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Chapitre LXXII.  posté le dimanche 13 avril 2008 22:55

Lorsque j'arrivai quelques heures plus tard au Café des Phares, Béa était déjà là. Ses traits étaient tirés par la fatigue et je m'en voulus immédiatemment de l'avoir obligée à se déplacer alors que la seule chose dont elle semblait avoir besoin était de se reposer. Cependant, un sourire illumina son visage lorsqu'elle me vit entrer. Elle déplaca son sac à main qu'elle avait posé sur la chaise en face d'elle pour ma laisser la place. Je lui fis la bise et me laissai tomber sur le fauteuil jaune et rouge.
-    Je suis désolé de t'avoir fait te déplacer, vraiment, commençai-je.
-    Pas de problème, ça avait l'air urgent, dit-elle dans un sourire triste.
-    Surtout si loin de chez toi...
-    Je me suis dit que c'était à côté de chez toi, justement.
-    Ah oui. En fait, je n'habite plus rue Pavée, j'ai déménagé.
-    Ah oui ? Ou ça ?
-    Dans le seizième, avenue Foch.
-    Avenue Foch ? demanda-t-elle, surprise. Tu as eu une promotion ou quoi ?
-    Oui, aussi, mais j'ai emménagé avec quelqu'un qui y habitait déjà, en fait.
-    Je ne suis plus sûre de tout suivre, tu n'es plus avec Daphné ?
-    Non.
-    Avec qui est-ce que tu as emménagé, alors ?
-    C'est justement pour ça que je t'ai appelé en catastrophe... En fait... Je peux compter sur ta discrétion ?
-    Evidemment, dit-elle avec une curiosité visible.
-    J'ai emménagé avec un homme.
Elle resta muette quelques instants, abasourdie. Je me sentis de plus en plus gêné.
-    Un colocataire ? finit-elle par bafouiller.
-    Non, murmurai-je.
Elle resta de nouveau interdite et finit par articuler :
-    Je le connais ?
-    Je pense...
-    Qui c'est ?
-    Andreï Sidorov. L'écrivain.
-    Quoi ?
Elle ne tenta pas plus longtemps de déguiser sa surprise et me fixa de ses yeux exhorbités.
-    Putain... Si je m'attendais à ça...
-    Ouais. Je sais.
-    Bordel ! Gabi ! C'est incroyable ! Je m'attendais à tout sauf à ça ! Je pensais que tu voulais me parler d'Eva, ou... Enfin... Pas ça, quoi. C'est dingue !
-    C'est pour ça que je t'ai appelée... Tu te souviens du jour où tu m'as dit qu'il faudrait que je fasse appel à toi si j'avais un coming-out à faire. Où tu as dit que tu étais une professionnelle du coming-out et que tu avais réussi à permettre à tes copines de s'accepter en tant que lesbiennes ? Je sais que tu déconnais... Mais je me suis dit que... Et puis comme tu viens d'emménager avec Cathy, tu sais ce que c'est... Enfin...
Elle me regarda un instant, comme pour me jauger et lâcha finalement :
-    Tu as du mal à t'assumer, hein ?
J'avais des réticences à dévoiler mes sentiments vis-à-vis d'Andreï et de ma prétendue bisexualité, mais avec Béa, tout coulait de source. J'avais été son premier et dernier petit ami et je lui avais permis de se rendre compte qu'elle aimait en réalité les femmes. Ce rôle peu glorieux avait cependant fait de moi un ami et un confident à ses yeux et l'intimité passée que nous avions partagés nous permettait de rompre un certain nombre de tabous et d'évoquer sans réserve amour et sexualité.
-    Ouais, finis-je par avouer. C'est ça.
-    Développe.
-    Je sais pas... Je n'ai pas honte d'être avec lui, de vivre avec lui, ce n'est pas le problème, j'en suis même fier.
-    Il y a de quoi, siffla-t-elle.
-    Mais en fait, j'ai honte de moi. Vis-à-vis de ma mère, surtout. Et de tous mes amis, en général. J'ai peur d'être une caricature, d'être classé dans la catégorie des homosexuels. Alors que je ne suis pas homosexuel !
Elle eut une moue amusée.
-    Non, je m'explique. Si je dis que je ne suis pas homosexuel, c'est parce que je n'ai pas d'attirance pour d'autres hommes. Aucune ! Il n'y a que lui...
-    Vraiment ?
-    Je t'assure ! Il n'y a que lui. Je crois même que je suis hétéro, mais qu'Andreï est l'exception qui confirme la règle, tu vois ?
-    Je vois.
-    J'ai envie d'être avec lui, vraiment, parce que je... Je crois que je l'aime. Parce que je le trouve extraordinaire ! Mais je me demande si je suis capable d'assumer ça ! Lui, je pensais qu'il en était incapable, mais finalement il accepte que j'habite chez lui, avec les paparazzis qui sont à la porte, tout le temps !
