Chapitre LXII.  posté le jeudi 21 février 2008 21:58

-    Alors il faut lire les journaux pour avoir de tes nouvelles, maintenant ?
-    Laisse-le au moins entrer avant de lui tomber dessus, sourit Serge tandis qu'il caressait affectueusement le dos de sa compagne.
Je remettai la bouteille de whisky que j'avais apportée entre les mains de mon ami et Carine m'attira dans le salon bondé.
-    Ca faisait longtemps qu'on n'avait pas eu de nouvelles, dit-elle, l'air boudeur.
-    Je sais, je suis désolé, prononçai-je, haussant le ton pour couvrir le bruit assourdissant des conversations mêlées à la musique.
Je retrouvais la foule bruyante dans laquelle je baignais la veille, mais cette fois-ci, je me sentais à l'aise, dans mon élément, entouré de visages connus et d'amis.
-    Tu aurais quand même pu nous dire que tu avais quitté Daphné. Tu aurais vu comme je me suis fait recevoir quand j'ai appelé pour son anniversaire !
-    Je suis vraiment navré, j'ai été très occupé ces derniers temps.
-    J'ai cru le lire, dit-elle sur un ton lourd de sens.
-    Elle raffole de ce genre de presse, précisa Serge qui venait de nous rejoindre pour enrouler son bras autour de la taille de sa compagne.
-    Ah oui, murmurai-je, guettant la réaction de mes deux amis avec anxiété.
-    On n'y a pas cru, et quand on a vu le démenti, on a compris que c'était qu'un quiproquos. Des gens qui ne te connaissent pas, ils auraient pu leur donner le change, mais on ne nous la fait pas à nous ! s'exclama Carine tandis que Serge me gratifiait d'une bourrade affectueuse.
-    Ouais...
-    Je peux te le dire, maintenant, commença-t-elle, Daphné n'était pas une fille pour toi.
-    Non, assurément, renchérit Serge.
-    Mais vous aviez toujours dit que...
-    On n'allait pas te dire qu'on ne l'appréciait pas alors que tu étais fou d'elle, dit Carine tandis que son compagnon opinait du chef.
Mes deux amis ainsi côte-à-côte étaient touchants dans l'amour visible qu'ils se portaient mutuellement, ils avaient un degré de complicité que nous ne connaitrions jamais, Andreï et moi. Mon coeur se serra lorsque je pris conscience du nombre de bonheurs quotidiens et minimes que je serais amené à sacrifier sur l'autel de ma passion pour lui.
-    Je dois aller remettre du punch dans le saladier, je reviens.
-    Attends, j'arrive, chérie.  A tout à l'heure !
Une fois mes deux amis envolés, je me dirigeai vers le buffet et me servis les dernières gouttes du liquide rouge qui reposait dans le grand saladier en verre.
-    Gabriel ?
Je me retournai en entendant cette voix vaguement familière qui prononçait mon prénom.
-    Charles !
Une accolade et quelques exclamations plus tard, nous étions installés sur deux chaises en périphérie du salon.
-    Ca doit faire au moins...
-    Tu es venu à mon mariage ?
-    Oui, je crois que c'est la dernière fois qu'on s'est vu, d'ailleurs, dis-je en réfléchissant. Ah, non ! Je vous avais aidé à faire les cartons.
-    Donc ça fait cinq ans.
-    Vous avez réemmenagé sur Paris ?
-    Non, non, on est toujours à Bordeaux mais Marie à voulu faire visiter Paris à la petite et on a profité de l'occasion pour répondre à l'invitation de Serge et Carine. Et toi ? Toujours avec la même ? Comment est-ce qu'elle s'appelle déjà...
-    Daphné ?
-    Oui, voilà.
-    Non, on a rompu il y a quelques mois.
-    Ah, désolé, grimaça Charles.
-    Non, non, c'est pas grave, je suis de nouveau avec quelqu'un.
-    Elle est venue avec toi ?
-    Euh... Non, ces soirées c'est pas trop son truc, bafouillai-je.
-    Marie non plus c'est pas trop son truc, mais là, elle a fait un effort. Ah... Les femmes, soupira-t-il dans un clin d'oeil complice.
-    Comme tu dis, approuvai-je, gêné.
-    Papa ! Appela une petite fille d'une dizaine d'années.
Je ne pus m'empêcher d'esquisser un mouvement de recul. Je n'avais jamais aimé les enfants et la gamine qui trépignait sous mes yeux ne semblait pas disposée à me faire changer d'avis.
-    Oui, ma grande ?
-    Je veux aller aux toilettes.
-    C'est au fond du couloir.
-    Mais c'est tout noir.
-    Allume la lumière, dit Charles avec un air rassurant.
-    J'ai peur ! Viens avec moi !
-    Euh, Gabriel...
-    Je comprends, à tout à l'heure.
-    A tout à l'heure.
Non, décidément, je n'aimais pas les enfants. Daphné avait maintes fois abordé le sujet et je lui imposais toujours un refus catégorique, ce à quoi elle répondait en disant que je n'étais qu'un égoïste et que je ne pensais pas une seule seconde à son bonheur, à elle. Elle, elle voulait une famille. Elle, elle voulait quatre beaux enfants. Elle, elle adorait toutes ces réunions de famille braillardes où les jeunes mères surexposent leur petit dernier en tentant de surpasser leurs soeurs et cousines : "Il a un quotient intellectuel très élevé pour son âge", "il a su parler bien avant les autres", " regardez comme il empile bien ses cubes". Daphné adorait, je détestais et cette divergence avait également contribué à la dissolution de notre relation.
