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Chapitre LXVII.  posté le vendredi 21 mars 2008 20:28

-    Quoi ?
Andreï se retourna soudainement, les traits crispés par la fureur.
-    Devant chez moi ?
-    Oui.
-    Quand ?
-    Il y a deux jours.
Il commença à marcher de long en large, tirant nerveusement de longues bouffées de sa cigarette.
-    Devant chez moi !
-    Je me suis dit qu'il fallait que je te prévienne...
Il ne se donna même pas la peine de remarquer que je venais de lui parler.
-    Mais ils n'ont pas réussi à prendre le numéro...
Il cessa brusquement de faire les cent pas.
-    Tu en es sûr ?
-    Quasiment. Je me suis éloigné avant qu'ils n'en aient le temps.
-    Très bien.
Il se laissa tomber dans le canapé avec un soupir de soulagement.
-    Tu restes ici ce soir ?
-    Si ça ne te dérange pas...
-    J'ai juste un manuscrit à relire.
-    J'ai un article à corriger, donc...
Après un repas frugal, nous étions tous les deux assis dans le canapé. J'eus les pires difficultés du monde à me concentrer sur les trois pages dactylographiées qui me faisaient face, trop absorbé que j'étais par la contemplation de mon amant. Il était assis, les jambes croisés, le regard plongé dans une vingtaine de feuillets couverts d'une écriture italique et serrée. De temps à autre, un soupir agacé franchissait ses lèvres, il raturait alors un mot, une phrase, un paragraphe. Le temps passant, ses cheveux déjà ébouriffés se transformaient en un désordre de mêches rebelles, le rendant toujours plus séduisant. J'aurais tout donné pour que ses yeux gris me fixent avec autant d'intensité et d'attention que les quelques pages qu'il tenait en main.
Je dus me résoudre à revenir à mon travail, sans pour autant cesser de jeter quelques regards furtifs à mon amant, comme pour me convaincre de la véracité de sa présence à mes côtés. A peine avais-je terminé de corriger la première page de mon article que je sentis la fatigue m'assaillir. Andreï avait  raison, je n'avais aucun talent, mais j'étais également terriblement ennuyeux. Sans m'en rendre compte, je laissai ma tête dodeliner pour finalement la renverser contre le dossier et m'assoupir, bercé par le bruissement régulier des pages du roman d'Andreï.
Lorsque je me réveillai, je sentis de légères caresses qui ébouriffaient mes cheveux. J'entr'ouvris les yeux pour voir l'écrivain qui parcourait encore son manuscrit, sa main droite s'étaient égarée dans ma chevelure. Je ne parvenais à me souvenir de la façon dont je m'étais allongé pour avoir la tête posée sur ses genoux, mais je n'avais qu'une certitude, je m'y sentais bien. Andreï baissa les yeux sur moi et interrompit immédiatement le mouvement régulier qui me remplissait d'aise.
-    Je t'avais dit que tes articles étaient mauvais, Gabriel.
Je ne répondis rien et me contentait de lui sourire.
-    J'ai dormi longtemps ?
-    Deux heures.
Je soupirai et me tus. Après une dizaine de minutes de mutisme, je lui posai une question que j'avais tourné et retourné dans mon esprit et que j'arrivais à présent à formuler. Le sujet m'avait effleuré de nombreuses fois mais je n'avais réellement osé l'aborder avec lui.
-    Comment est-ce que tes parents ont pris le fait que tu sois attiré par les hommes ?
Je sentis le corps sous moi se raidir, cependant, mon amant daigna me répondre.
-    Ils ne l'ont jamais su.
-    Tu ne leur as pas dit ?
-    Ils sont morts avant.
-    Ah, désolé, murmurai-je, infiniment gêné.
-    Tu n'as pas à l'être. Ce n'est pas plus mal.
Je sondai son visage, cherchant à savoir s'il était sérieux ou non. Son expression neutre rendit vaine toute tentative pour comprendre ses sentiments présents. Constatant qu'il ne semblait pas avoir de difficultés à aborder le décès de ses parents, je décidai de pousser plus loin mon inquisition.
-    C'était il y a longtemps ?
-    Quinze ans.
Un expression de haine déformait son visage.
-    Tu ne t'entendais pas avec eux, hein ?
-    Oh, je leur dois beaucoup. Ils m'ont appris énormément. En particulier que l'on ne peut faire confiance à personne. Et qu'il est déconseillé de s'attacher à quoi que ce soit. Et à qui que ce soit.
-    Est-ce que c'est vraiment une leçon à retenir ? Tu ne crois pas que tu pourrais tout simplement te laisser aller, sans calcul ?
-    Non.
-    Tu en es forcément capable.