-    Attends, attends ! Raconte-moi tout du début, tu veux ?
Je lui parlai alors des premières réticences d'Andreï vis-à-vis d'une quelconque officialisation, de notre première rupture qui avait fait suite à la fureur provoquée par la parution des photographies, du démenti, des paparazzis qui campaient devant la porte de l'immeuble en espérant nous surprendre un jour lui et moi, des précautions infinies qu'il nous fallait prendre pour vivre ensemble, de toutes ces pressions qui rendaient une vie de couple tellement ardue.
-    Donc lui, il ne veut pas assumer le fait de vivre avec toi pour ne pas mettre sa carrière en danger, et toi, tu veux vivre avec lui, mais tu as peur d'être confronté à ton entourage ?
-    En gros, c'est ça.
-    Alors que lui, son entourage, il s'en fout.
-    A part sa soeur, et certainement ses collaborateurs, je ne lui connais pas vraiment d'entourage, dus-je admettre.
-    Bon, lui, il a le choix. Il peut continuer de cacher votre relation aux médias tout en restant avec toi. Mais toi, tu vas devoir choisir, tu ne peux pas cacher à tes proches que tu vis avec lui, ils s'en apercevront forcément à un moment ou à un autre. Alors, soit tu le quittes, soit tu l'avoues.
-    Le problème, ce n'est pas de l'avouer. C'est que j'ai peur de les voir changer de comportement à mon égard... J'ai... J'ai honte.
-    Pourquoi ?
-    Je n'en sais rien ! Je ne le sais même pas... C'est juste... Comme ça. J'ai honte d'être moi.
Béa me lança un regard compréhensif et posa sa main sur la mienne.
-    Le tout, c'est de savoir pourquoi est-ce que tu as honte.
-    Je t'assure que si je le savais, je n'en serais pas là. Enfin, je n'avais aucun problème avec ça jusqu'à cette nuit, et je ne sais pas pourquoi ça m'a pris tout à coup... C'est peut-être le fait qu'on habite ensemble... Pourtant, je l'ai voulu ! C'est même moi qui lui ai demandé. Ca faisait quelques semaines que quelque chose me tracassait un peu sans que je sache vraiment à quoi m'en tenir... Et je crois que c'était ça. Tu me connais, l'homosexualité, c'est pas vraiment ma tasse de thé.
Je pouvais lire une certaine désapprobation dans ses yeux, aussi, je m'empressai d'ajouter :
- Sauf les lesbiennes, bien entendu. Ca m'excite, évidemment, comme tout homme normalement constitué.
Elle éclata de rire et je poursuivis.
-    Je suis vraiment heureux d'être avec lui, mais ce serait tellement plus simple si ce n'était pas un homme. Enfin non, faire l'amour avec lui, c'est extraordinaire. Ce qu'il y a, ce n'est pas que j'aie une relation homosexuelle, c'est que ce soit qualifié de relation homosexuelle.
-    Je vois.
-    Je sais que c'est vraiment paradoxal.
-    Non, mais je comprends. Je crois que tu devrais essayer de lui en parler. En temps normal, je te conseillerais plutôt d'essayer de régler tes problèmes tout seul, ou avec l'aide de tes amis, mais là c'est différent. J'ai lu certains de ses romans, et j'ai cru comprendre qu'il s'y connaissait en sentiments humains.
-    Non ! S'il se rend compte que je n'arrive pas à assumer ça, il va me quitter... Il n'est pas du genre à supporter l'indécision. Il ne pourrait pas comprendre. Lui, il se laisse porter par son désir, il n'a aucun problème avec...
-    Ecoute, avant qu'il ne vienne te draguer, tu étais persuadé d'être hétérosexuel, et ça depuis vingt-sept ans. Il doit se douter que c'est pas facile pour toi de vivre cette période de transition...
-    Mais lui... Il est tellement sûr de lui !
-    Evidemment, ça fait des années qu'il s'assume, parce que visiblement, ça ne lui pose pas de problème que son entourage soit au courant, s'il veut se cacher, c'est juste pour protéger sa carrière. Il n'a pas l'air d'avoir de problème avec sa bisexualité. Il peut te comprendre, il a du passer par là, il faut que tu lui en parles.
-    Je sais ce qu'il va me dire... De me foutre de l'avis des autres, c'est ce qu'il fait, mais j'en suis incapable.
Et elle passa encore une heure à tenter de me convaincre de m'entretenir avec Andreï à ce sujet. Elle finit par m'arracher la promesse de le faire, promesse que je doutais encore d'être capable de tenir.