Elle avait perpétuellement été dans une recherche du conformisme et de la tranquilité. Enfant de la DASS, bringuebalée de familles d'accueil en familles d'accueil jusqu'à l'âge de huit ans, elle rêvait aujourd'hui de construire un cocon familial soudé et confortable et n'envisageait pas une seule seconde une vie sans enfants, et toujours par paire. Stéréotype parfois agaçant de la femme parfaite des années soixante, elle se complaisait dans une attitude de maîtresse de maison irréprochable à l'allure polissée et soignée et n'avait d'autre ambition que de se retirer dans une maison de campagne, entourée de ses enfants et d'un chien pour parfaire le décor. Son comportement me mettait souvent hors de moi, je ne parvenais pas à comprendre pourquoi elle s'obstinait à piétiner méthodiquement toutes les avancées arrachées avec douleur par les femmes depuis une quarantaine d'années. Mais cette candeur me rassurait tout à la fois, j'étais certain d'avoir un avenir tout tracé à portée de main : mariage, enfants, retraite, mort, point final.
Si elle avait eu le malheur de rencontrer Andreï, elle l'aurait haï pour son refus des conventions affiché et son excentricité ponctuelle. Si Andreï avait eu le malheur de la rencontrer, il l'aurait méprisée pour son conformisme qui confinait si souvent à la bétise.

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Chapitre LXIII.  posté le mardi 26 février 2008 17:05

C'est après une soirée franchement réussie et un peu trop arrosée que je repris la direction de mon appartement. Fort heureusement, mes amis n'habitaient qu'à quelques rues de la mienne, et après avoir tourné à l'angle de la rue de Jouy pour accéder à la rue de Fourcy et traverser la rue de Rivoli, je sentis que ma tête commençait dangereusement à tourner. Je tapai les quatre chiffres de mon digicode en tremblant et j'entrai à temps dans mon appartement pour m'affaler sur le canapé et m'endormir aussitôt, le corps encore secoué de frissons tandis que mon estomac dansait la gigue.
Je fus réveillé le lendemain matin par des éclats de rire lancés trop près de la fenêtre de ma pièce à vivre et par le soleil qui écrasait lourdement ses rayons lumineux sur mes paupières closes. Je tentai péniblement de me lever mais je poussai un gémissement en constatant que ma tête était déraisonnablement trop lourde. "Rien n'est plus traître que le punch" avait un jour dit Eva. Ce matin-là, rien ne me parut plus vrai que cette terrible maxime. C'est avec une infinie lenteur que je me levai pour me diriger vers mon armoire à pharmacie. J'étais si écoeuré que la simple idée d'avaler un comprimé de Doliprane suffit à m'occasionner un haut le coeur. Tiraillé entre un mal de crâne carabiné et une folle envie de vomir, je passai quelques secondes à délibérer en silence dans la salle de bain pour finalement avaler le cachet salvateur. Il était hors de question que j'avale de nouveau une seule goutte d'alcool. J'essayai de faire le compte du nombre de fois où j'avais pensé arrêter de boire à tout jamais mais je pris plutôt le parti d'aller me préparer un café fort. Je jetai un coup d'oeil à la pendule et constatai que j'étais dans les temps pour aller au travail. Cela dit, je doutai d'être capable de supporter le métro, puis le cliquètement des touches d'ordinateur mêlé aux conversations tandis que les imprimantes répétaient leur bruit mécanique et régulier qui résonnait dans tout l'étage. Je saisis alors le téléphone.
-    Allô.
-    Oui, bonjour, c'est Gabriel.
-    Bonjour, tu vas bien ?
-    Pas vraiment... Je voulais justement prévenir que je ne viendrais pas aujourd'hui. Je suis malade.
-    Ah mince, je suis désolée. Tu viendras quand même demain ?
-    Ouais, ouais, je crois que j'ai juste un début de gastro, dis-je péniblement tandis que mon estomac entamait une valse joyeuse.
-    D'accord, soigne-toi, bien alors.
-    Je vais faire le nécessaire, merci.
-    De rien ! Bonne journée.
-    A toi aussi.
Je raccrochai et me trainai jusqu'à mon lit pour y faire une longue sieste bercée de cauchemars de laquelle je n'émergeai qu'à seize heures, essoufflé et en sueur. Mon mal de crâne s'était presque dissipé mais je me sentais toujours terriblement malmené par mon ventre.
-    Saloperie, crachai-je entre mes dents.
Je me mis un potage aux asperges à réchauffer avant de m'installer devant la télévision que je m'étais acheté une semaine auparavant. La sonnerie stridente du téléphone réveilla mon mal de tête jusqu'ici tapi et c'est avec empressement que je décrochai pour ensuite éloigner le combiné de mon oreille, reconnaissant la voix enjouée de ma soeur. Je ne connaissais que trop ses brusques envolées dans les aigus pour ne pas me méfier de ses capacités à faire ressurgir tout à fait ma migraine.
-    Tu veux venir à la maison, ce soir ?
-    Bonjour.
-    Ouais, bonjour. Tu veux venir à la maison, ce soir ?
-    Ce soir, je vais chez Andreï.
-    Ah.
-    Désolé.
-    Je m'en fous, je vais me bourrer la gueule toute seule, c'est tout ce que tu mérites.
Eva analysa immédiatement, en grande experte, le grognement que je produisis malgré moi et lâcha un soupir amusé.
-    T'as eu ton compte, hier, pas vrai ?
-    Ouais... Du punch, dis-je en me massant le front de la main gauche.
-    Le punch, il n'y a rien de plus traître...
-    Je sais bien.
-    Je vais te laisser mariner, appelle-moi si tu veux passer un de ces jours.
-    Promis.
-    Amuse-toi bien, ce soir, dit-elle d'un ton entendu.
-    Je vais juste chercher un papier.
-    Ouais, ouais...
-    Allez, à bientôt.
-    Salut !
Quinze minutes plus tard, je m'étais de nouveau endormi devant une série mal doublée.
