- Quoi ?
Andreï se retourna soudainement, les traits crispés par
la fureur.
- Devant chez moi ?
- Oui.
- Quand ?
- Il y a deux jours.
Il commença à marcher de long en large, tirant
nerveusement de longues bouffées de sa cigarette.
- Devant chez moi !
- Je me suis dit qu'il fallait que je te
prévienne...
Il ne se donna même pas la peine de remarquer que je venais
de lui parler.
- Mais ils n'ont pas réussi à
prendre le numéro...
Il cessa brusquement de faire les cent pas.
- Tu en es sûr ?
- Quasiment. Je me suis éloigné
avant qu'ils n'en aient le temps.
- Très bien.
Il se laissa tomber dans le canapé avec un soupir de
soulagement.
- Tu restes ici ce soir ?
- Si ça ne te dérange pas...
- J'ai juste un manuscrit à relire.
- J'ai un article à corriger,
donc...
Après un repas frugal, nous étions tous les deux
assis dans le canapé. J'eus les pires difficultés du
monde à me concentrer sur les trois pages
dactylographiées qui me faisaient face, trop absorbé
que j'étais par la contemplation de mon amant. Il
était assis, les jambes croisés, le regard
plongé dans une vingtaine de feuillets couverts d'une
écriture italique et serrée. De temps à autre,
un soupir agacé franchissait ses lèvres, il raturait
alors un mot, une phrase, un paragraphe. Le temps passant, ses
cheveux déjà ébouriffés se
transformaient en un désordre de mêches rebelles, le
rendant toujours plus séduisant. J'aurais tout donné
pour que ses yeux gris me fixent avec autant d'intensité et
d'attention que les quelques pages qu'il tenait en main.
Je dus me résoudre à revenir à mon travail,
sans pour autant cesser de jeter quelques regards furtifs à
mon amant, comme pour me convaincre de la véracité de
sa présence à mes côtés. A peine
avais-je terminé de corriger la première page de mon
article que je sentis la fatigue m'assaillir. Andreï
avait raison, je n'avais aucun talent, mais j'étais
également terriblement ennuyeux. Sans m'en rendre compte, je
laissai ma tête dodeliner pour finalement la renverser contre
le dossier et m'assoupir, bercé par le bruissement
régulier des pages du roman d'Andreï.
Lorsque je me réveillai, je sentis de légères
caresses qui ébouriffaient mes cheveux. J'entr'ouvris les
yeux pour voir l'écrivain qui parcourait encore son
manuscrit, sa main droite s'étaient égarée
dans ma chevelure. Je ne parvenais à me souvenir de la
façon dont je m'étais allongé pour avoir la
tête posée sur ses genoux, mais je n'avais qu'une
certitude, je m'y sentais bien. Andreï baissa les yeux sur moi
et interrompit immédiatement le mouvement régulier
qui me remplissait d'aise.
- Je t'avais dit que tes articles étaient
mauvais, Gabriel.
Je ne répondis rien et me contentait de lui sourire.
- J'ai dormi longtemps ?
- Deux heures.
Je soupirai et me tus. Après une dizaine de minutes de
mutisme, je lui posai une question que j'avais tourné et
retourné dans mon esprit et que j'arrivais à
présent à formuler. Le sujet m'avait effleuré
de nombreuses fois mais je n'avais réellement osé
l'aborder avec lui.
- Comment est-ce que tes parents ont pris le fait
que tu sois attiré par les hommes ?
Je sentis le corps sous moi se raidir, cependant, mon amant daigna
me répondre.
- Ils ne l'ont jamais su.
- Tu ne leur as pas dit ?
- Ils sont morts avant.
- Ah, désolé, murmurai-je,
infiniment gêné.
- Tu n'as pas à l'être. Ce n'est pas
plus mal.
Je sondai son visage, cherchant à savoir s'il était
sérieux ou non. Son expression neutre rendit vaine toute
tentative pour comprendre ses sentiments présents.
Constatant qu'il ne semblait pas avoir de difficultés
à aborder le décès de ses parents, je
décidai de pousser plus loin mon inquisition.
- C'était il y a longtemps ?
- Quinze ans.
Un expression de haine déformait son visage.
- Tu ne t'entendais pas avec eux, hein ?
- Oh, je leur dois beaucoup. Ils m'ont appris
énormément. En particulier que l'on ne peut faire
confiance à personne. Et qu'il est déconseillé
de s'attacher à quoi que ce soit. Et à qui que ce
soit.
- Est-ce que c'est vraiment une leçon
à retenir ? Tu ne crois pas que tu pourrais tout simplement
te laisser aller, sans calcul ?
