieur Sidorov ?
- Oui, gronda Andreï sans même se
retourner.
- Il faudrait revenir...
- Pourquoi ?
- Il y a des journalistes qui voudraient,
commença l'homme en se tordant les mains.
- Ils attendront, l'interrompit
l'écrivain.
- Ouais, mais il faudrait avoir un comportement
un peu plus vendeur... C'est tout...
- Ah oui ?
- C'est votre éditeur qui m'a
envoyé vous le dire, ce n'est pas...
- Dans ce cas, vous lui direz que les
journalistes attendront.
- Mais...
- Ils attendront, le coupa Andreï d'un ton
sans appel. Vous pouvez y aller, je ne vous retiens pas.
L'homme s'effaça dans une dernière courbette
pathétique. Cette réaction était typique de
mon ancien amant mais je ne pus m'empêcher d'y voir plus
qu'un simple ennui. Il avait momentanément
délaissé sa carrière pour rester à mes
côtés, ne serait-ce que quelques minutes. Je sentis la
plénitude m'envahir et un espoir bondissant prendre
possession de moi.
- Tu devrais y aller, tu es le clou du
spectacle.
- Cela ne m'amuse plus. Jouer
perpétuellement la comédie face à tous ces
crétins m'ennuie. Ils n'ont pas eu besoin de moi pour
s'imaginer qui je pouvais bien être, ma présence n'est
pas nécessaire à faire pérenner cette
image.
- Est-ce que tu aimes vraiment ça ?
- Quoi donc ?
- N'être qu'un produit de
consommation.
- C'est réellement ce que tu penses
?
- Je ne sais pas. Je ne sais plus ce que je peux
penser...
- Je ne suis pas un produit de consommation. Je
le serais si j'étais ce qu'ils pensent de moi, mais ce n'est
pas le cas, je me contente de me servir de la réputation
qu'ils ont décidé de me créer, de leur
bétise.
- Mais eux pensent que tu l'es.
- Crois-tu que leur avis m'importe ?
- Plus que tu ne veux l'avouer, puisque tu t'es
senti obligé de démentir les rumeurs sur ton
homosexualité.
- Je ne suis pas homosexuel. Je me contente de
concrétiser mes désirs, ajouta-t-il devant mon air
peu convaincu. Et cette rumeur me desservait, je n'utilise que ce
qui peut représenter un avantage.
- En fait, tu es comme eux. Tu crées une
image qui n'existe pas. Tu te targues d'avoir le pouvoir de vivre
ta vie comme tu l'entends, mais tu es tellement coincé par
la peur des apparences que tu te contentes de vivre une vie par
procuration. Tes beaux préceptes ne s'appliquent pas
à toi-même.
- Coincé par la peur des apparences
?
- Oui. Tu n'es pas plus courageux que ceux que tu
dénigres. Si tu étais vraiment celui que tu
prétends être réellement, tu ne t'embarasserais
pas des convenances et tu leur ferait pour de bon ce bras d'honneur
que tu imagines leur faire.
Il leva un sourcil, répondant apparemment au jeu provocateur
que j'avais instauré.
- Qu'est-ce que tu espères en racontant
tout ça ?
- Je n'espère rien, je constate. Je
constate que tu as beau dire que je ne suis qu'une victime de la
vie, tu n'es pas mieux que moi. Au contraire. Je n'ai pas ressenti
le besoin de démentir ce qui avait été dit
dans les journaux.
- Evidemment. Tout le monde se fout de ton
orientation sexuelle.
- Le monde oui, mais pas mes proches. Ma
mère refuse de me parler, mais je n'irai pas me jeter
à ses pieds en niant tout. Je me contente d'attendre qu'elle
accepte ce que j'ai fait, ce que je suis.
- Attendre...
- Mon attente est plus courageuse que ton
déni.
- Où est le courage dans l'attente ?
- Où est la bravoure dans le déni
?
Il soupira et sourit avant de murmurer :
- Tu as changé, Gabriel.
- Toi, non.
- Veux-tu cesser d'être toujours sur la
défensive ?
- Quelle ironie...
- Ca me plaît.
- Quoi ?
- Tes prises de position. Je ne retrouve plus le
gamin apeuré qui pleurnichait sur le pas de ma porte et cela
ne me déplaît pas. Si je ne te connaissais pas si
bien, je jurerais que tu deviens un homme.
Je me tournai vers lui pour le voir me lancer un regard
amusé, un sourcil négligemment haussé. Et
soudainement, je sentis que c'était le moment. J'aurais pu
attendre encore et encore qu'il se décide à
m'accorder de faire le premier pas mais je ne voulais plus d'une
faveur, je voulais prendre moi-même la décision qui
aurait le pouvoir de tout faire basculer et ainsi lui prouver que
j'étais définitivement l'homme qu'il
commençait à apercevoir en moi.
Je me rapprochai de lui pour passer ma main derrière
sa nuque et approcher son visage du mien. Ainsi, dans l'anonymat de
la nuit parisienne, deux personnes se trouvèrent à
nouveau dans l'indifférence générale au
travers d'un baiser passionné qui éclipsa le monde
extérieur, laissant derrière nous les lumières
aveuglantes et les bruits de la rue. Ses lèvres
s'entr'ouvrirent, me permettant d'insérer ma langue entre
ses dents dans un baiser empreint de désir. Ses coudes
quittèrent la balustrade pour que ses mains aient tout le
loisir de m'enlacer en enserrant ma taille. Un sentiment de
sécurité qui m'avait abandonné trois mois plus
tôt commença de nouveau à irriguer mes veines
et je le serrai plus fort encore, pour ne plus jamais lui laisser
la possibilité de s'enfuir et de me laisser seul face
à une vie qui n'avait plus de sens tant qu'il n'était
pas là pour lui en donner un. Sa main gauche
ébouriffait doucement mes cheveux tandis que la mienne
caressait sa joue. J'aurais pu rester ainsi, au contact de son
corps, pour toujours. Mais la réalité nous rattrapa,
me propulsant avec violence contre le mur infranchissable de mes
espérances.
- Euh... Monsieur Sidorov, il faut vraiment
venir...
J'ouvris les yeux pour voir Andreï lancer un regard
empreint de rage à l'importun. Il desserra son entreinte
mais n'ôta pas son bras de ma taille. Pour quoi faire ?
L'homme nous avait vus échanger un baiser. Cependant, ce
comportement acheva de me conquérir.
- J'arrive, finit-il par prononcer, permettant
à l'homme de s'en aller, visiblement soulagé.
Alors qu'il s'éloignait pour rejoindre la porte de la
terrasse, j'agrippai sa main.
- Qu'est-ce que je dois comprendre ? Est-ce que,
cette fois-ci, ça avait une signification pour toi ?
- Je m'en vais dans une heure, tu m'attends
?
- Oui, je t'attendrai. Je ne fais que ça,
ajoutai-je dans un sourire.