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Chapitre LVII.  posté le vendredi 25 janvier 2008 19:54

-    Il va me jeter dehors à coups de pied au cul.
-    Je ne comprends pas, dit ma soeur en faisant tournoyer son joint dans les airs. Il dit qu'il ne ressent rien. Pas spécialement pour toi, mais en général.
-    Bah oui.
-    Et pourtant il serait susceptible de te virer de son petit cocktail mondain.
-    Bah oui.
-    Mais s'il ne ressentait rien, il n'en aurait rien à faire et il te laisserait faire ta vie.
-    Bah oui.
-    Alors c'est à n'y rien comprendre.
-    Bah non.
  Elle s'enfonça plus profondément dans le canapé en crachant une épaisse fumée et une concentration extrème crispa ses traits.
-    Ou alors...
-    Ne dis rien.
-    Ou alors, reprit-elle, il a des sentiments pour toi... Et s'il veut t'éloigner c'est justement parce qu'il ne veut pas avoir des sentiments qu'il ne veut pas avoir parce qu'il ne veut pas avoir de...
  La fin de sa phrase se perdit en un murmure incompréhensible pour le commun des mortels.
-    Non, c'est pas le genre.
-    Attends, ce type ne peut pas ne rien ressentir, il est humain ! Il est humain ? me demanda-t-elle, sincèrement préoccupée.
-    Evidemment.
-    Voilà ! Il ne peut pas rester insensible à tout ce qui l'entoure, quoiqu'il en dise ! Je te jure que je suis sûre de ce que j'avance. Tu verras, dit-elle dans une grimace mystique.
-    Je n'y crois pas trop. Je suis sûr qu'il en est tout à fait capable.
-    Tu l'idéalises trop. Il est comme toi et moi. En un peu plus bizarre évidemment. Mais je ne vois que ça. En fait, c'est la seule explication... Il a été vraiment lunatique, mais il a quand même fait preuve de gentillesse vis-à-vis de toi, ça veut dire quelque chose. Parce que d'après ce que tu m'as dit, c'est pas trop sa tasse de thé.
-    Je n'en sais rien. Et je pense que je ne le saurai jamais, dis-je en trempant les lèvres dans ma vodka orange mal dosée.
-    Je te dis qu'il va revenir. Il a des sentiments pour toi, j'en suis sûre.
-    Peut-être, dis-je, soudainement gêné par tant de prétention. Mais même si c'était le cas, il ne l'avouerait jamais, alors c'est du pareil au même.
-    Fais-moi confiance. Il va revenir vers toi. Ou au moins accepter que tu reviennes vers lui.
  J'aurais voulu pouvoir y croire mais les faits ne me laissaient aucun espoir.
Cependant, l'idée de ma soeur avait fait son chemin, c'est ainsi que j'abordai le samedi matin avec un mal de crâne carabiné et un espoir revenu et toujours plus grandissant. Il m'était impossible de prétendre que je n'avais pas eu un instant la folle impression qu'Andreï pouvait avoir des sentiments pour moi, qu'il ne m'était jamais venu à l'esprit qu'il ait voulu m'exclure de sa vie pour d'autres raisons que la mise en danger de sa carrière. Malgré la difficulté, je tentais de raisonner avec une certaine objectivité et force m'était de reconnaître qu'il ne m'avait jamais rejeté par lassitude, il ne m'avait pas non plus énoncé clairement que je ne l'intéressais pas. Connaissant le personnage et le sachant si peu enclin à faire grand cas des sentiments de ses semblables, je l'imaginais difficilement ne pas évoquer son ennui et son désintérêt voire son mépris pour moi dans l'unique but de ne pas heurter ma sensibilité. Il s'était contenté de mentionner sa carrière, rien de plus, ne faisant que renforcer des certitudes écloses en moi qui n'attendaient qu'une matière propice à leur développement.
  J'étais impuissant à rivaliser avec la terrible maîtresse qu'était l'Ecriture, cependant j'étais tout à fait capable de me placer en retrait. Je le voulais et j'étais prêt à toutes les concessions pour l'avoir, prêt à accepter d'être la dernière de ses priorités et à m'offrir à lui sans les inhibitions qui m'avaient d'abord retenu. Andreï était homme à faire oublier les bienséances et les convenances. Connaissant trop bien l'être humain et ayant tant d'ascendant sur lui qu'il avait réussi à me rendre fier de notre brève liaison tandis que quelques mois auparavant, j'étais encore dégouté par l'homosexualité, même platonique.
Je voulais saisir l'inssaisissable et posséder celui qui, à ma connaissance, ne s'était jamais laissé approcher d'assez près pour être capturé, ni même cerné.

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Chapitre LVIII.  posté le mercredi 30 janvier 2008 22:38

  Alors que le jour commençait à décliner, je pris ma veste et fermai la porte à clé derrière moi. J'avais près d'une demi-heure de retard mais je réalisai qu'il était préférable d'arriver dans une pièce bondée où ma présence serait rendue plus difficilement détectable, trop anxieux que j'étais vis-à-vis de la réaction de mon ancien amant. Je l'imaginais mal déclencher un scandale à ma simple vue, mais je me doutais du pouvoir dévastateur qu'un regard glacé empreint de mépris et de colère pourrait avoir sur moi.
  Je ne connaissais que mal le quartier dans lequel se déroulait la soirée de lancement du livre d'Andreï et la station Ségur m'était inconnue. C'est ainsi que je fus introduit avec trois quarts d'heure de retard dans une pièce dont la richesse et la démonstration de la décoration n'avait rien à envier aux personnages qui l'occupaient. Hommes et femmes virevoltaient dans un ballet écoeurant de superficialité. Les gloussements se mêlaient aux graves rires de gorge, le tout noyé dans un brouhaha bourdonnant. J'eus tout à coup une envie irrépressible de faire demi-tour pour redescendre les escaliers et m'enfuir, mais je le vis.