Je fus réveillé par les aboiements d'un chien fou deux heures plus tard et c'est avec précaution que j'ouvris les yeux pour constater que le son rauque n'était que le fait d'un puissant berger allemand enfermé dans le petit écran, le grain de l'image me renseigna sur la provenance la série : allemande. Je n'aimais pas les séries allemandes, et je n'aimais pas ce chien. A vrai dire, à l'heure actuelle, je n'aimais pas grand chose. Sauf peut-être Andreï. Mon visage s'éclaira à l'idée de le revoir dans la soirée.
Je décrochai mon téléphone pour composer un numéro que j'avais appris par coeur. Lorsque je connaissais à peine l'écrivain, je n'avais aucun mal à frapper à sa porte à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, mais à présent que lui et moi étions plus intimes, je ne voulais pas gâcher cette émule de relation en m'immisçant trop dans sa vie privée et en m'imposant chez lui contre sa volonté. C'est pourquoi je fus agacé lorsque la sonnerie résonna dans le vide. Je ne voulais pas arriver chez lui à l'improviste mais il ne semblait pas être chez lui, ou du moins, avoir la moindre envie de répondre au téléphone.
Je recommençai le même manège toutes les demi-heures et ce n'est que vers vingt-et-une heure que je pris le parti de me rendre directement chez lui. Je ne voulais évidemment pas le froisser, mais il était impératif que j'aille chercher chez lui le papier sur lequel il avait noté ses réponses à mes questions.
C'est à vingt-et-une heure quarante que je frappai à la lourde porte de son appartement. Je dus attendre quelques minutes avant qu'il ne vienne ouvrir, si bien que j'eus peur qu'il ne soit absent. C'est un homme tendu qui tira la porte vers lui, son regard n'exprimait que l'agacement.
-    Gabriel ?
-    Euh... Bonjour, je devais passer pour récupérer le papier pour mon article.
-    Oh, dit-il en s'apaisant un peu.
-    Tu attendais quelqu'un d'autre ?
-    Non. Pourquoi ?
-    Tu as l'air stressé.
Il ne prit même pas la peine de me répondre et me désigna le salon d'un geste ample.
-    Ton papier est sur la table.
-    D'accord, dis-je tandis que je sentais confusément que ma présence représentait une gêne.
En poussant la porte du salon, je fus surpris de découvrir assise dans le fauteuil en cuir d'Andreï une jeune femme d'une vingtaine d'années. Elle était négligemment appuyée sur un accoudoir tandis que de longs cheveux blonds descendaient en cascade de long de sa poitrine. Elle posa ses yeux gris sur moi et me dévisagea avec attention. Sa peau très blanche formait un adorable contraste avec ses deux lèvres rouges et boudeuses, chaleureuses et accueillantes, perdues dans ce visage fin, aristocratique, carré mais superbe à la fois. Mon ventre qui s'était serré à la vue d'une femme dans le salon de mon amant se détendit soudainement et je laissai échapper un discret soupir de soulagement : elle ressemblait terriblement à son frère. Cependant, après une courte étude plus approfondie, je notai que son regard avait moins d'intensité que celui d'Andreï, il semblait plus flou. En revanche, son visage était nettement moins marqué et dur que celui de l'écrivain et elle gardait une certaine innocence tant sa ressemblance avec une poupée de porcelaine était poussée. Sa minceur conférait presque à la maigreur et une impression de fragilité se dégageait de tout son être, elle faisait partie de ces personnes que l'on a instinctivement envie de protéger.
Elle décroisa les jambes, se leva et s'avança vers moi dans une démarche lascive avant de me serrer la main.
-    Bonsoir, prononça-t-elle d'une voix chaude et envoutante dans laquelle perçait un léger accent.
-    Bon... Bonsoir, balbutiai-je, impressionné.
Andreï croisa les bras et s'adossa au chambranle de la porte du salon avant de soupirer.
-    Je suis Selena, la soeur d'Andreï.
-    Euh... Gabriel.
-    Ravie de vous rencontrer. Tu ne m'avais pas dit que quelqu'un restait ce soir...
-    Il ne reste pas, j'avais même oublié qu'il devait passer, dit froidement Andreï.
Elle jeta sur lui un regard boudeur et ses lèvres s'arquèrent dans une courbe sensuelle. Pour une raison qui m'était inconnue, mon amant semblait transformé par la présence de sa soeur. Alors que je le connaissais dur et indifférent, je le découvrais nerveux. Les mouvements rapides de ses yeux gris trahissaient son anxiété et je ne comprenais pas ce qui pouvait le mettre dans cet état de nerfs. La blonde poupée se retourna avant de se laisser tomber dans le fauteuil sans un bruit. J'avais rarement vu tant de séduction et de sensualité réunies en une seule femme et je n'osais tourner la tête pour apercevoir, posé sur moi, le regard méprisant d'Andreï qui ne manquerait pas de s'amuser de mon expression intimidée.
-    Je veux qu'il reste manger avec nous, prononça-t-elle avec une moue charmante.
-    Je t'ai dit que je ne mangeais pas ici, ce soir.
-    Mais pourquoi ?
-    J'ai un dîner avec mon éditeur.
-    Tu vas me laisser toute seule chez toi ?
-    Oui.
-    Toute seule ? insista-t-elle.
Alors que rien ne le laissait présumer et après une importante joute visuelle, leurs regards gris plongés l'un dans l'autre, Andreï haussa les épaules.
-    Ca n'a aucune importance.
Et sans me consulter, il ajouta :
-    Il peut rester.
La jeune femme laissa échapper un sourire satisfait tandis qu'Andreï claquait derrière lui la porte du salon. Je me précipitai à sa suite.
-    Mais je dois écrire mon article.
-    Je reviens dans une heure ou deux, dit-il en enroulant son écharpe grise autour de son cou. Attends-moi, si tu veux.
-    D'accord. A tout à l'heure.
Alors qu'il refermait la porte sur lui, il se retourna et murmura pour ne pas être entendu de sa soeur :
-    Ne la laisse pas entrer dans la cuisine.