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Chapitre LXXIII.  posté le jeudi 17 avril 2008 20:45

Une fois Béa envolée vers son tout nouveau nid d'amour, je n'eus pas le courage de rentrer chez moi. Je ne voulais pas me retrouver face à Andreï et ainsi précipiter une conversation qui ne manquerait pas d'avoir lieu. Face à lui, je devenais transparent, il n'avait aucune difficulté à lire en moi comme en un livre ouvert, et la meilleure solution semblait être d'errer dans Paris, jusqu'à ce que je sois en mesure de me trouver face à mon amant tout en adoptant un visage imperturbable.
Mais je n'étais pas Andreï, je ne parvenais pas à cacher mes émotions comme il pouvait le faire, malgré tous mes efforts, j'en étais purement et simplement incapable. J'aurais voulu faire comme si de rien n'était, comme si la conversation que je venais d'avoir avec Béa n'avait jamais eu lieu, mais c'était impossible. Impossible car, malgré en envie folle de laisser cette honte tenace derrière moi, je n'étais pas Andreï.
Je ne me sentais pas capable d'arriver à un tel mépris de mon entourage et de son avis, il m'était impossible de faire ma vie comme je l'entendais sans tenir compte de mes proches. C'est ici que nos vies différaient considérablement, lui pouvait avoir cette neutralité absolue avec laquelle il avait reconnu avoir connaissance de l'alcoolisme de sa soeur sans pour autant essayer de l'aider en raison de la distance, moi, j'en étais incapable. Si quoique ce soit de la sorte arrivait à ma soeur, je laisserais tout derrière moi pour la rejoindre au bout du monde et l'empêcher de mettre sa vie en danger comme le faisait Selena. Andreï non. Lui estimait que chacun était maître de son avenir et devait mener sa vie comme il l'entendait. Il attendait des autres qu'ils le laissent vivre sa vie et en faisait donc de même pour eux. Tout ce qui importait à ses yeux était sa carrière. Je l'enviais d'être si libre de ses mouvements avec son entourage. Mais de quel entourage s'agissait-il ? Je ne lui connaissais pas d'amis proches et, mis à part sa soeur, aucun contact autre que professionnel.
Je poussai la lourde porte en fer forgée du 76 de l'avenue Foch, encore plongé dans des réflexions stériles. Lorsque j'entrais dans l'appartement, celui-ci était plongé dans le silence. Je déposai mon manteau sur le porte-manteau et pris la direction de la chambre pour y trouver Andreï assoupi. Contre son habitude, il était allongé sur le dos et cachait ses yeux de son bras gauche, visiblement dérangé par la lumière qui inondait la pièce. Silencieusement, je tirai les lourds rideaux, laissant l'obscurité envahir la pièce avant de m'allonger aux côtés de son amant. J'aurais aimé être à même de m'endormir, mais ce n'était pas le cas et je finis par désespérer de réussir à trouver le sommeil et par ouvrir les yeux pour fixer l'écrivain. D'un geste distrait, je laissai mes doigts s'égarer sur l'os saillant de sa hanche pour finalement enlacer sa taille. Il ôta son avant bras de devant son visage et je ramenai immédiatement ma main vers moi. Il ouvrit les yeux et posa sur moi son regard gris.
-    Je dois te parler, soufflai-je.
-    Et qui t'a mis ça dans la tête ? siffla-t-il, affichant une mauvaise grâce ostensible.