  Il était là, cerné de toutes parts par des individus auxquels il n'accordait aucune attention. Son regard gris se perdait dans le vague tandis que des paroles laconiques franchissaient ses lèvres par intermittence. Je fus incapable de me soustraire à la vision de cet homme au visage d'une dureté et d'une rigueur magnifiques en total contraste avec le désordre de sa chevelure. Sa chemise blanche lui donnait trompeusement l'air d'un ange et, malgré mon athéisme fervent, je sentis monter en moi un sentiment d'adoration que l'on ne voue habituellement qu'aux idoles.
  Encore saisi par la beauté de celui que j'avais eu la chance de pouvoir appeler mon amant, je fus poussé vers le buffet par le flot des nouveaux arrivants qui se bousculaient derrière moi. C'est avec dégoût que je jetai un regard sur la bouteille de vodka pour finalement commander un jus d'orange.
  Mon attention fut attirée par la conversation de deux femmes que je reconnus pour les avoir déjà croisées dans des occasions similaires.
-    A ce que j'ai entendu, il fait preuve d'une certaine subversivité dans le dernier. Je n'ai pas encore eu l'ocassion de le lire, mais...
-    Sidorov ? Subversif ?
-    Bon, ça reste du Sidorov, évidemment...
-    Je vois mal Sidorov donner dans le subversif, ce n'est pas vraiment là où il est attendu, son truc c'est plus les romans d'amour à la limite de la mièvrerie.
-    Arrête, c'est plus subtil que ça !
-    Bof, je ne suis pas fan.
-    Et puis c'est toujours un roman d'amour, mais avec un côté subversif. Après c'est ce que m'a dit mon contact dans sa maison d'édition, ça se trouve, c'est juste un petit truc.
-    Tu crois que ça a un rapport avec les rumeurs d'il y a trois, quatre mois ? Tu sais, comme quoi il est homo.
-    Non, je ne pense pas. Et puis il a démenti, il sort avec avec une correspondante d'El Paìs.
-    Ouais, j'y crois moyen. T'as vu la photo ?
-    Non.
-    C'est pour ça. Je t'assure que correspondante d'El Paìs ou pas, ça ne fait aucun doute.
-    Oui, bon, peut-être. Mais en tous les cas, je le vois mal écrire là-dessus. Il est trop intelligent pour se griller aussi bêtement, son public n'est pas prêt à lire un truc pareil, même si c'est du Sidorov et que, quel que soit le sujet, ça reste enchanteur...
-    Bof, tu sais, moi...
-    Je sais, mais imagine ! De toute façon, c'est un amoureux des femmes, ça se voit dans ses bouquins.
-    J'y crois pas trop...
Je laissai là les deux femmes embourbées dans leur conversation stérile et c'est avec difficulté que je tentai de me rapprocher de la fenêtre, cherchant un visage familier parmi les personnes présentes, en vain. Finalement, je m'adossai contre l'un des murs blancs et laissai mon regard se perdre aux quatre coins de la pièce. Les visages inconnus se mêlaient aux visage entr'aperçus sans jamais attirer mon attention. Lorsqu'un mouvement de foule me permit d'admirer Andreï à présent à découvert, je ne pus quitter le délicat profil des yeux. Un ennui profond se lisait sur ses traits et une inspection minutieuse me permit de constater qu'il semblait terriblement fatigué. Son regard glacé parcourut l'assemblée et lorsqu'il se posa sur moi, je le vis tressaillir tandis que le mécontentement tordait sa bouche en une moue agacée. Il s'avança vers moi à grands pas, fendant la foule et quittant son interlocutrice sans un mot.
-    Qu'est-ce que tu fous là ? Je croyais avoir été clair, siffla-t-il entre ses dents.
  Des regards curieux commençaient déjà à se poser sur nous. Je me sentis envahi par la peur que le lien soit fait entre moi et l'article qui avait signé l'arrêt de mort d'une relation à laquelle j'avais tenu plus que tout quelques mois auparavant. Triste reflet de ma dépendance : j'avais peur pour lui et non pour moi-même.
-    Tu l'as été. C'est mon journal qui m'a envoyé, dis-je avec tout la décontraction dont je pus faire preuve. Mais je ne vais pas rester ici bien longtemps.
-    Très bien.
-    Parfait, dis-je avec suffisance alors qu'il me tournait déjà le dos.
  Après une quinzaine de minutes consacrée à l'observation des journalistes, auteur, éditeurs et autres pique-assiettes qui constituaient la foule hétéroclite qui m'entourait, je fus ivre de bruit et décidai d'aller prendre l'air sur la terrasse pour me soustraire à la cacophonie ambiante.
  Je m'accoudai à la balustrade pour contempler la ville que j'aimais. Plongé dans les ténèbres, Paris semblait bien plus beau, illuminé par toutes les minuscules tâches scintillantes des réverbères, des habitations et des phares qui trouaient l'obscurité. La vision de la capitale m'avait toujours apaisé, j'y trouvais ces centaines de milliers de personnes pour m'entourer, ne m'abandonnant pas à la solitude. Et malgré l'anonymat de cette masse, deux personnes pouvaient se trouver, parfois même sans se chercher, se réunir puis se séparer dans l'indifférence générale. C'était cet anonymat que recherchait ma mère en quittant notre Drôme natale : l'anonymat, celui-là même dans lequel j'avais fini par me complaire jusqu'à ce qu'il fasse de moi "quelqu'un".
  J'interrompis là mes réflexions, pertubé par le claquement sec d'un briquet métallique que l'on referme. Andreï, tenait un verre de vodka dans sa main gauche, laissant les glaçons s'entrechoquer au rythme de ses pas, une cigarette était emprisonnée entre ses lèvres. Il vint s'adosser à la balustrade, tournant le dos à la ville que j'admirais quelques secondes auparavant. Nous restâmes silencieux durant un temps qui me parut une éternité et je n'avais aucune envie de briser ce mutisme bilatéral, pour quoi faire ? Que dire ? Pourquoi se perdre dans des paroles stériles tandis que sa décision était définitivement arrêtée.