Je me précipitai à sa suite pour lui demander les raisons de sa dernière recommandation, mais ses pas résonnaient déjà dans la cage d'escalier. J'eus beau lui crier ma question, la seule réponse que j'obtins fut le claquement sec de la porte en fer de l'immeuble.

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Chapitre LXIV.  posté le dimanche 02 mars 2008 11:34

Alors que j'entrais dans l'appartement, intrigué par les dernières paroles d'Andreï, j'entendis le son mélancolique d'un archet passé sur les cordes d'un violon. J'entrai dans le salon avec une infinie précaution pour trouver, face à la fenêtre, la soeur d'Andreï passer et repasser avec délicatesse ses doigts le long de l'instrument. Au terme de quelques minutes d'une mélodie douce et envoutante, la jeune femme se tourna vers moi.
-    Qui êtes-vous, Gabriel ?
-    Pardon ?
Elle resta silencieuses quelques instants et secoua la tête de droite à gauche avec un sourire triste.
-    Que faites-vous dans la vie ? Pourquoi êtes-vous ici ? Quels rapports avez-vous avec mon frère ?
-    Je suis journaliste. Et je viens juste chercher un papier, pour une interview.
-    Vous êtes son nouvel amant ? demanda-t-elle sans autre préambule.
-    Oui, avouai-je, décontenancé par les deux yeux gris qui me sondaient.
Elle se mit à rire, un rire chantant mais acéré.
-    Tant pis pour vous. Vous avez faim ?
-    Non, pas vraiment, grimaçai-je, encore écoeuré par mes excès de la veille.
-    Ca tombe bien, moi non plus.
Je ramassai la feuille blanche couverte d'une écriture fine et serrée qui reposait sur la table en verre et lançai avec gêne :
-    Je vais aller travailler dans le bureau d'Andreï.
-    Très bien, dit-elle visiblement déçue avant de placer son violon entre son menton et son épaule.
-    A tout à l'heure, alors.
-    Je vous imaginais plus drôle, Gabriel, prononça-t-elle en insistant démesurément sur mon prénom alors qu'elle se retournait pour faire vibrer les cordes de son instrument.
Sa dernière phrase n'attendait pas de réponse, c'est pourquoi je quittai la pièce pour la laisser en tête-à-tête avec son violon et ses notes mélancoliques. Alors que j'entrais dans le bureau, je ne pus que constater un début d'érection tenace. Mais comment pouvait-il en être autrement face à une femme aussi séduisante, lascive et sensuelle ? Les membres de la famille Sidorov dégageaient une incroyable confiance en eux et, sûrs de leur pouvoir sur autrui, n'avaient aucun mal à l'imposer à leur entourage. Selena Sidorov était extrèmement belle mais également terriblement effrayante. Cela tenait sans aucun doute de la flamme qui brillait dans ses yeux qui, contrairement à son frère, réflétaient constamment des expressions diverses et fiévreuses.
Ce n'est qu'après une trentaine de minutes que je parvins à me mettre au travail, encore hypnotisé par l'incroyable beauté de celle qui avait à présent fait taire son instrument.
Plus d'une heure après, alors que j'avais déjà couvert quatre pages de notes, un bruit formidable résonna dans l'appartement. Je me levai d'un bond, ne doutant pas que l'événement qui venait de se produire était une directe conséquence du fait que je n'aie pas surveillé Selena comme Andreï me l'avait demandé.
Je fis irruption dans le salon pour trouver la jeune femme agenouillée au centre d'un océan de verre brisé formé par les débris de la table basse. Une plaque de sang poisseuse collait ses longs cheveux blonds à sa tempe gauche. En regardant plus attentivement, les tessons, je reconnus parmis les éclats l'étiquette d'une bouteille de whisky et d'une bouteille de vodka. Selena, prostrée, sanglotait au milieu  de ce désordre. Je me jetai à genoux à ses côtés et sentis d'infimes piqures contre mes mollets. Je relevai la mêche brunâtre de la soeur d'Andreï pour constater que sa blessure n'était que superficielle. Voilà ce qu'Andreï avait voulu me faire comprendre, je ne devais pas laisser boire sa soeur.
-    Selena ? Vous m'entendez ?
-    J'en veux un autre, balbutia-t-elle.
-    Quoi ?
-    Un verre. J'ai cassé l'autre.
-    Non, ce n'est pas possible. Ne bougez pas, je vais chercher quelque chose pour votre tempe.
En quittant la pièce pour me diriger vers la cuisine, je marchai sur les éclats de bois de son violon explosé au sol. J'attrapai un chiffon que j'humidifai sous l'eau tiède de l'évier pour venir ensuite l'appliquer contre la tâche qui s'étendait sur le côté du crâne de la jeune femme. Elle leva vers moi un visage défait sur lequel s'imprimait une expression d'intense souffrance. Son regard envoutant avait cédé la place à un regard fuyant et tourmenté.
-    J'en veux un autre...
-    Non, il faut arrêter de boire, maintenant.
-    Tu n'es pas drôle.
Soudain, son visage s'éclaira et elle partit dans un rire dément avant de murmurer :
-    Vous êtes pareil Andreï et toi... Vous êtes pas drôles... Mais qui vous êtes pour me dire d'arrêter de boire ? Surtout lui... Ah lui... Il est tellement bien placé, mon grand frère... Il me dit d'arrêter de boire, et lui...
Elle avait fermé les yeux et se balançait à présent d'avant en arrière. J'attrapai un coussin du canapé pour le placer derrière elle, sentant qu'elle n'allait pas tarder à s'effondrer.
-    Mais c'est pas notre faute... C'est pas notre faute, c'est vrai... Crois-moi...
Elle était secouée de frissons qui s'intensifiaient peu à peu et menaçaient de se transformer en convulsions.
-    Il faut me croire...