Le regard de l'écrivain se perdit dans la vaste pièce. Il était touché et cette expression qui se peignait sur son visage m'était étrangère. Un maëlstrom de peine et de colère, la même lueur furtive que j'avais vue passer dans les yeux de sa soeur lorsqu'elle sanglotait au milieu des débris de la table en verre explosée. Je posai le dos de ma main sur sa cuisse, pour lui témoigner mon soutien et également pour me convaincre qu'il était bien là. Qu'il était réellement en train de se confier à moi. Que tout cela n'était pas un songe.
-    Non. Lorsque les rares personnes auxquels tu as eu le malheur de t'attacher dans ta vie t'ont trompé et trahi... Tu ne peux plus accorder si facilement ton affection. Je suis comme ça. Je n'ai aucune envie de prendre le risque de...
-    Mais qu'est-ce qu'ils t'ont fait ?
-    Je n'ai aucunement l'intention de te raconter toute mon enfance.
-    Tu ne me fais pas confiance ?
Il resta silencieux.
-    Si c'est le cas, tu as tort, osai-je.
Il sourit et prit une grande inspiration avant de commencer, se faisant visiblement bataille :
-    Qu'y a-t-il à dire ? Mes parents faisaient partie de la Nomenklatura, c'est ainsi qu'ils ont fait leur fortune, nous avons donc été élevés, Selena et moi, par le personnel de maison. Nos parents signifiaient tout pour nous. Des modèles, des idéaux, tout. On les a aimé, alors qu'on les connaissait à peine. On les a aimé comme seul un enfant peut aimer. Mais je crois qu'ils nous haïssaient. C'est du moins ce qu'ils laissaient paraître. Trop habitués à jouer en faveur de l'asservissement de peuple, trop heureux de profiter d'un gouvernement fasciste, ils en ont oublié ce qu'étaient les choses simples. Ils ont oublié qu'un enfant est vulnérable. Ils n'ont jamais posé la main sur nous, jamais, mais leurs brimades perpétuelles, leurs mensonges, leurs insultes...  Et malgré cela, nous n'avons jamais cessé de les aimer plus que tout. Et puis le bouquet final. Lorsqu'ils sont partis. Cela faisait deux ans qu'ils étaient en exil en France. J'avais dix-huit ans, je suis resté à Paris, Selena en avait huit et est retournée  à Saint-Petersbourg, pour vivre chez nos grand-parents. Un an plus tard, j'ai appris qu'ils étaient morts. Je ne sais pas comment. Cela ne m'intéresse pas. C'est tout ce qu'ils méritaient.
Je lançai un sourire triste à celui qui n'était en réalité qu'un écorché vif qui tentait à présent de se protéger, avec maladresse, imaginant que pour se prémunir d'une quelconque souffrance, il était nécessaire de se construire cette image dure et inexpressive qu'il livrait au premier abord. Je posai alors ma paume sur sa joue pour constater qu'il tremblait. Cependant, l'émotion que trahissait son visage superbe laissa rapidement place à son éternel masque d'impassibilité.
-    Merci, murmurai-je.
-    Pardon ?
-    Merci de m'avoir fait confiance...
Car il m'avait fait confiance, ce dont il se croyait incapable. Ce geste me suffisait amplement.
-    Quant à toi, qu'en ont pensé tes parents ? demanda-t-il, marquant son envie de s'éloigner du sujet qu'il venait d'aborder.
-    Mon père n'est certainement pas au courant.
Imperceptiblement, mon amant avait recommencé à caresser distraitement mes cheveux.
-    Et ma mère refuse de me parler. Depuis l'article. Je ne comprends pas... Je croyais qu'on pouvait parler de tout, mais il s'avère que non. Je pensais qu'on avait vécu des choses plus graves... Et que par conséquent, ce ne serait qu'une bagatelle, mais non. Quand mon père a été arrêté, on s'est promis qu'on serait toujours là les uns pour les autres, que tout serait différent, qu'on serait enfin une famille unie et...
Andreï laissa tomber les pages de son manuscrit et posa la main gauche sur mon ventre.
-    Tu as beau parler de toi en permanence, tu ne m'as jamais parlé de ton père.
-    Rien de très reluisant. Violent et alcoolique, la même histoire qui se répète depuis des siècles.
Avec une infinie douceur, il déposa un baiser sur mes lèvres. Il ne dit rien, et je lui en fus reconnaissant.