-    Alors, c'est réellement ton journal qui t'a envoyé ?
-    Oui, ils croient qu'on est proche, répondis-je, tentant sans succès un sourire ironique dont seul Andreï avait le secret.
-    Et tu n'aurais pas pu refuser ?
-    Quand on me demande quelque chose, j'obéis.
-    Oui, je sais, dit-il dans un sourire à peine perceptible, je sais.
-    Mais pourquoi est-ce que tu viens me parler alors que tu n'as qu'une envie, que je me tire ? demandai-je avec un flegme surjoué.
-    Je m'ennuie, soupira-t-il.
  Le vent qui se levait faisait doucement virevolter des mêches de cheveux autour de son visage. Il posa son regard sur moi et je sentis ses yeux glacés me pénétrer à tel point que le malaise me saisit à la gorge, l'imaginant capable de lire dans ma façon de le regarder les sentiments que j'éprouvais.
-    Ils doivent te chercher, tu devrais rentrer, murmurai-je, espérant qu'il ne prêterait pas attention à ce que je disais et ce fut le cas.
-    Qu'ils me cherchent. Ils s'ennuient autant que moi, ça les occupera.
  Qui étaient-ils ? Ils étaient l'obstacle à mon bonheur, ils étaient l'obstacle à l'épanouissement d'Andreï. Ils étaient l'opinion publique.
-    Il paraît que ton nouveau livre est... Subversif.
-    Qui t'a dit ça ?
-    Je l'ai entendu.
Il soupira et reporta son regard sur la ville qui s'entendait face à nous.
-    Subversif... Ils m'ont donc réellement enfermé dans un schéma type.
-    Comment ça ?
-    La moindre originalité par rapport à ce que j'écris habituellement devient de la subversivité. C'est désolant.
-    J'en sais rien, je ne l'ai pas lu.
  Il resta silencieux, propulsant par intermittence la fumée de sa cigarette qui, malmenée par le vent, s'enfuyait en quelques secondes vers la ville endormie. Je ne me lassais pas de le regarder, si proche de moi mais à la fois terriblement lointain, dans un monde auquel je ne comprenais rien. C'en était trop. Il m'était impossible de l'oublier alors que sa seule présence suffisait à faire chavirer ma raison. Il en avait fini avec moi, mais je n'avais pas la volonté nécessaire à tirer un trait sur notre histoire sans regarder en arrière.
-    Je voudrais que tu t'en ailles, murmurai-je.
-    Pardon ?
-    Tu peux me parler sans que cela ne te touche vraiment, mais ce n'est pas mon cas. Tu veux m'oublier définitivement et moi aussi, mais j'en suis incapable si tu restes là. Tu comprends ? Je ne peux pas faire semblant de n'en avoir rien à foutre. Et tu ne m'aides pas... Alors je voudrais que tu me laisses tranquille, d'accord ?
Il tourna la tête et ses yeux se posèrent sur moi tandis qu'un demi-sourire venait s'imprimer sur ses traits. Je pus voir un éclair de résignation dans ce regard, mais il retrouva bien vite sa dureté première.
-    Non.
-    Ce n'est pourtant pas difficile... Je veux juste que tu arrêtes de toujours être si ambigu, si paradoxal... Je ne sais pas à quoi m'en tenir. Tout à l'heure, tu voulais que je m'en aille et à présent tu viens me parler comme si de rien n'était. Je n'y comprends rien ! Qu'est-ce que tu veux au juste ?
-    Je n'en sais rien.
  Cette dernière phrase me suprit au plus haut point. Il l'avait prononcée avec une réelle indécision et avait abandonné cette voix monocorde qu'il affectionnait. Je compris alors à quel point il était perdu, tiraillé entre, d'une part, sa carrière, et de l'autre, ses envies. Il était attiré par moi, peut-être pas de la même façon que je l'étais moi-même, mais il voulait d'une histoire. Je le savais mais n'avais jamais osé y croire réellement, ses dernières paroles s'étaient chargées de faire s'évanouir mes doutes.
-    Je n'en sais rien, répéta-t-il.
  Des pas se firent entendre sur le sol mouillé de la terrasse et je tournai la tête pour découvrir un homme d'une quarantaine d'années qui se balançait d'un pied sur l'autre avec un air profondément intimidé.
-    Monsieur Sidorov ?
-    Oui, gronda Andreï sans même se retourner.
-    Il faudrait revenir...
-    Pourquoi ?
-    Il y a des journalistes qui voudraient, commença l'homme en se tordant les mains.
-    Ils attendront, l'interrompit l'écrivain.
-    Ouais, mais il faudrait avoir un comportement un peu plus vendeur... C'est tout...
-    Ah oui ?
-    C'est votre éditeur qui m'a envoyé vous le dire, ce n'est pas...
-    Dans ce cas, vous lui direz que les journalistes attendront.
-    Mais...
-    Ils attendront, le coupa Andreï d'un ton sans appel. Vous pouvez y aller, je ne vous retiens pas.
  L'homme s'effaça dans une dernière courbette pathétique. Cette réaction était typique de mon ancien amant mais je ne pus m'empêcher d'y voir plus qu'un simple ennui. Il avait momentanément délaissé sa carrière pour rester à mes côtés, ne serait-ce que quelques minutes. Je sentis la plénitude m'envahir et un espoir bondissant prendre possession de moi.
-    Tu devrais y aller, tu es le clou du spectacle.
-    Cela ne m'amuse plus. Jouer perpétuellement la comédie face à tous ces crétins m'ennuie. Ils n'ont pas eu besoin de moi pour s'imaginer qui je pouvais bien être, ma présence n'est pas nécessaire à faire pérenner cette image.
-    Est-ce que tu aimes vraiment ça ?
-    Quoi donc ?
-    N'être qu'un produit de consommation.