-    Une amie.
-    Tu n'as rien à m'expliquer à propos de cette nuit, dit-il en écartant la couverture avant de se lever.
-    Mais je voudrais t'en parler.
Il enfila son pantalon et tenta vainement d'arranger sa chevelure, mais le reflet que lui renvoya le miroir ne sembla pas le satisfaire, il laissa donc ses mêches chatains ébourrifées et sortit de la pièce. Je le rattrapai.
-    Andreï !
-    Tu n'as rien à m'expliquer, d'accord ? Ca arrive à tout le monde, le sujet est clos.
-    Et après on oublie tout ?
-    Exactement.
-    Que tu ne veuilles pas me parler de tes problèmes à toi, d'accord, mais j'estime que j'ai encore le droit de décider ce dont je veux te parler ?
Il se retourna et haussa le sourcil gauche. Cette réaction était typique d'Andreï : il s'agissait d'occulter ce qui lui déplaisait en espérant l'oublier ensuite. Mais je ne parvenais pas à comprendre pourquoi il refusait d'entendre mes explications concernant les événements de la nuit.
En allumant une cigarette, il finit par lever les yeux au ciel avant de soupirer :
-    Alors ?
-    En fait, je...
-    Je vais faire du café.
Je le suivis dans la cuisine et, dans un souffle, avant que le courage ne m'abandonne, je lui lançai :
-    J'ai honte d'être attiré par un homme.
La cafetière à la main, il se retourna pour me lancer un regard interrogateur et agacé.
-    Pardon ?
-    Je crois que je t'ai tout dit.
-    Honte ? répéta-t-il.
-    Non, en fait, commençai-je, désarçonné par l'intensité de son regard.
-    Tu as dit honte, Gabriel.
-    Oui, j'ai dit honte, avouai-je.
-    Développe, dit-il, illustrant le mot d'un geste de la main dans une volute de fumée.
-    Je crois qu'il n'y a pas grand chose à développer... Je... J'ai juste honte. Je ne voulais pas t'en parler. Mais Béa m'a dit que je devais le faire. En fait, je ne sais plus quoi faire, je crois que je suis paumé.
-    C'est vis-à-vis de tes proches, n'est-ce pas ? Et surtout de ta mère ?
Je levai les yeux vers lui, et hochai lentement la tête. Son regard se perdit dans la cour intérieure sur laquelle s'ouvrait la fenêtre de la cuisine.
-    Je me doutais que tu en arriverais là, dit-il, je pensais que ce serait plus tôt, mais je m'en doutais.
-    Comment ça ?
-    C'est évident. La première fois que je t'ai rencontré, tu te prétendais farouchement hétérosexuel, et maintenant tu es mon amant. Il aurait été illogique que tu ne te poses pas plus de questions.
-    Mais des questions, je m'en suis posé ! Je n'ai fait que ça... Là, c'est différent. Je me sens vraiment mal vis-à-vis de mes proches... Je suis toujours gêné quand je dois leur parler de... De ça.
L'intonation de mon dernier mot eut pour effet de lui faire hausser un sourcil.
-    La question que tu dois te poser à présent est la suivante ; « suis-je capable d'assumer une relation homosexuelle malgré le regard de mon entourage, ou ai-je envie de retourner à une vie plus classique parce que je suis incapable de supporter l'image que mes proches vont se faire de moi ? »
En d'autres termes, il me proposait clairement de le quitter, ce que je ne désirais pour rien au monde.
-    Je n'ai aucune envie de tout arrêter !
-    Alors je crois que c'est assez clair.