-    Je vous crois.
-    Nous, on a rien demandé. On n'était pas comme ça avant. Je me suis pas dit un jour que j'allais devenir une putain d'alcoolique et lui...
-    Je sais.
-    C'est leur faute à eux.
-    La faute de qui, Selena, dites-le moi, dis-je, tentant de la tenir éveillée par tous les moyens.
-    Mais de nos parents, prononça-t-elle comme une évidence. Moi j'étais trop jeune, mais je les voyais faire. Je les voyais faire... Ils n'ont jamais posé la main sur lui, ça non, ils étaient trop bien pour ça ! Mais c'était des sévices psychologiques... C'est comme ça qu'il dit Andreï quand il en parle. Des sévices psychologiques. Ils ont mérité ce qui leur est arrivé... Ces deux salauds, ces putains de chiens. Voilà ce qu'ils ont fait de nous...
Elle marqua une pause et hocha violemment la tête.
-    Ce qu'ils ont fait de nous...
Ce que je redoutais arriva, je vis son corps frêle tomber en arrière tandis qu'elle continuait de gémir. Elle commença alors à vomir et je ne pus rien faire d'autre que de la tirer en arrière pour qu'elle ne repose pas dans la flaque qui venait de se former. Je pris sa tête sur mes genoux et murmurai des paroles apaisantes tout en caressant ses cheveux collés par le sang et la sueur.
C'est à ce moment-là que j'entendis le bruit de la clé dans la serrure. Le porte-manteau grinça en recevant dans ses bras le manteau d'Andreï. Je redoutai le moment inévitable où il pénétrerait dans la pièce. Son visage froid fut saisi par la surprise et sa bouche s'ouvrit sur un cri rauque :
-    Mais qu'est-ce qui s'est passé ?
-    Je... Je suis désolé...
-    Oh... Andreï, j'ai froid, j'ai tellement froid, murmura Selena.
L'écrivain s'agenouilla à mes côtés et prit le corps inerte de sa soeur dans ses bras, sans prêter attention aux éclats de verre qui s'enfonçaient profondément dans la peau de ses avant-bras, laissant derrière eux autant de traînées rouges. Lorsque son coude frôla mon bras, je m'écartai instinctivement. J'en avais appris plus sur lui durant cette soirée que depuis cinq mois, et ce que m'avait révélé Selena m'effrayait inconsciemment.
Ils étaient beaux, le frère et la soeur enlacés, baignés dans cette douleur muette qui émanait de leurs deux corps suppliciés, mêlant leur sang l'un à l'autre. Selena avait reposé sa plaie sur la chemise blanche de son frère et n'esquissait plus un mouvement. L'écrivain caressait doucement les soyeuses boucles blondes de la jeune femme et murmurait des mots apaisants dans une langue qui m'était inconnue.
-    Va me chercher des compresses dans la salle et bain, et une couverture.
-    D'accord.
Ceci fait, je me laissai tomber dans le fauteuil et regardai d'un oeil éteint Andreï panser avec douceur la plaie de sa soeur. Il se leva, portant la frêle jeune femme et la déposa sur le canapé pour s'assoir ensuite sur l'accoudoir. Elle s'endormit immédiatement. Il attrapa un paquet de cigarettes qui gisait dans les ruines de la table basse et alluma un batonnet blanc dans le claquement sec de son briquet.
-    Je suis vraiment, désolé, chuchotai-je.
Il resta silencieux, crachant régulièrement une épaisse fumée bleutée.
-    Si j'avais su, j'aurais fait plus attention.
-    Ce n'est pas de ta faute, finit-il par dire, otant un poids de mes épaules, j'aurais du être plus clair.
-    Elle a dit des choses qui...
-    Ah, me coupa Andreï, m'intimant tacitement l'ordre de me taire.
-    Sur vos parents, continuai-je sans prêter attention à l'interruption.
Il tressaillit et garda le silence.
-    Je voudrais vraiment que tu m'en parles.
-    Tu as dit que tu étais prêt à toutes les concessions pour moi, non ? Cela implique de garder le silence sur ce dont je ne veux pas te parler. Et je te conseille de le faire si tu ne veux pas dire adieu à ce que tu appelles sottement une relation.
-    C'est du chantage !
-    Oui.
Et tandis qu'il était là, à regarder sa soeur dormir, j'eus une folle envie de prendre mon manteau et de partir. J'avais déjà assez enduré ses sautes d'humeur perpétuelles, je m'étais trop souvent soumis à ses moindres désirs sans rien recevoir en retour. Je n'avais plus envie d'être son souffre-douleur, mon attitude était ridicule, cet attachement et ce dévouement sans faille était purement et simplement stupide. Je commençais à réaliser que rien ne pourrait jamais naître de ce qu'il ne considérait même pas comme une relation, et malgré tout ce que j'avais pu reprocher à Daphné, nous n'étions pas si différents. Nous avions tous deux envie de stabilité, envie d'une vie à deux qu'Andreï me refuserait toujours, envie de pouvoir avoir confiance en son partenaire. Il était encore temps de me lever et de partir, de claquer la porte sur une relation condamnée d'avance par un homme qui l'était également. Mon amour ne trouverait jamais de réciproque, il était nettement plus raisonnable de rompre immédiatement un pacte unilatéral plutôt que d'attendre que l'écrivain ne m'expulse purement et simplement de sa vie, d'un geste, d'une parole anodine à ses yeux. Et pour la première fois depuis cinq mois, je laissais la raison reprendre ses droits.
- J'ai espéré, bêtement, que tu serais prêt à changer pour moi, ne serait-ce qu'un minimum, déclarai-je, insensible à son haussement de sourcil moqueur. J'ai pensé qu'en te faisant confiance, tu accepterais de faire de même. J'ai imaginé que tu pourrait avoir un tout petit peu d'affection pour moi, et que tu agirais en conséquence, que tu ferais attention à ne pas me blesser. Mais je me suis lourdement trompé. Alors je m'en vais. Je pense que ça nous arrange tous les deux.