-    C'est réellement ce que tu penses ?
-    Je ne sais pas. Je ne sais plus ce que je peux penser...
-    Je ne suis pas un produit de consommation. Je le serais si j'étais ce qu'ils pensent de moi, mais ce n'est pas le cas, je me contente de me servir de la réputation qu'ils ont décidé de me créer, de leur bétise.
-    Mais eux pensent que tu l'es.
-    Crois-tu que leur avis m'importe ?
-    Plus que tu ne veux l'avouer, puisque tu t'es senti obligé de démentir les rumeurs sur ton homosexualité.
-    Je ne suis pas homosexuel. Je me contente de concrétiser mes désirs, ajouta-t-il devant mon air peu convaincu. Et cette rumeur me desservait, je n'utilise que ce qui peut représenter un avantage.
-    En fait, tu es comme eux. Tu crées une image qui n'existe pas. Tu te targues d'avoir le pouvoir de vivre ta vie comme tu l'entends, mais tu es tellement coincé par la peur des apparences que tu te contentes de vivre une vie par procuration. Tes beaux préceptes ne s'appliquent pas à toi-même.
-    Coincé par la peur des apparences ?
-    Oui. Tu n'es pas plus courageux que ceux que tu dénigres. Si tu étais vraiment celui que tu prétends être réellement, tu ne t'embarasserais pas des convenances et tu leur ferait pour de bon ce bras d'honneur que tu imagines leur faire.
Il leva un sourcil, répondant apparemment au jeu provocateur que j'avais instauré.
-    Qu'est-ce que tu espères en racontant tout ça ?
-    Je n'espère rien, je constate. Je constate que tu as beau dire que je ne suis qu'une victime de la vie, tu n'es pas mieux que moi. Au contraire. Je n'ai pas ressenti le besoin de démentir ce qui avait été dit dans les journaux.
-    Evidemment. Tout le monde se fout de ton orientation sexuelle.
-    Le monde oui, mais pas mes proches. Ma mère refuse de me parler, mais je n'irai pas me jeter à ses pieds en niant tout. Je me contente d'attendre qu'elle accepte ce que j'ai fait, ce que je suis.
-    Attendre...
-    Mon attente est plus courageuse que ton déni.
-    Où est le courage dans l'attente ?
-    Où est la bravoure dans le déni ?
  Il soupira et sourit avant de murmurer :
-    Tu as changé, Gabriel.
-    Toi, non.
-    Veux-tu cesser d'être toujours sur la défensive ?
-    Quelle ironie...
-    Ca me plaît.
-    Quoi ?
-    Tes prises de position. Je ne retrouve plus le gamin apeuré qui pleurnichait sur le pas de ma porte et cela ne me déplaît pas. Si je ne te connaissais pas si bien, je jurerais que tu deviens un homme.
  Je me tournai vers lui pour le voir me lancer un regard amusé, un sourcil négligemment haussé. Et soudainement, je sentis que c'était le moment. J'aurais pu attendre encore et encore qu'il se décide à m'accorder de faire le premier pas mais je ne voulais plus d'une faveur, je voulais prendre moi-même la décision qui aurait le pouvoir de tout faire basculer et ainsi lui prouver que j'étais définitivement l'homme qu'il commençait à apercevoir en moi.
  Je me rapprochai de lui pour passer ma main derrière sa nuque et approcher son visage du mien. Ainsi, dans l'anonymat de la nuit parisienne, deux personnes se trouvèrent à nouveau dans l'indifférence générale au travers d'un baiser passionné qui éclipsa le monde extérieur, laissant derrière nous les lumières aveuglantes et les bruits de la rue. Ses lèvres s'entr'ouvrirent, me permettant d'insérer ma langue entre ses dents dans un baiser empreint de désir. Ses coudes quittèrent la balustrade pour que ses mains aient tout le loisir de m'enlacer en enserrant ma taille. Un sentiment de sécurité qui m'avait abandonné trois mois plus tôt commença de nouveau à irriguer mes veines et je le serrai plus fort encore, pour ne plus jamais lui laisser la possibilité de s'enfuir et de me laisser seul face à une vie qui n'avait plus de sens tant qu'il n'était pas là pour lui en donner un. Sa main gauche ébouriffait doucement mes cheveux tandis que la mienne caressait sa joue. J'aurais pu rester ainsi, au contact de son corps, pour toujours. Mais la réalité nous rattrapa, me propulsant avec violence contre le mur infranchissable de mes espérances.
-    Euh... Monsieur Sidorov, il faut vraiment venir...
  J'ouvris les yeux pour voir Andreï lancer un regard empreint de rage à l'importun. Il desserra son entreinte mais n'ôta pas son bras de ma taille. Pour quoi faire ? L'homme nous avait vus échanger un baiser. Cependant, ce comportement acheva de me conquérir.
-    J'arrive, finit-il par prononcer, permettant à l'homme de s'en aller, visiblement soulagé.
  Alors qu'il s'éloignait pour rejoindre la porte de la terrasse, j'agrippai sa main.
-    Qu'est-ce que je dois comprendre ? Est-ce que, cette fois-ci, ça avait une signification pour toi ?
-    Je m'en vais dans une heure, tu m'attends ?
-    Oui, je t'attendrai. Je ne fais que ça, ajoutai-je dans un sourire.

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Chapitre LIV.  posté le mardi 05 février 2008 21:16

  Jamais attente ne me parut plus longue et il me fut difficile lorsqu'un ancien collègue de Littera m'aborda pour me faire la conversation de concentrer mon attention sur lui, trop occupé que j'étais à admirer celui qui affichait son mépris et son ennui avec tant de classe.
  Lorsqu'Andreï me fit un signe discret de la main, je m'excusai auprès d'Etienne et pris la direction de la sortie seul, pour que le lien ne puisse être fait entre mon ancien amant et moi-même. J'attendis devant l'immeuble une dizaine de minutes avant de le voir pousser la lourde porte en fer forgée.