-    Qu'est-ce que je dois faire ?
-    Deux solutions : soit tu laisses le temps au temps et tu continues à te torturer de la sorte jusqu'à ce que, progressivement, tu te sentes mieux, soit tu t'exposes en plein jour et tu attends les réactions de tes proches, qui seront peut-être douloureuses à entendre, mais qui te permettront de cesser de douter de l'attitude que ton entourage pourrait avoir à ton égard.
-    C'est la logique qui veut qu'il est finalement plus logique de retirer le sparadrap d'un coup sec ?
-    A peu de choses près, oui, opina-t-il en me tendant une tasse brulante de laquelle s'échappait une légère fumée blanche.
-    Et toi ? Qu'est-ce que tu me conseilles ?
-    La seconde solution.
-    Donc selon toi, je devrais juste me laisser aller devant eux et voir leur réaction...
-    Si tu leur montres que tu as honte, ils vont se sentir d'autant plus gênés et te renverront de toi une image que tu ne souhaites pas voir. Alors que s'ils sentent que ce que tu es ne te pose aucun problème, ils en viendront à se demander pourquoi ils en trouveraient un.
-    Alors ma réaction déterminera la leur qui finira par déterminer la mienne ?
-    Voilà.
-    Je ne sais pas...
-    Ce n'est pourtant pas difficile.
-    Je ne sais vraiment pas quoi faire...
-    Je suppose que ta philosophie purement attentiste te destine à choisir plutôt la première solution, malgré son immense stupidité.
-    Ce n'est pas ça... C'est que...
-    C'est que tu as tellement peur de prendre une décision que tu vas laisser faire les choses.
-    Pourquoi est-ce que tu dis...
-    J'ai tort ? Tu ne comptes pas laisser le temps régler tes problèmes à ta place ? Il ne faut pas être fin psychologue pour savoir que tu as tellement peur des bouleversements que tu te contenteras d'attendre, dit-il, franchement agacé.
-    Mais pourquoi est-ce que tu réagis aussi vivement ?
-    J'ai horreur des personnes qui n'ont pas le courage de se prononcer. Je trouve ta neutralité affligeante.
Je restai bouche bée face au soudain mépris qu'affichait mon amant.
-    Est-ce que tu es obligé d'être aussi désagréable ?
-    Je me contente de te donner mon avis. Je prends parti. Ce que tu devrais faire plus souvent.
Je pris alors une grande inspiration avant de prononcer :
-    Tu voudrais venir avec moi au mariage de mon meilleur ami ?
-    Pardon ?
-    Il y aura beaucoup d'amis à moi. Et aussi ma soeur. Mes proches, quoi.
-    Tu veux que je me rende à un mariage ? demanda-t-il, mi-amusé, mi-incrédule.
-    Oui.
-    Avec toi ?
-    Oui.
-    Non.
-    Non ?
-    Non ! Evidemment, non ! Qu'est-ce que j'irais faire au mariage de ton meilleur ami ?
-    Tu m'as demandé de m'assumer et de prendre parti ! C'est ce que je fais. Quel meilleur moyen que de venir avec toi à ce mariage alors que tous mes amis seront là ?
-    Trouve autre chose.
-    Je ne fais que suivre tes conseils.
-    Je ne t'ai aucunement conseillé de me mêler à ça.
-    S'il te plaît...
-    C'est non.
-    Qu'est-ce que ça te coûte de...
Je fus interrompu par la sonnerie lointaine du téléphone. Andreï profita de l'occasion pour couper court à mes jérémiades et déposa sa tasse sur la table avant de sortir de la cuisine. Il entra de nouveau quelques secondes plus tard et me tendit le combiné.