-    C'est de nos parents qu'elle t'a parlé, n'est-ce pas ? dit-il d'une voix neutre qui m'immobilisa.
-    Oui, murmurai-je dans un souffle.
-    Et qu'est-ce qu'elle t'a dit ?
-    Elle m'a parlé de sévices psychologiques.
Il leva vers moi un regard inexpressif. J'aurais pu continuer mon chemin jusqu'à la porte, mais je restai figé. Sa cigarette se consumait lentement entre ses doigts fins. Une cendre s'écrasa mollement sur le cuir du canapé avant qu'il ne l'époussette d'un geste.
-    Ah, constata-t-il.
-    Qu'est-ce qu'elle voulait dire ?
-    C'est plutôt clair, non ?
-    Pas vraiment.
-    Manipulation, mensonges...
Andreï tourna la tête vers sa soeur lorsque celle-ci poussa un gémissement.
-    La liste est longue, reprit-il.
Sa voix rauque résonnait dans la pièce silencieuse.
-    Je reste, finis-je par prononcer.
-    Pardon ?
-    Je reste, avec toi.
Il esquissa un sourire moqueur.
-    C'est tout ce que je t'ai demandé. De me faire confiance. Je ne veux pas t'obliger à me raconter ta vie en long et en large, je veux juste avoir l'impression d'être quelqu'un vis-à-vis de toi. Je sais que tu vas te dire qu'il suffit de me donner un os à ronger pour que je reste, et que c'est un comportement prévisible, mais je m'en fiche.
Il sourit une nouvelle fois, sincèrement.
-    Tu peux aller te coucher, je vais rester pour vérifier qu'il n'y a plus rien à craindre.
-    D'accord.
J'étais épuisé, mais une fois allongé dans le lit spacieux de mon amant, il me fut impossible de m'endormir. Ce n'est que deux heures plus tard, lorsqu'Andreï prit place à mes côtés, que je parvins à trouver le sommeil.

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Chapitre LXV.  posté le dimanche 09 mars 2008 20:44

Lorsque la sonnerie de mon téléphone que j'avais programmé pour me réveiller à sept heures trente sonna, j'eus les pires difficultés à m'extraire des couvertures pour me lever. Dans une grimace agacée, Andreï rabattit son coussin sur son visage avant de me le jeter.
-    Eteins ça !
-    Oui, désolé.
Je fouillai dans mon sac à la recherche de l'objet du délit et finis par l'éteindre. Lorsque je me retournai, Andreï était assis sur le lit et me lançait un regard assassin. Il passa la main dans ses cheveux et s'extirpa des draps, visiblement de mauvaise humeur.
-    Quelle heure est-il ?
-    Sept heures et demi, dis-je en lui arrachant une moue de mécontentement.
Il enfila un pantalon et sortit de la chambre pour aller dans le salon, je le suivis. Sa soeur était profondément endormie et son visage avait retrouvé sa pureté angélique. Comme son frère, elle était presque plus belle lorsqu'elle dormait, ils semblaient alors détendus et libérés de toute cette souffrance qui teintait habituellement leurs traits fins.
-    Elle habite aussi à Paris ? chuchotai-je.
-    Non, Saint-Petersbourg. Elle est juste venue pour un concert.
-    Elle est violoniste ?
-    Oui, murmura-t-il, jetant un regard éteint aux éclats de bois répandus sur le parquet.
-    Elle en rachètera un autre...
-    Comme d'habitude.
-    Comme d'habitude ?
-    C'est toujours par son violon qu'elle commence lorsqu'elle boit plus que de raison.
-    Tu savais qu'elle était alcoolique ?
-    Evidemment. Mais je ne la vois que trop rarement pour pouvoir y faire quoique ce soit.
Il garda un silence lourd de culpabilité et prit finalement la direction de la cuisine pour y préparer un café si fort que j'eus du mal à le boire sans arborer une grimace disgracieuse.
-    Merde, je dois y aller.
Il posa sa tasse sur le rebord de l'évier et ouvrit un placard.
-    Bonne journée.
-    A toi aussi. Selena repart quand ?
-    Je n'en sais rien, certainement ce soir.
-    Tu lui passeras le bonjour de ma part quand elle se réveillera. Je ne pense pas la revoir tout de suite.
-    Han, han.
J'aurais voulu qu'il me propose de passer le soir-même, cependant, il n'en fit rien et se contenta de fouiller dans son buffet, l'air absent. Je fermai alors la porte avec une infinie précaution, attrapai mon manteau avant de sortir de l'appartement sans un bruit. Nous ne reparlerions plus jamais de cette funeste soirée. Une fois dehors, mon attention fut attirée par un véhicule qui stationnait le long du trottoir. Il n'y avait qu'Andreï pour se garer de façon si ostensiblement gênante, méprisant complètement le confort des gens qui pouvaient graviter autour de lui. Cependant, je ne reconnus pas l'imposante BMW noire et alors que mon esprit s'égarait sur les atteintes au code de la route, j'entendis le moteur électrique de la vitre côté conducteur se mettre en action. Une seconde plus tard, un flash déchira l'obscurité de la matinée sombre et glaciale. Un nouveau jet de lumière vint m'éblouir et je détournai violemment la tête, trop tard cependant pour éviter une troisième détonation lumineuse.
-    Cadre-le avec le numéro de l'immeuble, brailla une voix lointaine.
Je ne leur laissai pas l'occasion de mener à bien leur projet et m'éloignai du 76, avenue Foch d'un pas vif. Une fois entré dans le métro, je pus respirer.