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Chapitre LXVIII.  posté le jeudi 27 mars 2008 21:04

Le lendemain étant mon jour de congé et ce fut le soleil qui me réveilla, doux substitut à la sonnerie suraigue de mon réveil. Mon amant dormait, comme à son habitude, sur le ventre, mais cette fois, son bras, au lieu d'être enfoui sous son oreiller, enlaçait fermement ma taille. J'eus du mal à réaliser qu'il m'avait effectivement livré toutes ces confidences. Lui, si secret, si mystérieux et si froid m'avait ouvert son coeur. Cette soudaine découverte d'un Andreï plus doux, plus humain n'avait fait que renforcer mon amour pour celui qui avait déjà entièrement conquis mon être. C'est ainsi que les minutes s'écoulèrent à une vitesse folle tandis que je regardais son fin visage adouci par le sommeil. Ses lèvres s'entrouvraient sur la respiration régulière d'un homme aux traits apaisés et terriblement séduisant. J'eus les pires difficultés à m'interdire de déposer un baiser sur la bouche de mon amant. Il était magnifique. Si beau que je peinais à comprendre comment il m'avait été possible de me refuser à lui, ne serait-ce que quelques secondes. Les notions de principe et de norme me devenaient inconnus, ils s'effaçaient progressivement pour ne laisser place qu'à la volupté de l'instant, au plaisir de la spontanéité. Il m'était devenu impossible de me rappeler de ma vie d'avant. Celle dans laquelle j'étais étriqué, dans laquelle je n'étais pas moi-même. Celle où Andreï n'était rien d'autre pour moi que le fantasme de ma compagne.
Une pression sur ma taille m'annonça que le centre de mes pensées venait de s'éveiller.
-    Bonjour, murmura-t-il.
-    Bonjour. Je vais lancer la cafetière.
-    Merci.
Il enfouit sa tête dans son coussin et je restai quelques secondes à le regarder, attendri, avant de quitter la chambre pour entrer dans la cuisine. Il m'y rejoignit quelques minutes plus tard. Nous prîmes notre petit déjeuner ensemble et je ressentis une émotion qui ne me saisissait que trop rarement : nous étions un véritable couple.
Je passai la journée chez lui, puis la soirée, et toutes les nuits qui suivirent. Les conseils d'Eva me paraissaient de plus en plus superflus, pourquoi chercher à se protéger d'un homme qui laissait peu à peu deviner une facette de sa personnalité des plus humaines ? Ma seule envie n'était plus de mettre des barrières entre lui et moi, mais plutôt d'explorer tous les aspects du caractère de mon amant.
Les paparazzi étaient devenus partie intégrante de ma vie, et c'est toujours en catimini que j'entrais au 76 de l'avenue Foch. Mais cette perpétuelle quête de l'anonymat n'était qu'un insignifiant inconvénient auquel je devais me plier pour vivre pleinement une relation avec l'écrivain. Je m'étais maintes fois interrogé sur les raisons qui poussaient les photographes à traquer Andreï et, par conséquent, à me surveiller également. Y avait-il quelqu'un que la bisexualité de mon amant pouvait intéresser ? Je n'avais que rarement vu des photographies compromettantes d'écrivains dans les journaux à scandales, ceux-ci leur préférant les acteurs, chanteurs et starlettes éphémères.
Cependant, le fait qu'Andreï n'interrompe pas toute relation avec moi alors qu'il savait pertinemment que le risque d'être surpris était maximal ne cessait de me flatter. Quelle plus belle preuve d'affection ? L'écrivain était prêt à mettre sa carrière en danger pour moi, cela équivalait largement tous les mots tendres.

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Chapitre LXIX.  posté le jeudi 27 mars 2008 21:06

-    Je vais me marier !
J'en avalai mon café de travers avant de tousser bruyamment. Les larmes aux yeux et le souffle encore irrégulier, je posai sur mon ami un regard hébété.
-    Pardon ?
-    Je vais me marier, répéta Samuel avec la même emphase.
-    Avec Edwige ? parvins-je à articuler après avoir ingurgité le contenu de mon verre d'eau.
-    Bien sûr, avec Edwige ! Qui d'autre ?
-    Mais vous n'êtes ensemble que depuis... Six mois ?
-    Je sais mais... Tu comprends, avec elle, c'est complètement différent !
-    Samuel...
-    Je sais ! Je sais que quand Hector et Marianne se sont mariés, j'étais là à rabacher que c'était trop tôt et que ça ne tiendrait jamais ! Mais regarde où ils en sont ! Et puis, c'était avant de rencontrer Edwige... Elle est incroyable ! J'ai tout de suite su que c'était elle !
-    Je suis vraiment content pour vous, mais... Je ne te savais pas si romantique...
-    Je ne le suis pas. Enfin, peut-être un peu... Mais j'ai juste la sensation que, après toutes mes histoires d'une nuit, je suis fin prêt. J'ai vécu tout ce que je voulais vivre avant le mariage, je suis prêt maintenant !