-    Pour toi.
Ce fut Samuel qui accueillit mon "allô" incertain.
-    J'espère que je ne te dérange pas ?
-    Non, pas du tout.
-    Ca va ?
-    Oui, très bien, merci, dis-je, tentant d'ignorer mon amant qui s'était adossé contre le chambranle de la porte. Et toi ?
-    Evidemment ! J'ai essayé de t'appeler hier soir, tu n'étais pas chez toi ?
Il m'avait bien semblé entendre résonner la sonnerie du téléphone la veille, alors qu'Andreï et moi faisions l'amour, mais je n'y avais pas prêté attention.
-    Je n'ai pas entendu la sonnerie, désolé.
-    Pas grave. Je t'appelais au sujet des papiers à signer pour être mon témoin. Si tu es toujours d'accord.
-    Bien sûr !
-    Parfait. Alors, il faudrait que je te donne un dossier à remplir, et aussi que tu me donnes un justificatif de domicile.
-    Ah... Je viens de déménager, alors...
-    Tu n'as pas moyen d'en trouver un ?
-    Je vais faire mon possible.
-    D'accord, je compte sur toi.
-    Tu peux.
-    Ah oui, je voulais aussi te dire autre chose... Voilà, tu te souviens de Phil, mon ancien collègue et ami ?
Comment oublier Phil ? Samuel nous l'avait présenté à Daphné et moi lors de sa pendaison de crémaillère deux ans auparavant. Mon ex-compagne avait immédiatement sympathisé avec lui, et je l'avais trouvé absolument odieux. Cela dit, ma rancoeur a son égard avait peut-être à voir avec l'admiration manifeste que lui avait voué la femme que j'aimais.
-    Oui, je m'en souviens.
-    Il sera là...
-    Je devrais le supporter pour la soirée, dis-je dans un rire jaune.
-    Ce n'est pas le problème. C'est le nouveau mec de Daphné.
Mon rire s'étouffa soudainement.
-    Et elle sera là, acheva-t-il.
-    Quoi ?
-    Je n'ai pas pu faire autrement, ç'aurait été grossier de ne pas l'inviter.
-    Euh... Oui... Evidemment.
-    Je voulais te prévenir avant...
-    Oui... Merci.
-    Gabriel ? J'espère vraiment que ça ne te dérange pas trop...
-    Non. Non... Pas du tout ! mentis-je.
-    Je me suis dit que comme vous avez trouvé quelqu'un chacun de votre côté...
-    Il n'y a pas de problème, je t'assure.
-    D'accord. Tu viens toujours avec Eva ?
-    Oui, oui, toujours.
-    Bon, je retourne bosser. Tiens, tu ne devrais pas être au boulot toi d'ailleurs ?
-    J'ai pris plusieurs jours de congé.
-    D'accord. A bientôt alors, il faut que je te donne les papiers.
-    A bientôt, passe le bonjour à Edwige.
-    Je n'y manquerai pas.
Il raccrocha et je laissai la tonalité résonner à mon oreille quelques secondes avant de faire de même. Plus pour moi-même qu'à l'intention de mon amant, je murmurai :
-    C'est pas possible... Daphné sera là avec son nouveau mec...
Andreï croisa les bras et sourit :
-    Je crois que je vais venir finalement, dit-il, ça promet d'être plutôt divertissant.
Il quitta ensuite l'embrasure de la porte pour se diriger vers le salon, en quelques pas, je l'avais rattrapé.
-    Quoi ?
-    Je pense que je vais venir avec toi à ce mariage.
-    Uniquement parce que Daphné sera là ?
-    Entre autres.
-    Tu veux voir ma déconfiture ?
Il sourit.
-    Tu trouves ça drôle ?
Il s'approcha de moi et déposa un baiser sur mes lèvres.
-    Oui.