-    Je suis garé en face.
  Il déverrouilla la berline noire et y prit place. Alors que j'ouvrais la portière droite, je restai figé quelques instants. Etait-il raisonnable de le suivre alors que je savais pertinemment que j'allais en souffrir à nouveau ? N'était-il pas temps de sacrifier mes envies au profit d'un comportement plus adulte ? Il l'avait justement souligné, je n'étais plus celui qui le suivait aveuglément en toutes circonstances, notre relation m'avait fait évoluer et ce rôle de jouet ne me plaisait plus, ou du moins, moins qu'auparavant. Je ne voulais plus être l'objet de ses désirs lunatiques et, même si je doutais qu'il en fut capable, je rêvais d'une véritable relation. J'avais parfaitement compris que rien d'officiel ne pourrait naître de notre histoire mais je voulais que lui-même reconnaisse son existence. Cependant, rien n'était plus incertain et simple fait de m'assoir dans cette voiture me replongerait dans des tourments que j'avais tenté d'oublier sans résultat. Il était encore temps de refermer la portière sur un futur difficile et de dire adieu à Andreï pour toujours, mais cela m'était impossible. Il avait fait preuve, ce soir-là, d'une humanité que je ne lui connaissais pas et j'étais mué par la curiosité de découvrir ce à quoi cela pouvait nous mener. Je voulais apercevoir un Andreï qui m'avait toujours été refusé jusqu'à présent, voir jusqu'où ce dévoilement pouvait se développer.
-    Tu montes ? demanda-t-il avec une voix dans laquelle perçait un certain agacement.
  Je refermai la portière sur moi, acceptant un avenir incertain et indubitablement difficile. Une voix attira mon attention et je tournai la tête pour apercevoir un homme hurler de l'autre côté de la rue :
-    Andreï ! Tu ne peux pas partir maintenant !
  Sans regarder derrière lui, l'homme assis à mes côtés enfonça la pédale de l'accélérateur et démarra dans un crissement de pneus qui déchira le silence nocturne. La voiture prit de la vitesse, abandonnant derrière elle l'homme gesticulant en vain.
-    C'était qui ?
-    Mon éditeur, dit Andreï d'une voix neutre tandis qu'il brulait un feu rouge.
  Lorsque la lourde porte noire s'ouvrit sur un appartement plongé dans l'obscurité, je ne pus retenir un frisson. J'entrai à sa suite et restai silencieux tandis qu'il fouillait dans les poches de son manteau pour y trouver ses cigarettes. Ceci fait, il appuya sur l'interrupteur du salon et se laissa tomber dans son fauteuil. Dans une volute de fumée, il prit sa tête entre ses main avant de soupirer :
-    Cette mascarade m'a épuisé.
-    Il va falloir que je te pose des questions.
-    Encore ?
-    Pour mon article cette fois-ci.
-    Encore un ?
-    C'est pour ça que j'étais là ce soir.
-    Ah, oui. En effet. Si ça continue, on va finir par m'associer à tes articles médiocres.
-    Si ce n'est pas déjà fait, dis-je, ignorant la provocation ostentatoire.
-    Et qu'est-ce que tu veux me demander ?
-    En fait, j'en sais rien.
-    Je vais me coucher, soupira-t-il en se levant.
-    Je suis sûr que tu n'as jamais lu un de mes articles.
-    En effet, à part celui qui me concernait, évidemment. Mais j'imagine qu'ils ne sont pas tous si mièvres ?
-    Ca ne devrait pas m'étonner.
-    Quoi donc ?
-    Que tu n'aies lu que celui qui te concernait.
-    Ca t'étonne ? demanda-t-il dans un sourire en coin.
  Il éteignit sa cigarette et sortit de la pièce, je le suivis jusque dans la chambre. Il se déshabilla et se coucha sans un mot, quelques minutes plus tard, il s'était endormi. Je m'allongeai à ses côtés, incapable de trouver le sommeil. Je passai de longues minutes à admirer le visage de celui qui se dévoilait peu à peu. Je commençai à entr'apercevoir l'être vulnérable qu'il était en réalité et son doux visage que l'assoupissement avait décrispé me parut d'autant plus beau et harmonieux. Sa bouche s'entr'ouvrait sur une respiration régulière et je fus soudainement pris d'une folle envie de le serrer contre moi, cependant, je n'en fis rien. Je pensais que nous aurions fait l'amour ce soir là, mais ce ne fut pas le cas et je lui fus reconnaissant de ne pas me cantonner dans ce rôle d'objet sexuel qu'il semblait me donner généralement. Je ne retrouvais plus les éléments qui avaient plongé notre précédente histoire dans la déroute qu'elle avait connue et je m'autorisai alors à espérer une relation saine, ou du moins, moins compliqué qu'auparavant. Et c'est ainsi que je m'endormis, bercé autant par son souffle que de douces illusions.

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Chapitre LX.  posté le mercredi 13 février 2008 00:00

Le lendemain après-midi, je me réveillai dans un lit qui n'était pas le mien et je réalisai alors que tout cela n'avait pas été qu'un doux rêve. Je me retournai pour constater que l'oreiller voisin du mien était inoccupé. Je me levai et, attiré par le bruit de la cafetière, j'entrai dans la cuisine pour y trouver Andreï torse-nu et négligemment adossé contre l'évier. Il semblait aussi peu éveillé que moi et ses cheveux ebouriffés qui encradraient un visage encore marqué par le sommeil ne détonaient pas avec cet état de fatigue général qui émanait de lui.
-    Bonjour, murmura-t-il.
-    Bonjour, ça n'a pas l'air d'aller.
-    Juste une migraine, dit-il en lançant un regard éteint à la cafetière.
-    La vodka ?
-    Certainement.
La veille, j'avais renoncé à dénombrer le nombre de verres emplis du liquide transparent qu'il avait ingurgité. La seule certitude que je pouvais avoir à ce sujet était que la moitié de ceux-ci auraient suffit à m'occasionner un coma éthylique.