Je continuai de fixer Samuel sans y croire vraiment, je ne pouvais m'oter de l'idée que tout cela n'était qu'un gigantesque canular. Lui, le prince de la passade, le roi des coucheries d'une nuit, lui, il allait se marier avec une femme qu'il ne fréquentait que depuis six mois. Cela semblait tellement surréaliste.
-    Je sais que je l'aime, pourquoi attendre ?
Daphné m'avait assez rebattu les oreilles avec toutes ces histoires de "couples instantanés" dont les magazines féminins faisaient leurs couvertures, mais j'avais toujours imaginé que tout cela n'était qu'une espèce de machination destinée à faire fantasmer les femmes dont les compagnons refusaient obstinément de s'engager. Mais il s'avérait que non, et que la preuve vivante se trouvait matérialisée sous les traits de mon meilleur ami.
-    Et bien...
-    Je sais que tu vas trouver ça fou !
-    Un peu...
-    Mais je sais ce que je fais ! Ca me paraît évident ! Edwige est la femme de ma vie, celle qu'il me faut, je n'ai jamais ressenti ça avant !
-    Ben, alors, commençai-je, peu habitué à de telles envolées lyriques de la part de mon meilleur ami, toutes mes félicitations...
-    Le mariage est dans deux mois !
-    Si tôt ?
-    On veut le faire rapidement. C'est vraiment sérieux, tu sais...
-    Je n'en doute pas, je suis ravi pour vous.
-    Est-ce que tu accepterais d'être mon témoin ?
-    Avec plaisir.
-    Tu viendras avec Andreï ?
Je souris.
-    Non, je ne pense pas. Ce n'est pas vraiment le genre...
-    J'imagine. Je te proposais juste au cas où.
-    Mais je peux demander à Eva d'être ma cavalière.
-    Si tu lui fais promettre de ne pas trop boire.
-    Je lui ferai promettre.
-    Alors c'est bon. Je t'appellerai ce soir pour les papiers. Tu risques de devoir passer à la mairie pour signer un truc.
-    D'accord. Euh, attends. J'ai un faux contact dans la batterie de mon portable, je n'arrive plus à le charger, il va falloir que j'aille m'en racheter une.
-    Je t'appellerai sur ton fixe.
-    Euh, non, plutôt à un autre numéro, je vais te le donner.
Je griffonai le numéro de mon amant sur un papier avant de le tendre à Samuel.
-    Tu as changé de numéro ?
-    Euh, non... C'est celui d'Andreï.
-    Tu habites chez lui ?
-    Plus ou moins.
Mon ami sourit et dit :
-    Je suis content que ça marche pour toi aussi.
-    Merci. Je vais devoir y aller, le boulot m'appelle. Non, non, range ton portefeuille, je t'invite. C'est pas tous les jours que tu m'annonces que tu te maries.
-    Merci.

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Chapitre LXX.  posté le mardi 01 avril 2008 23:46

La journée semblait s'étendre indéfiniment tant il me tardait de retrouver Andreï. Il m'était quasiment impossible de me concentrer sur mon travail et c'est avec grand peine que je corrigeais un article des plus inintéressants, la seule idée qui parvenait à se faire une place dans mon esprit dissipé étant l'expectative du plaisir de revoir mon amant le soir-même. Et quel plaisir... Peu à peu, j'avais délaissé mon appartement de la rue Pavée pour m'installer chez lui et j'envisageais même de ne pas renouveler mon bail. J'avais vaguement évoqué le sujet avec l'écrivain, et il ne semblait pas réticent à l'idée de me voir m'installer chez lui, ou du moins ne me l'avait-il pas formellement interdit. J'estimais qu'il était de mon devoir de prendre les devants, il m'avait proposé une fois de cohabiter avec lui, et une semaine plus tard, en raison d'événements évidemment indépendants de notre volonté, nous nous étions séparés, il ne me ferait plus une telle proposition de sitôt, c'était à présent à mon tour de prendre la situation en main. Et c'est ainsi que je comptais annoncer le soir-même à Andreï que je m'installais chez lui définitivement ou du mois jusqu'à ce qu'une nouvelle crise de nerfs ne m'en déloge.
Cependant, lorsque le soir-même Andreï m'ouvrit la porte de son appartement, toutes mes bonnes résolutions s'évanouirent. J'aurais voulu lui annoncer de but en blanc que je comptais m'installer chez lui, mais mes mots restèrent coincés dans le fond de ma gorge et je me contentai d'entrer, sans une parole, sous le regard vaguement étonné de mon amant.
Alors que nous étions tous les deux installés dans le salon, lui feuilletant un livre et moi corrigeant une épreuve, je pris le parti de tout lui dire. Je sentis l'appréhension serrer mon ventre mais tentai de l'ignorer. Je pris alors une grande inspiration avant de lancer :
–    Je ne vais pas renouveler le bail de mon appartement.