- Non.
- Tu en es forcément capable.
Le regard de l'écrivain se perdit dans la vaste
pièce. Il était touché et cette expression qui
se peignait sur son visage m'était étrangère.
Un maëlstrom de peine et de colère, la même lueur
furtive que j'avais vue passer dans les yeux de sa soeur
lorsqu'elle sanglotait au milieu des débris de la table en
verre explosée. Je posai le dos de ma main sur sa cuisse,
pour lui témoigner mon soutien et également pour me
convaincre qu'il était bien là. Qu'il était
réellement en train de se confier à moi. Que tout
cela n'était pas un songe.
- Non. Lorsque les rares personnes auxquels tu as
eu le malheur de t'attacher dans ta vie t'ont trompé et
trahi... Tu ne peux plus accorder si facilement ton affection. Je
suis comme ça. Je n'ai aucune envie de prendre le risque
de...
- Mais qu'est-ce qu'ils t'ont fait ?
- Je n'ai aucunement l'intention de te raconter
toute mon enfance.
- Tu ne me fais pas confiance ?
Il resta silencieux.
- Si c'est le cas, tu as tort, osai-je.
Il sourit et prit une grande inspiration avant de commencer, se
faisant visiblement bataille :
- Qu'y a-t-il à dire ? Mes parents
faisaient partie de la Nomenklatura, c'est ainsi qu'ils ont fait
leur fortune, nous avons donc été
élevés, Selena et moi, par le personnel de maison.
Nos parents signifiaient tout pour nous. Des modèles, des
idéaux, tout. On les a aimé, alors qu'on les
connaissait à peine. On les a aimé comme seul un
enfant peut aimer. Mais je crois qu'ils nous haïssaient. C'est
du moins ce qu'ils laissaient paraître. Trop habitués
à jouer en faveur de l'asservissement de peuple, trop
heureux de profiter d'un gouvernement fasciste, ils en ont
oublié ce qu'étaient les choses simples. Ils ont
oublié qu'un enfant est vulnérable. Ils n'ont jamais
posé la main sur nous, jamais, mais leurs brimades
perpétuelles, leurs mensonges, leurs insultes... Et
malgré cela, nous n'avons jamais cessé de les aimer
plus que tout. Et puis le bouquet final. Lorsqu'ils sont partis.
Cela faisait deux ans qu'ils étaient en exil en France.
J'avais dix-huit ans, je suis resté à Paris, Selena
en avait huit et est retournée à
Saint-Petersbourg, pour vivre chez nos grand-parents. Un an plus
tard, j'ai appris qu'ils étaient morts. Je ne sais pas
comment. Cela ne m'intéresse pas. C'est tout ce qu'ils
méritaient.
Je lançai un sourire triste à celui qui
n'était en réalité qu'un écorché
vif qui tentait à présent de se protéger, avec
maladresse, imaginant que pour se prémunir d'une quelconque
souffrance, il était nécessaire de se construire
cette image dure et inexpressive qu'il livrait au premier abord. Je
posai alors ma paume sur sa joue pour constater qu'il tremblait.
Cependant, l'émotion que trahissait son visage superbe
laissa rapidement place à son éternel masque
d'impassibilité.
- Merci, murmurai-je.
- Pardon ?
- Merci de m'avoir fait confiance...
Car il m'avait fait confiance, ce dont il se croyait incapable. Ce
geste me suffisait amplement.
- Quant à toi, qu'en ont pensé tes
parents ? demanda-t-il, marquant son envie de s'éloigner du
sujet qu'il venait d'aborder.
- Mon père n'est certainement pas au
courant.
Imperceptiblement, mon amant avait recommencé à
caresser distraitement mes cheveux.
- Et ma mère refuse de me parler. Depuis
l'article. Je ne comprends pas... Je croyais qu'on pouvait parler
de tout, mais il s'avère que non. Je pensais qu'on avait
vécu des choses plus graves... Et que par conséquent,
ce ne serait qu'une bagatelle, mais non. Quand mon père a
été arrêté, on s'est promis qu'on serait
toujours là les uns pour les autres, que tout serait
différent, qu'on serait enfin une famille unie et...
Andreï laissa tomber les pages de son manuscrit et posa la
main gauche sur mon ventre.
- Tu as beau parler de toi en permanence, tu ne
m'as jamais parlé de ton père.
- Rien de très reluisant. Violent et
alcoolique, la même histoire qui se répète
depuis des siècles.
Avec une infinie douceur, il déposa un baiser sur mes
lèvres. Il ne dit rien, et je lui en fus
reconnaissant.
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