-    Il va vraiment falloir que je te pose des questions.
-    Es-tu vraiment obligé de faire cet article ?
-    Si je ne le fais pas, Patrick va me tuer et comme tu peux l'imaginer, je...
Je m'interrompis alors qu'il haussait un sourcil interrogateur, prenant conscience du lapsus qui venait de franchir le seuil de ma bouche.
-    Enfin... Pas Patrick...
Mais il me fut impossible de terminer ma phrase, ébranlé par la resurgence soudaine de mon ancien rédacteur en chef. Ma détresse suite à son décès avait été éclipsée par la soudaine réapparition d'Andreï et je n'avais pas réellement eu l'occasion de faire le deuil de mon père spirituel, nouvelle preuve de l'ascendant sur moi que pouvait avoir sur moi l'homme exténué qui me faisait face et concentrait toutes mes pensées. Je levai les yeux pour constater qu'Andreï me regardait avec compassion, ou pitié, il m'était difficile de le déterminer.
-    Tu l'aimais bien, n'est-ce pas ?
-    Je crois que je lui devais tellement que oui, murmurai-je, tentant vainement de contenir les larmes qui me montaient aux yeux. J'aurais voulu lui dire que...
-    C'est trop, tard, il est inutile de regretter.
-    Je ne suis pas comme toi ! Il m'arrive de ressentir le poids de la culpabilité et d'avoir des remords.
-    Il ne peut pas t'entendre. Quelle est l'utilité de te torturer ainsi ?
-    Tout n'est pas toujours une question d'utilité, tout le monde n'est pas aussi pragmatique que toi. Bien sûr que je ne peux plus rien y faire, mais ça ne m'empêche pas de me dire que j'aurais du agir autrement.
Il me tendit une tasse de café fumant tout en haussant les épaules.
-    Tu n'as jamais perdu un être cher ?
Il tressaillit.
-    Si.
-    Et tu ne t'es jamais dit que tu regrettais de ne pas avoir pu lui dire tout ce que tu voulais avant qu'il ne disparaisse.
-    Je n'ai jamais rien eu à leur dire, dit-il en claquant la porte de la cuisine derrière lui.
Je restai immobile quelques minutes, sans prêter attention à la tasse qui brulait ma paume. Accepterait-il un jour de me parler de lui, ou plutôt d'évoquer avec moi des sujets qu'il se refusait à aborder ? Je ne connaissais rien de sa situation familiale et mon intuition me portait à croire que ses dernières paroles étaient intimement liées à ce secret qu'il entretenait autour de son passé.
Je sortis donc également de la cuisine et frappai à la porte close de son bureau.
-    Entre.
-    Je te dérange ? demandai-je en poussant la porte.
-    Comme d'habitude, répondit-il sans quitter son écran des yeux.
-    Tu écris encore, constatai-je sans tenir compte de sa précédente remarque.
Il ne répondit pas et j'allai prendre place sur la chaise voisine de la sienne qui semblait ne pas avoir été déplacée depuis trois mois. Combien de personnes s'étaient-elles déjà tenues à ma place ? Je sentis le poison de la jalousie se répandre dans mes veines.
-    Je peux te poser une question ?
-    Je t'ai déjà dit que je n'avais pas la tête à ça, note-les sur un papier et je te rédigerai mes réponses.
-    Ce n'est pas pour mon article.
Il haussa un sourcil et le pianotement de ses doigts sur les touches s'interrompit.
-    Non.
-    Quand tu as dit que tu n'avais jamais rien eu à leur dire, de qui est-ce que tu parlais ?
-    Je crois t'avoir dit que je ne voulais plus entendre tes questions, répondit-il d'une voix neutre.
-    Je voudrais juste savoir...
-    Cela ne te regarde pas, dit-il alors que ses doigts recommençaient à parcourir les touches.
-    Je t'ai raconté énormément de choses à propos de moi, mais je ne sais rien de toi.
-    Je ne t'ai pas forcé la main, si tu éprouves le besoin de t'étendre sur ta vie, libre à toi, mais ne me demande pas de faire preuve d'autant de faiblesse. Je ne suis pas comme toi.
-    Mais normalement, dans une relation, il est normal de...
-    Arrête un peu avec ta norme, je ne suis pas ton ex-compagne, d'accord ?
-    Ce n'est pas ce que je voulais dire.
-    Je suis comme je suis et si cela ne te plaît pas, je ne te retiens pas.
-    Ce n'est pas ça, murmurai-je, blessé par ses derniers mots.
Ses doigts cessèrent leur manège et d'un geste vif, il referma l'écran de son ordinateur avant de se tourner vers moi et de plonger son regard glacé dans le mien.
-    Qu'est-ce que tu attends au juste ?
-    Je ne sais pas vraiment...
-    Je ne serai pas une épaule consolatrice, je ne serai pas ton amant officiel, je ne serai jamais celui que tu aimerais que je sois. Tu le sais, alors qu'attends-tu de moi ?
-    Je n'attends rien. Je n'attends plus rien. Je ne fais qu'espérer.
-    Et qu'espères-tu ?
-    Qu'on a peut-être un avenir, toi et moi.
Un sourire en coin crispa furtivement son visage et il soupira :
-    Je ne comprends vraiment pas ce que je fais avec toi...
Ses lèvres étouffèrent mon indignation dans un baiser passionné et alors que je sentis sa main s'attarder sur mon bassin, je reculai brusquement pour crier :
-    Ca ne se passe pas comme ça !
-    Ah oui ? demanda-t-il dans un miaulement explicite.