Il leva les yeux pour me regarder, visiblement agacé de mon interruption brutale dans le cours de son livre.
–    Et alors ?
–    Alors, je voulais te demander si...
Il haussa un sourcil et, pressentant que la discussion risquait d'être longue, il plaça un marque-page dans son livre et alluma une cigarette. D'un geste de la main, il m'invita à continuer, créant un mouvement dans le tourbillon de fumée bleutée qui commençait à l'entourer.
–    Si je pouvais habiter ici.
Il fronça les sourcils avant de soupirer.
–    Enfin, si ça ne te dérange pas. Je pourrais payer la moitié du loyer...
Il sourit.
–    Non, tu ne pourrais pas.
–    Bien sûr que si !
–    Tu as deux mille cinq cents euros à disposition ?
Je me tus.
–    Le problème n'est pas le loyer, commença-t-il. Le problème, c'est que tu comptes t'installer chez moi sans même m'en avoir parlé avant.
–    Comme tu me l'avais proposé, l'autre fois...
J'étais à présent submergé par la honte. Quelle mouche m'avait piqué lorsque j'avais imaginé qu'il me serait possible d'arriver chez Andreï pour lui annoncer que je m'installais chez lui ? Je me sentis rougir. Quel idiot j'avais été de croire qu'il m'accepterait à bras ouverts. Il avait eu le malheur de me laisser le découvrir un peu, et j'étais à présent persuadé que tout était différent, que nous étions un couple banal, du moins aussi tranquille que ceux dans lesquel j'avais pu me fourvoyer. J'avais voulu aller toujours plus vite et j'étais finalement arrivé trop loin.
Il se leva. Alors qu'il passait devant moi, je saisis la manche de sa chemise.
–    Attends, je...
Il continua d'avancer et je fus contraint de lacher prise, toujours muet. Il quitta la pièce.
Quel imbécile, j'aurais du me douter qu'il refuserait. Le simple fait de vivre chez lui multipliait démesurément les possibilités des paparazzis de prendre des photos compromettantes. Et il ne s'agissait pas uniquement de cela, qui étais-je pour prétendre lui dérober son indépendance ? Il m'avait une fois proposé d'habiter chez lui, de façon irréfléchie, alors que la nuit que nous venions de passer ensemble était encore trop présente dans son esprit pour qu'il puisse raisonner décemment. J'avais tout gaché en voulant aller trop vite, en décidant arbitrairement qu'il serait prêt à accepter ma présence dans son appartement. Or ce n'était pas le cas, et mon erreur allait bêtement signer la fin de notre relation. Je me traitais mentalement de tous les noms. Comment avais-je pu être aussi stupide ? Comment avais-je pu croire en une quelconque réciprocité de mes sentiments ? Comment avais-je pu être aveuglé au point de ne pas prendre en compte sa personnalité complexe ? Idiot. Cela ne pouvait en être autrement, il m'avait lui-même avoué qu'il ne se permettait plus de s'attacher à quiconque, et un mois plus tard je lui proposai de cohabiter avec moi. Abruti. Je savais parfaitement qu'il aimait par dessus tout sa liberté et j'arrivais à point nommé pour la lui brider. Crétin.
Lorsqu'il reparut dans la pièce, je serrai les dents, attendant son : « qu'est-ce que tu fais encore là ? » Cependant, ce ne fut pas sa voix qui résonna à mes oreilles, mais plutôt un cliquetis métallique. Ce qu'il venait de me lancer s'écrasa sur ma poitrine et je baissai les yeux pour apercevoir le reflet argenté d'un jeu de clés.
–    Mais qu'est-ce...
–    Il va te falloir des clés si tu habites ici, non ?
–    Ah, oui, bafouillai-je.
–    Je peux les reprendre, dit-il, visiblement agacé par ma gêne.
–    Non, non ! Je... Merci.