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Chapitre LXXIV.  posté le mercredi 23 avril 2008 20:15

Une semaine s'était écoulée depuis l'appel de Samuel et je n'arrivais toujours pas à m'en remettre, sans réellement savoir pourquoi la présence de Daphné me dérangeait tant. Cela tenait sans doute du fait que je ne l'avais pas revue depuis notre rupture et que je doutais fortement de notre comportement à tous les deux lorsque nous serions de nouveau face à face. Je craignais certainement de sa réaction, elle avait été mon point de repère durant de longues années et je ne pouvais m'empêcher de me demander ce qu'elle pourrait penser de moi. Son avis était plus important qu'il ne le paraissait.
Je fus tiré de mes réflexions par la sonnerie du téléphone qui tronait sur mon bureau.
-    Allô ?
-    Richard souhaiterait te voir immédiatement.
-    D'accord, j'arrive.
L'assistante de mon rédacteur en chef raccrocha et je pris, sans attendre, la direction de son bureau. Là où Patrick maniait avec intelligence les intérêts humains et le intérêts du journal, Richard, bien plus rustre, parlait en terme de rendement et de profit, et cela était sand doute la raison pour laquelle le journal qu'il dirigeait faisait partie des plus vendus tandis que Littera peinait à trouver sa place. Le physique de mon supérieur s'accordait parfaitement à sa personnalité : bedonnant, braillard et toujours vêtu de chemises aux couleurs criardes, il n'était ni plus ni moins qu'un stéréotype navrant de mauvais goût. C'est pour toutes ces raisons que la perspective de me rendre dans son bureau ne m'enchantait pas outre mesure. Un "entrez" tonitruant m'intima d'ouvrir la porte métallique que je poussai sans hâte. Il fit le tour de son bureau pour y asseoir son postérieur porcin et me lança un regard antipathique.
-    Vous vouliez me parler ?
-    Oui, répondit-il sans me proposer de chaise. Vous savez que le journal a un peu de mal ces derniers temps, en particulier en raison de l'apparition des quotidiens gratuits ?
-    Oui, c'est ce que j'ai cru comprendre.
-    On doit frapper un grand coup, brailla-t-il, joignant le geste à la parole en tapant du poing sur son bureau. Ce n'est pas moi qui le dit, mais la direction.
Il pointa son doigt vers le plafond dans une oeillade lourde de sens.
-    Et la direction, reprit-t-il, elle veut quelque chose de lourd pour relancer les ventes. Elle veut se diversifier et lancer un supplément qui sera vendu avec le journal tous les mardi.
-    Oui, opinai-je sans vraiment comprendre les raisons de ma présence.
-    Ce sera un supplément littéraire ! Et pour commencer, on va faire un dossier sur les écrivains en vogue du moment !
La situation commençait à se clarifier et ce n'était pas pour me plaire.
-    Mounia s'occupe d'Ella Johanssen, Etienne de Joachim Leray, Christophe d'Evelyne Loisan et Amine d'Arthur Dangère, et vous...
-    Et moi ? demandai-je, ne connaissant que trop l'identité de l'écrivain qui représenterait le sujet de mon article.
-    Et toi, c'est Andreï Sidorov.
-    C'est le troisième papier que je fais sur lui... Je ne sais pas s'il va accepter...
-    Ne me prenez pas pour un con, tout le monde sait que vous êtes plutôt...
Il joignit le bout de ses deux index avant de les faire pivoter dans un geste équivoque.
-    Pardon ?
J'avais le souffle coupé, abasourdi que j'étais par la surprise d'entendre mon rédacteur en chef annoncer ma liaison avec l'écrivain comme la dernière des évidences.
-    Gabriel, voyons, dit-il en se levant et en positionnant ses mains le long de sa ceinture. Ne faites pas l'enfant. Lorsque j'ai voulu vous engager il y a quelques mois, je pensais que vous ne faisiez que collaborer professionnellement parlant, mais je n'y crois plus une seconde. Je vous avais déjà dans le collimateur et si vous vouliez rester discret, vous n'auriez pas signalé votre changement d'adresse au 76, avenue Foch. Je n'ai pas eu de mal à trouver l'adresse de Sidorov et à faire le rapprochement.
-    Mais en quoi est-ce que ça vous regarde ? demandai-je, réellement choqué par tant de grossièreté et d'indiscrétion. De quel droit est-ce que vous vous permettez d'enquêter sur moi ?
-    Je n'enquête pas sur vous.
-    Comment est-ce que vous appelez ça, alors ?
-    Je me renseigne et je satisfais ma curiosité, dit-il dans un sourire porcin. Mais soyons sérieux. Vous allez m'écrire cet article, pour le mois prochain, je veux un vrai dossier, cinq pages.
-    Il va refuser, dis-je, comprenant que la meilleure des réactions à avoir était de reprendre mon sang-froid.
-    Pardon ?
-    Il va refuser que j'écrive un troisième article sur lui.
-    Qu'est-ce que ça peut me foutre ? Il ne peut pas interdire cet article, ce serait de la censure.
-    Vous croyez vraiment qu'il ne pourrait pas l'interdire ? Je me permets de vous rappeler que sa maison d'édition fait justement partie de la direction dont vous me parliez tout à l'heure, et qu'ils ont la fâcheuse habitude de se plier au moindre de ses désirs.
Richard sembla réfléchir quelques instants et lâcha avec un infini mépris :
-    A vous de vous débrouiller pour qu'il ne puisse pas l'interdire. La direction pourrait bien être assez con pour se foutre en l'air toute seule en censurant un article qui profiterait au journal pour les beaux yeux de ce type.
Je faillis faire remarquer à mon rédacteur en chez que le type en question se trouvait être mon amant et qu'il était très malvenu d'en parler de la sorte en face de moi mais je me n'en fis rien et je me contentai de dire d'un ton détaché :
-    D'accord.