Ses lèvres prirent à nouveau les miennes et je me laissai aller à un gémissement désapprobateur lorsque ses mains commencèrent à parcourir mon torse. Ce contact m'avait terriblement manqué et je m'abandonnai à ses caresses expertes. Il se leva et je l'imitai pour me retrouver instantanément propulsé contre le mur du bureau dans un bruit mat, il se plaqua contre moi et je commençai à onduler contre son corps tandis que sa bouche prenait de nouveau possession de la mienne. Il saisit mon bassin entre ses mains pour me presser plus encore contre lui et sa langue s'égara dans mon cou pour en apprécier humidement les reliefs. Je sentis ensuite la pointe de celle-ci descendre encore et encore le long de mon torse jusqu'à ce que mon amant ne soit face à ma boucle de ceinture et qu'il ne la défasse avec violence pour prendre mon sexe dans sa bouche, m'arrachant un soupir de désir. Malgré sa position de faiblesse, Andreï gardait tout son ascendant sur moi mais, pour une fois, je me sentis infimement dominer et cela renforça encore le plaisir que me procuraient les allers et retours de ses lèvres sur ma verge. Alors que, torturé par sa langue experte, je sentis monter en moi la jouissance, mon amant se recula avant de se relever pour m'embrasser avec force, je lui répondis avec toute la soumission dont j'étais capable. D'un geste, il saisit mes hanches pour me retourner contre le mur et il se pressa contre moi, écrasant mon torse sur le mur glacé. Je sentis de légères morsures de plus en plus prononcées couvrir mes épaules et je ressentis le plaisir que prenait Andreï à retarder le moment fatidique que mon corps appelait et désirait connaître à nouveau. Sa langue parcourait ma nuque et mes épaules dans des caresses sensuelles tandis que ses mains tenaient encore, fermement emprisonné, mon bassin. Au terme de minutes qui me parurent éternelles, mon amant se décida enfin et je perçus le claquement sec de sa boucle de ceinture qui s'ouvrait. Je fermai alors les yeux tandis qu'il prenait possession de mon corps avec une douceur que ne laissait pas augurer sa violence première. La douleur me traversa une nouvelle fois, fulgurante et déchirante mais nettement moins intense qu'auparavant et elle laissa rapidement place à un plaisir grandissant que perçut Andreï. Ses mouvements d'abord lents et intermittents laissèrent place à des coups de reins énergiques et réguliers qui m'arrachaient des gémissements toujours plus sonores. Le souffle rauque de mon amant dans mon oreille m'excitait tout autant que sa présence en moi et, dans un geste désordonné, je posai ma main sur la sienne qui maintenait encore fermement mes hanches.
Lorsque je sentis la jouissance prendre possession de mes sens, je serrai les dents, tentant de prolonger encore ce moment avant la douce délivrance. Andreï ne semblait pas faiblir et ses mouvements se firent plus rapides tandis que son souffle s'accélérait également. Je ne pus retarder plus longtemps mon éjaculation et alors que je jouissais, je sentis toute mon énergie s'envoler dans un gémissement de plaisir. Quelques secondes plus tard, le souffle court d'Andreï laissait place à une respiration plus irrégulière et sonore tandis que ses membres se figeaient dans une crispation voluptueuse.
Je sentis ses mains abandonner mes hanches et il se laissa tomber dos au mur, une jambe étendue et un genou plié. Epuisé, je m'effondrai également sur le sol pour poser ma tête sur sa cuisse. Il n'eut qu'à tendre la main pour saisir le briquet et le paquet de cigarettes qui trainaient sur son bureau. Il en alluma une et passa la main dans ses cheveux en exhalant la fumée bleutée qui se perdit dans l'espace de la grande pièce vide.
-    Andreï ?
-    Hum ?
-    Est-ce que tu te demandes vraiment ce que tu fais avec moi ?
-    Oui.
Je détournai mon regard du sien pour ne pas y lire le mépris qui ne manquerait pas de le teinter. Il ajouta alors :
-    Mais si je le savais, cela n'en vaudrait plus la peine.
Je souris et je fus le seul, cependant, cela m'importa peu, ce que venait de dire mon amant le dispensait de cet exercice.

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Chapitre LXI.  posté le dimanche 17 février 2008 12:10

-    Je vais rentrer chez moi, dis-je alors qu'Andreï avait recommencé à pianoter sur les touches de son ordinateur.
-    Tu m'as laissé tes foutues questions ?
-    Tu as bien une idée de ce qui pourrait te mettre en valeur ? Imagine que je te pose des questions à ce sujet là.
-    Je ne vais pas rédiger ton article ! dit mon amant avec agacement.
-    A ce que j'ai cru comprendre, ce serait le seul moyen pour qu'il soit à ta hauteur, dis-je feignant le sérieux.
Il resta silencieux, son regard furieux posé sur moi se détendit et il s'autorisa même un demi-sourire.
-    Crétin.
-    Quoi ? Qu'est-ce que j'ai fait ?
-    Rien, tu es juste foutrement plus arrogant et sûr de toi qu'avant. Je vais devoir m'y habituer. Laisse ton papier sur la table du salon. Je te donnerai mes réponses plus tard.
-    Je dois rendre mon article mardi.
-    Tu n'as qu'à repasser demain soir, dit-il sur un ton qui clotura immédiatement la conversation.
Je capitulai, savourant discrètement cette invitation à revenir dès le lendemain, trop heureux de jouir de cette opportunité pour aller contre le bon vouloir de mon amant.
-    D'accord. J'y vais, à demain.
-    A demain, prononça-t-il, l'air absent tandis que le cliquètement des touches de son ordinateur se répercutait dans la pièce quasiment vide.
-    Andreï ? appelai-je sur le seuil de son bureau.
Il leva les yeux et haussa un sourcil.
-    Est-ce qu'on est ensemble, toi et moi ?
-    Pourquoi est-ce que ça t'importe tant ?
-    Je voudrais juste me situer par rapport à toi, répondis-je dans un regard gêné.
-    Est-ce que tu considères que c'est le cas ?
-    Je ne sais pas. Je crois que oui, mais toi, est-ce que tu...
-    Ne te laisse jamais influencer par les personnes qui t'entourent et n'hésite pas à aller au bout de tes idées.