Il se laissa tomber dans le canapé et sourit avant d'allumer une cigarette. Alors que j'étais encore sonné par l'incroyable métamorphose qui se déroulait sous mes yeux ébahis, je sentis une main parcourir ma cuisse. Je tournai la tête vers lui pour voir son regard évocateur posé sur moi. Il déposa sa cigarette dans le cendrier et prit mon menton entre son pouce et son index avant de m'embrasser avec force. C'est sans aucune résistance que je lui offris mes lèvres tandis que ses mains blanches s'aventuraient plus avant entre mes jambes, avec une lenteur calculée. Alors que je commençai à déboutonner sa chemise, il bloqua ma main, prenant un plaisir pervers à me faire languir. Tandis que j'ondulais contre lui, il ne cessait de faire jouer sa langue contre la mienne. Sa bouche commença alors à descendre le long de mon cou et n'y tenant plus, je tentai vainement de le renverser en arrière, pour me retrouver sur lui. Il résista, me torturant inlassablement, excitant impitoyablement mon désir sans pour autant y donner suite. Dans un dernier effort, je parvins finalement à le repousser et à l'étendre sous moi. Il eut un gémissement désapprobateur que mes lèvres étouffèrent immédiatement. Tout en l'embrassant, je fis descendre ma main droite le long de son torse, et je défis rapidement sa ceinture pour plonger ma main dans son boxer. Et, alors que je continuais de le caresser, je fis descendre mes lèvres le long de son buste, embrassant, lêchant, mordant, dévorant la chair aimée. Une fois arrivé face à l'objet de mon désir, je le pris en bouche avant d'effectuer un mouvement de va et vient rapide. Andreï posa une main dominatrice sur ma tête et j'accélérai la cadence. Lorsque je sentis le corps de mon amant se tendre sous moi, je m'arrêtai pour remonter jusqu'à sa bouche et y déposer un baiser rageur. Il eut un sourire lourd de sens et m'embrassa avec violence, ses lèvres dévoraient les miennes, à mon plus grand plaisir. Je me hatai de lui enlever complètement sa chemise tandis qu'il faisait subir le même sort à mon t-shirt. Un mouvement malencontreux me déséquilibra et je me laissais choir sur le sol dans un bruit mat. Mon amant eut un sourire avant de s'asseoir à califourchon sur moi dans un mouvement lascif et d'enfouir sa tête dans mon cou pour le lêcher de plus belle. D'un geste rapide, il envoya voler mon pantalon et mon boxer sur le canapé et s'agenouilla entre mes jambes. J'essayai maladroitement de le déshabiller également et, comprenant où je souhaitais en venir, il ôta ses vêtements seul. Agenouillé, il saisit mon bassin et attira mes fesses sur ses cuisses pour me pénétrer. Une fois la douleur aigue que me provoqua son intrusion passée, je saisis ses épaules pour me relever et ainsi m'asseoir sur ses cuisses, face à lui. Nos deux torses s'entrechoquèrent avec violence, mais je n'eus pas le temps de m'attarder sur la douleur occasionnée, Andreï avait commencé à esquisser des mouvements rapides et voluptueux. Me soulevant et me rasseyant, j'aidai tant bien que mal  mon amant à effectuer le geste qui provoquait en moi de violentes vagues de plaisir. Et alors que je sentis l'orgasme m'envahir, je l'enlaçai avant de l'embrasser, je le sentis également s'immobiliser contre moi, tandis qu'il interrompait son baiser. Toujours enlacés, nos lèvres réunies, nous nous laissâmes tomber sur le côté.
Nos bouches se descellèrent pour nous permettre de reprendre notre souffle. Notre respiration lourde et saccadée se fit plus régulière.
-    Andreï ?
Il tourna la tête vers moi mais resta muet. Avant que la gêne ne m'empêche de poser la question qui me brulait les lèvres, je soufflai :
-    Est-ce que tu as eu beaucoup d'amants ?
Il parut surpris et répondit d'une voix dure :
-    Je ne vois pas en quoi cela te regarde.
-    J'aimerais savoir.
-    Pourquoi ?
-    Euh... Je ne sais pas... Comme ça, bafouillai-je, décontenancé.
-    Je ne pense pas que cela soit une raison valable. Et je ne suis pas tenu de te répondre.
Je baissai les yeux pour éviter un regard qui ne manquerait pas de me mettre mal à l'aise.
-    Mais avant moi, tu avais...
Je ne le regardai pas, mais je pouvais facilement imaginer l'expression amusée qui devait s'imprimer sur son visage.
-    Evidemment.
Evidemment.

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Chapitre LXXI.  posté le mardi 08 avril 2008 12:06

Et alors que nous avions pris place dans le lit qui était à présent le notre depuis près de deux heures, je ne parvenais toujours pas à trouver le sommeil. La présence habituellement rassurante et apaisante d'Andreï n'y faisait rien, l'insomnie était là, perfide et inexorable. Et alors que j'admirais mon amant assoupi, je fus pris d'un sentiment d'intense jalousie. Combien d'hommes avaient eu avant moi le plaisir de le regarder dormir ainsi ? La volupté de faire l'amour avec l'homme que j'aimais par dessus tout ? Dans un geste possessif, je caressai son dos nu de ma main droite. Avais-je le droit d'en vouloir à mes prédécesseurs alors que j'avais déjà l'inestimable chance de pouvoir me prétendre son amant ?