Oppressé de toutes parts, je ne sentais même pas la pression de la masse vibrante des usagers des transports en commun parisiens, trop absorbé que j'étais par le fil de mes pensées. Des paparazzi... Ils avaient provoqué la fin de notre première histoire avec Andreï, et il était hors de question que le schéma ne se répète encore, mais que pouvais-je y faire ? J'étais complètement démuni face à des hommes qui, je le savais, pouvaient attendre des heures, dans l'expectative d'une seule photographie dont le prix pouvait parfois atteindre des milliers d'euros. Et tout cela alors qu'Andreï commençait progressivement à changer...
Cette pensée s'était imposée à moi, ainsi formulée. Andreï commençait progressivement à changer. Et si c'était le cas ? En effet, il ne m'avait pas mis à la porte, alors que je n'avais pas tenu la promesse que je lui avais faite à l'égard de sa soeur. Il avait accepté de m'en dire plus sur son passé, sachant que c'était le seul moyen de m'obliger à rester. Se pouvait-il qu'il tienne à moi ? Cette hypothèse qui m'avait semblé hautement improbable devenait de plus en plus obsédante. Son comportement avait grandement modifié mon horizon des possibles et c'est avec délectation que j'imaginais un Andreï un peu plus doux, un peu plus humain. Encore plus idéal. Il avait toujours nié être capable de changer, mais un doux glissement souterrain était sans aucun doute à l'oeuvre et je pouvais le voir s'adoucir subrepticement. Cette dureté et cette froideur qui m'avaient séduit lorsque je l'avais rencontré n'étaient plus l'unique raison de mon amour pour lui, je voulais à présent le connaître réellement, entièrement. Et quoiqu'il en dise et quoiqu'en dirait certainement Eva, je sentais que nous franchissions, lui et moi, les étapes nécessaires à la construction d'un véritable couple, malgré le chemin pavé d'embuches qui ne manquait pas d'y conduire. Quel plaisir trouver dans la facilité ?
Le souvenir des paparazzi me revint en mémoire, misérables parasites qui allaient sans aucun doute se placer insidieusement dans l'un des engrenages d'une histoire probable, pour ensuite la transformer en fiasco. Ils avaient tout fait capoter la dernière fois, pourquoi cela changerait-il ? Mais tout pouvait changer, même Andreï. Alors... Qui pouvait savoir où l'avenir nous mènerait ? Je l'appris, une nouvelle fois, trop tôt.

 

Désolée pour le temps que j'ai mis à poster un nouveau chapitre, j'ai passé toute la semaine dans un état second. La fac ne me laisse qu'une semaine de vacances, ce qui ne fait que 7 jours et non plus 14 pour me mettre très mal et m'oblige à prendre des cuites tous les jours plutôt que tous les deux jours. Y'a pas à dire, tout un timing... ^^

Merci encore pour vos commentaires et visites !

Pour elle sid : Quand je parlais de "mêche brunâtre" c'était à cause du sang, parce que, oui, je suis une fille très glamour =P

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Chapitre LXVI.  posté le dimanche 16 mars 2008 19:47

-    Je devrais lui en parler ?
-    Je ne sais pas... Ca dépend.
-    Mais si je lui en parle, il y a des chances pour qu'il me quitte encore.
-    Oui, mais tu ne vas pas passer ta vie à le prendre avec des pincettes pour qu'il reste avec toi, déclara Eva.
-    Je sais bien... En même temps, je crois qu'ils n'ont pas réussi à avoir le numéro de l'immeuble sur la photo. Donc ça ne sert à rien.
-    Tu devrais être franc avec lui.
-    Mais je ne veux pas qu'il s'en aille encore...
-    Il doit aussi prendre ses responsabilités !
-    Alors je devrais lui en parler ?
-    Je pense que oui... Sinon, il risque de te le reprocher s'il l'apprend. Et là, il aura de bonnes raisons de te jeter dehors. Cela dit, s'il te quitte à cause de ça...
Elle laissa planer un silence lourd de sens.
-    Oui ?
-    Ecoute Gabi, tu ne mérites pas de te prendre la tête comme ça... Tu dois tout le temps faire attention à ce que tu fais, ou dis, tu trouves ça normal ? Au bout d'un certain temps, dans un couple, on peut se permettre de se laisser aller, mais ça, tu ne pourras jamais le faire. Est-ce que c'est vraiment ce dont tu as envie ? Passer ta vie à surveiller tout ce que tu fais ?
-    Je n'y passerai pas ma vie, il ne m'en laissera pas l'occasion.
-    Mais c'est hallucinant ce que tu es en train de me dire ! Est-ce que tu t'en rends compte, au moins ? Tu sais qu'il va finir par te quitter, fatalement, et tu restes quand même avec lui !
-    Je veux en profiter le temps que ça durera... Je n'ai jamais ressenti quelque chose d'aussi... Enfin...
-    Mais c'est aberrant !
-    Non, juste compliqué...
-    Mais tu acceptes tout de lui !
-    Je sais bien, c'est comme si je ne pouvais pas faire autrement...
-    Je pensais que tu avais plus de volonté que ça...
-    Mais qu'est-ce que vous avez avec cette histoire de volonté ? Est-ce que c'est si difficile de me laisser mener ma vie comme je l'entends ? Oui, je sais qu'il va finir par me quitter, mais ça ne regarde que moi ! Je sais que ça ne durera pas toujours, mais laisse-moi au moins en profiter tant que ça dure. En quoi est-ce que ça te dérange ? Ce n'est pas plus grave que tes histoires d'une nuit.
Je compris à l'expression de ma soeur que je l'avais blessée, elle déclara d'une voix neutre :
-    Si, ça l'est. Parce qu'il est question de sentiments, et pas de sexe. J'ai du te rammasser à la petite cuillère la première fois qu'il t'a quitté, et tu ne le connaissais que depuis un mois, je n'ose même pas imaginer ce que ce sera dans quelques mois...
-    Avec lui, j'ai appris à me protéger, mentis-je effrontément.