-    Je dois prendre ça pour un oui ?
-    Ce n'est pas un non.
-    D'accord.
Je refermai la porte sur moi, griffonai quelques questions neutres sur une page de mon agenda et la déchirai pour la déposer ensuite sur la table en verre du salon.
Je lançai un "bonjour" enjoué à une gardienne dépitée avant de pousser la lourde porte en fer forgé du 76 de l'avenue Foch pour retrouver un dimanche après-midi glacé mais ensoleillé. Le vent qui pénétrait par rafales dans le col de mon manteau entr'ouvert ne m'atteignait pas plus que le bruit assourdissant des avertisseurs de voitures : Andreï et moi étions de nouveau "ensemble". Il ne l'avait bien évidemment pas énoncé explicitement, mais ne m'avait pas détrompé lorsque j'avais émis l'hypothèse d'une véritable relation entre lui et moi. Il ne reconnaitrait certainement jamais qu'il pouvait ressentir une certaine affection à mon égard, mais je n'en avais pas besoin, les rares gestes de tendresse qu'il se permettait parfois valaient largement les longues déclarations mièvres et vides de sens dans lesquelles se lançait souvent Daphné.
Que devenait-elle, d'ailleurs ? Nos années de vie commune se perdaient dans un brouillard épais généré par l'agitation des derniers mois. Des années semblaient s'être écoulées depuis notre séparation et j'en venais à douter de l'avoir jamais aimée un jour. L'amour fou et immodéré que je vouais à Andreï rendait toute autre forme de sentiment faible et dérisoire. Je n'avais jamais aimé Daphné comme j'aimais à présent mon amant, mais cela signifiait-il pour autant que je n'avais jamais nourri de passion pour la femme avec laquelle j'avais partagé mon appartement ? Mon béguin soudain pour Andreï n'était pas le premier et la crise qui avait secoué pour brisé mon couple avait manqué de se produire un certain nombre de fois auparavant.
Je n'avais jamais trompé Daphné avant de rencontrer l'écrivain, je m'étais contenté de me complaire dans les avances répétées de certaines amies ou collègues sans pour autant rompre un pacte de fidélité et de loyauté tacite. Après des années passées auprès d'une femme droite et idéaliste, j'avais désespérément besoin de vérifier s'il m'était encore possible de plaire et, omettant de le signaler à ma compagne, il m'arrivait d'aller dîner avec des femmes, uniquement pour percevoir dans leurs regards le reflet d'un homme attirant. Et lorsque le poids de la culpabilité pesait démesurément sur mon coeur, je me livrais à de longues déclarations d'amour que le bovarisme aigu de ma compagne la portait à réclamer.
Même si la décision de la quitter avait été prise de façon impulsive et irréfléchie, je ne pouvais nier la présence de signes avant-coureurs. J'avais plusieurs fois hésité à tout abandonner pour me lancer dans une aventure indubitablement stérile, poussé par un inexorable désir d'affection. Pourquoi n'avais-je pas osé assumer mes envies ? La peur n'était pas étrangère à mon immobilisme, en effet, pourquoi prendre le risque de me lancer dans une nouvelle relation et de recommencer tout un processus de séduction et de remise en question tandis que j'étais paisiblement installé au sein d'un couple stable et sans surprise. Etant perpétuellement dans un état de doute et de questionnement, il m'était quasiment impossible de prendre le risque de quitter le confort d'une histoire destinée à ne jamais connaître de fin. Du moins, c'est ce que j'imaginais à l'époque, mais tout était différent, à présent, et je ne reverrais certainement jamais celle en laquelle j'avais cru voir la femme de ma vie.
Andreï, à la différence des autres, m'avait accordé tant d'attention durant les premiers jours où nous faisions connaissance que j'étais tombé sous le charme de celui dont le désir visible s'ouvrait sur un jeu de séduction puissant mais mal-intentionné. Son statut d'écrivain me flattait et me permettait de ressentir une unicité gratifiante. Je ne pouvais nier que l'évanouissement rapide de mes réticences avait également à voir avec sa grande maîtrise de la manipulation, mais il m'était impossible de reconnaître que cela n'était pas l'un des conséquences de ma perpétuelle recherche d'affection, mais surtout d'attention. Je ne m'étais jamais autant remis en question et redécouvert que depuis qu'Andreï était entré dans ma vie, emportant sur son passage appréhensions et à-prioris, cependant, je n'étais pas encore prêt à me confronter à mes propres faiblesses.
Je n'imaginais pas passer le restant de mes jours à ses côtés car, même si c'était à l'heure actuelle mon voeu le plus cher, je n'avais que trop conscience qu'il ne me permettrait jamais de l'exaucer. Je vivais évidemment dans l'expectative de le voir me proposer de l'aimer à jamais, je ne pouvais m'en empêcher, mais mon amant était de ceux qui se lassent rapidement et ne s'encombrent pas inutilement. Ainsi, contrairement à mes habitudes, j'acceptais une situation sans issue viable, sans penser une seule seconde à tenter de me protéger.
"Saint-Paul" annonça la voix désincarnée qui émanait des hauts-parleurs de la rame. En sortant de la bouche de métro, je fus surpris de ne pas trouver les lycéens qui peuplaient habituellement le quartier, paradant dans les rires tandis que les vieux les jalousaient pour leur ébouriffante jeunesse. Non, ils n'étaient pas là parce que nous étions dimanche. Encore perturbé par mes ébats de la journée, j'avais manqué d'oublier la pendaison de crémaillère de Carine et Serge.
Cette journée était vraiment une bonne journée. La soirée qui s'annonçait me donnerait l'occasion de revoir un groupe d'amis que j'avais injustement négligé et délaissé, trop occupé que j'avais été à ne penser qu'à moi-même, ou plutôt à Andreï. C'est ainsi que pour la première fois depuis un certain temps, j'ouvris la porte de mon appartement le sourire aux lèvres.

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