Je ne m'étais pas imaginé une seule seconde qu'il puisse être novice comme je l'étais dans les relations homosexuelles, mais en avoir la confirmation de sa bouche était infiniment blessant. Je lui avais moi-même posé la question, aurais-je préféré qu'il me mente ? Son aisance et sa dextérité ne laissaient aucun doute quant à son expérience, et il m'était impossible de ne pas le remarquer, pourtant, j'avais secrètement espéré apporter une touche d'originalité dans sa vie sexuelle. Etais-je capable de tenir la comparaison ? De surpasser ces précédents amants ? Mais la question, futile, qui m'obsédait plus que tout était la suivante : "Combien d'hommes ont-ils eu le privilège de parcourir la peau de l'homme qui dort paisiblement à mes côtés ?" Je tournai la tête vers lui. Le sommeil laissait sa marque apaisée sur le doux visage qui me faisait face, les lèvres de mon amant étaient plissées dans une moue désapprobatrice et j'en vins à me demander dans quel rêve il pouvait être plongé. Il aurait fallu être sot pour imaginer qu'un homme si séduisant et si maître de lui puisse ne pas avoir assouvi ses pulsions homosexuelles auparavant. Il était impossible de résister à sa beauté, son charme, son magnétisme, il était tout simplement impossible de lui résister. Il était capable de tout mettre en oeuvre pour parvenir aux buts qu'il se fixait, et à partir de là, la volonté d'autrui n'était plus qu'un ridicule obstacle.J'en étais la preuve vivante : hétérosexuel convaincu et installé, je m'étais laissé séduire pour finalement m'abandonner à un homme en quelques jours à peine. Malgré le caractère humiliant des raisons qui l'avaient poussé à croiser ma route, à savoir un choix qu'il avait quasiment fait sur catalogue, je me sentais flatté. Cependant, je ne parvenais à comprendre pourquoi il m'avait laissé une place si importante dans sa vie, au vu du mépris ostensible qu'il affichait parfois en ma présence, des phrases assassines qu'il pouvait m'assener, j'aurais plutôt été tenté de croire qu'il chercherait à m'éviter. Mais ce n'était pas le cas, et il allait jusqu'à me montrer des signes d'affection, minimes évidemment, mais qui ne cessaient de m'enchanter. Il m'avait une fois brièvement expliqué ce qui lui plaisait chez moi : « tu es mon antithèse parfaite, Gabriel », avait-il prononcé alors que nous venions de faire l'amour. Puis il m'avait embrassé. Mais m'avait-il accepté à ses côtés parce que j'avais été plus insistant que les autres ? Parce que je lui renvoyais de lui une image dans laquelle il se complaisait ? Parce qu'en dépit de tout ce qu'il avait pu dire, il avait désespérément besoin d'affection pour se sentir être ? Je tentai vainement d'appliquer ma propre logique à sa personnalité, et le résultat en était purement stérile. Il ne réfléchirait jamais comme moi, nous étions diamétralement opposé. Il m'avait plus d'une fois répété que l'amour n'était qu'égoïsme, et loin de prétendre qu'il puisse éprouver un tel sentiment à mon égard, cela me poussait tout de même à réfléchir. Si l'amour, ce n'est pas aimer l'autre, mais s'aimer soi-même à travers lui, quelle image de lui lui reflétais-je ? Je n'avais jamais été doué au jeu des faux-semblants et des euphémismes, je me contentais de laisser mes émotions prendre le pas sur les règles du jeu de la séduction et de dévoiler mes sentiments sans artifices. C'est ainsi qu'Andreï pouvait lire dans mes paroles et dans mes gestes toute l'admiration que je lui vouais, tout l'amour que je lui portais, toute la fascination qu'il m'inspirait, tout ce maelström d'émotions qui s'entrechoquaient dans un culte quasi-religieux.
Avais-je jamais ressenti un tel sentiment ? Assurément non, la question ne se posait même pas. Mais tout était-il différent du fait qu'il soit un homme ? Un amour contre nature entrainait-il des émotions exacerbées et extrèmes ? Je frissonnai. Un amour contre nature. Etait-ce réellement ce que je pensais ? Etais-je réellement persuadé de vivre un amour contre nature ou étais-je trop influencé par la morale bien pensante qu'une société liberticide voulait m'imposer ? J'aurais aimé prétendre que je n'étais nullement soumis au dictat séculaire de la morale, mais j'en étais incapable. Si cela avait été le cas, je n'aurais eu aucune difficulté à frapper à la porte de ma mère pour défendre ma position, mais je craignais de voir mon reflet dans ses yeux, de percevoir cette image qu'elle avait du se former de moi, celle d'un homosexuel, pour ne citer que l'appellation la plus polie. Je n'avais aucun mal à m'assumer lorsque j'étais en présence d'Andreï mais ce n'était pas toujours le cas en présence d'autres personnes. Je n'avais absolument pas honte de vivre avec l'écrivain, au contraire, j'avais honte d'être moi-même. Honte d'éprouver de l'amour pour un homme. Honte de n'être qu'un de ces pédés. Honte de devoir assumer ma relation à la face de mon entourage.  J'exprimais cette idée pour la première fois et je compris immédiatement que je venais de mettre un nom sur un sentiment qui faisait partie de mon existence depuis plusieurs mois mais que je n'avais jamais réussi à définir.