Un regard franchement incrédule de ma soeur acheva de me convaincre de l'absurdité de mes paroles. Finalement, elle soupira et s'enfonça plus profondément dans le canapé avant de lacher :
-    Tu as eu des nouvelles de Maman ?
-    Non. Elle ne répond toujours pas à mes appels.
-    Elle culpabilise énormément. Elle pense que c'est de sa faute si tu es homosexuel.
-    Je ne suis pas homosexuel.
-    Reconnais qu'il y a des raisons de se poser la question...
-    Quoiqu'il en soit, ce n'est certainement pas sa faute...
-    C'est ce qu'elle se dit.
-    Mais c'est hallucinant de refuser de me parler pour ça...
-    Tu connais Maman.
-    Oui, et je ne la croyais pas homophobe.
-    Elle ne l'est pas. C'est différent parce que c'est toi. Elle se sent coupable.
-    Mais elle n'a pas à se sentir coupable ! En plus, je suis heureux comme je suis là...
-    Ca, elle ne le sait pas, je crois qu'elle a pas mal d'à-prioris là-dessus. Comme celui que les homos sont toujours torturés par leur différence.
-    Si elle acceptait de me parler, elle saurait que non.
-    Mais elle ne peut pas te parler, ça la renverrait à sa culpabilité...
-    Putain, mais je suis son fils !
-    Ce n'est pas à moi qu'il faut le dire.
-    On s'est toujours tout dit tous les trois, pourquoi est-ce que ça changerait pour une simple histoire d'orientation sexuelle ? Je vais aller la voir.
-    Non !
-    Et pourquoi ?
-    Ne la force pas, OK ? Laisse-lui le temps de digérer, tu sais comme elle est... Elle va même finir par l'oublier, ajouta Eva dans une tentative vaine pour détendre l'atmosphère.
-    Mais je ne veux pas qu'elle l'oublie ! Je n'ai aucun problème avec ce que je suis ! Oui, en effet, j'ai une relation avec un homme, et il n'y a rien à digérer, la personne avec laquelle je partage ma vie et mon lit ne regarde que moi, personne n'a à accepter quoi que ce soit, c'est mon choix, le mien, pas le sien !
-    Arrête de t'énerver comme ça.
-    Je ne m'énerve pas, je suis atterré... Pourquoi est-ce qu'elle aurait besoin de quatre mois pour accepter le fait que je sois avec Andreï ?
-    Ce n'est pas Andreï qui la gêne...
-    C'est une façon de parler ! Il lui faut des mois pour accepter mon attirance pour les hommes, la question c'est "pourquoi" ? En quoi est-ce si grave ? Ai-je fait quelque chose de criminel ? Non ! Je suis juste tombé amoureux d'un homme ! Elle qui passait ses journées à me dire qu'aucune femme n'était assez bien pour moi, voilà que je suis avec un homme, elle devrait être heureuse, non ?
Tout mon incompréhension éclatait à présent sous les yeux ébahis d'Eva qui ne savait plus vraiment comment réagir et se contentait de me regarder fixement.
-    Mais elle a honte de moi, ou quoi ?
-    Non, je ne pense pas... J'imagine qu'elle voit ça du point de vue des petits-enfants qu'elle n'aura pas.
-    Je ne suis pas fils unique ! Des petits-enfants, elle en aura d'autres ! Les tiens !
-    Ils n'auront pas notre nom de famille...
-    Tu crois vraiment qu'elle veut des petits-enfants qui portent le nom de Papa ?
Eva tressaillit involontairement.
-    Alors ?
-    Ce n'est pas à moi qu'il faut t'en prendre, Gabi... Je t'ai toujours défendu auprès d'elle et auprès des autres...
-    Des autres ?
-    J'ai vu les cousins. La semaine dernière.
-    Et alors ?
-    Ils ont dit des trucs horribles, dit-elle, sincèrement peinée.
Nos cousins n'étaient pas conservateurs, juste d'écoeurants stéréotypes. Bourrus, butés, gras et terriblement pathétiques, un concentré de mauvais goût matiné d'une note d'humour nauséabond. Attention, ni racistes, ni homophobes, tout est pour le mieux tant que les étrangers, homosexuels ou assimilés ne les approchent pas de trop près. Une petite blague raciste de temps en temps, le tout soupoudré d'un rire gras et d'une oeillade bovine.
Je n'avais pas eu l'occasion de les voir depuis plusieurs mois, et je ne m'en portais pas plus mal. Cependant, Eva, sûrement par charité chrétienne, se faisait un devoir de diner chez eux régulièrement.
-    Et qu'est-ce qu'ils ont trouvé à dire ?
-    Rien de très important... Tu les connais.
-    Oui, justement, alors ?
-    Rien que des noms d'oiseaux, murmura-t-elle.
-    J'imagine.
Un silence gêné s'abattit sur le salon exigu d'Eva. Je fus le premier à le rompre :
-    Et toi ?
-    Et moi, quoi ?
-    Est-ce que ça te dérange ?
-    Quoi ?
-    Le fait que je couche avec un homme.
-    Sincèrement ?
-    Oui, dis-je, quelque peu anxieux.
-    Je m'en fous. Enfin, je veux dire... Tu fais ce que tu veux. Je me fiche de savoir avec qui tu couches, le plus important, c'est que tu sois heureux. La seule raison pour laquelle votre relation me gêne, c'est juste parce que je sais que tu vas finir par en souffrir. Je te jure, ça m'angoisse... Je crains le moment où tu vas venir me voir pour me dire que c'est fini, parce que là, tu vas être dans un tel état que...
Je m'avançai vers Eva pour me laisser tomber dans le canapé qui hurla sa désapprobation et la prendre dans mes bras.
-    Arrête de t'inquiéter pour moi, d'accord ? Je suis grand maintenant. Je sais ce que je fais.
Existait-il plus gros mensonge que celui-là ?

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