Je devais appeler Béa. Béatrice était une amie de ma soeur depuis le collège et elles avaient progressivement perdu contact tandis que je continuais de la voir régulièrement. Je jetai un coup d'oeil à ma montre, profitant d'un rai de lumière qu'il filtrait à travers les volets mi-clos. Quatre heures, elle devait certainement être toujours au foyer dans lequel elle travaillait comme éducatrice de nuit. Je me levai avec une infinie précaution, mon amant resta immobile. J'attrapai mon téléphone portable et sortis de la chambre pour rejoindre le salon. Je m'assis en tailleur dans le canapé et fixai l'écran lumineux sans parvenir à me décider. Etait-il vraiment nécessaire d'appeler Béa ? Elle m'avait bien fait promettre de prendre contact avec elle si une telle situation devait arriver, mais sur le ton de la rigolade. Elle ne devait pas imaginer une seule seconde que je l'aurais pris au sérieux et que je l'appellerais un soir. J'ouvris mon répertoire et appuyai à deux reprises sur le 2, pour parvenir à la lettre B. Elle était la première. Une sonnerie, deux, trois, quatre. La cinquième sonnerie fut interrompue par la mise en route du répondeur. « Bonjour, vous êtes bien sur le téléphone de Béatrice Lavoux, laissez un message et je vous rappellerai ultérieurement. Merci. Une fois votre enregistrement terminé, si vous souhaitez le modifier, tapez dièse, sinon, raccrochez. » Je raccrochai sans laisser de message et restai quelques minutes assis sur le canapé, à ressasser mes idées noires. Et si c'était par ma faute que notre relation devait sombrer ? Si, incapable de m'assumer, je ne laissais d'autre choix à Andreï que de me quitter ? Le poids de la culpabilité s'était abattu sur mes épaules de façon fulgurante. Je l'aimais, c'était une évidence, je n'avais rien à lui reprocher, il était certainement ce que j'avais de plus précieux, mais pourquoi fallait-il qu'il soit un homme ? Pourquoi m'obliger à assumer une telle différence ? Mon sentiment était ambigu et paradoxal. J'aimais passionnément Andreï, j'avais une incroyable fascination pour lui, mais j'étais incapable de gérer mon attirance nouvelle pour les hommes. J'étais fier d'avoir une relation avec lui, pour ce qu'il était, mais j'en étais à la fois honteux, pour ce que j'étais. Je sentis les larmes me monter aux yeux. C'est à ce moment que mon téléphone vibra. « Béa » indiqua l'écran.
-    Allô, prononçai-je, peinant à contenir mes larmes.
-    Gabi ? Il y a quelque chose qui ne va pas ?
-    Est-ce qu'on pourrait se voir demain ? Je sais que ça fait longtemps que je n'ai pas donné de nouvelles, mais...
-    Qu'est-ce qui ne va pas ?
-    Je préfère t'en parler en face.
-    D'accord, tu veux qu'on se prenne un café demain matin, quand je sors du boulot ?
-    D'accord.
-    A huit heures au Café des Phares à Bastille, tu pourrais y être ?
-    Oui, oui.
-    Il faut juste que je prévienne Cathy que je ne rentrerai pas. Et c'est bon pour moi aussi. Mais ça va ?
-    Alors, ça y est, vous habitez ensemble ?
-    Oui, on a emménagé il y a une semaine. Je suis désolée, j'entends du bruit au premier étage, je dois y aller. Un résident a du se réveiller.
-    D'accord. Merci.
-    C'est normal, coco. Bonne nuit. A demain.
-    A demain
La courte conversation avec Béa m'avait apaisé, mais je ressentais toujours cet incroyable mal-être qui m'avait assailli quelques minutes plus tôt. Je laissai alors libre cours à mes larmes. J'étais complètement perdu, et j'avais honte. Tellement honte...
-    Gabriel ?
Je tournai la tête pour apercevoir mon amant, il passa la main dans ses cheveux pour dégager ses yeux et posa sur moi un regard ensommeillé dans lequel se lisait toute son incompréhension. Il vit alors mes yeux baignés de larmes et vint s'asseoir à mes côtés dans le canapé. D'un geste doux mais ferme, il déposa ma tête sur son torse nu avant de m'enlacer.  Et tandis que je mouillais son buste de larmes, il se contenta de me caresser les cheveux avec douceur, sans un mot. Je lui en fus infiniment reconnaissant.

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