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Playlist pour fêtes trop arrosées.  posté le samedi 26 avril 2008 15:48

Bon, comme je suis une auteur(e ?) généreuse (et que je suis pas encore tout à fait clean), je vais vous donner une petite playlist pour pimenter vos soirées folles, playlist à thème évidemment... Je crois que vous devinerez toutes seules lequel...

1. Benoît - Tourne toi (Version hard).
Taux d'alcoolémie minimum nécessaire : 4 grammes/litre de sang.
Effets : Folle envie de réaliser une petite danse suggestive. Si, comme moi, vous avez la facheuse habitude de fumer et de gober des tas de petites choses, vous vous retrouvez infailliblement nue à danser sur la table. Mais je déconseille. C'est mal. Mal !
A noter : Pour celles qui seraient un peu dures d'oreilles, je vous mets le deuxième refrain, d'une poésie et d'une classe rare, mais c'est pour ces talents d'écriture qu'on aime Benoît :

Je me suis donc retourné
Pour ne pas la vexer
J'ai senti son gros machin
Glissé en bas de mes reins

Il s'appelait Jean-Mario
Monté comme un taureau
Il jouait les travelos

Ca ne sert à rien de se moquer
Avez-vous essayé
C'est pourtant pas compliqué
Laissez-vous donc tenter

Pour ne rien vous cacher
Je me suis donc mieux penché
Pour enfin décoller
Oui décoller

2. Gunther

You touch my tralala

Suntrip

Touch me (feat. Samantha Fox)
Taux d'alcoolémie minimum nécessaire : 1 gramme/litre de sang.
Effets : Les hommes veulent se laisser pousser la moustache, les femmes aussi, tout le monde parle avec une voix grave et rocailleuse en prenant des poses de professionnels du sexe.
A noter : Les fesses de Gunther dans Suntrip ainsi que ce jet de crème solaire impressionant...
La version Harry Potter de You touch my tralala (A VOIR !).

3. Tomboy - Okay to be gay
Taux d'alcoolémie minimum nécessaire : 2 grammes/litre de sang.
Effets : Les hommes ne savent plus où se mettre et mettent en avant leur torse velu pour qu'il n'y ait pas d'équivoque, qu'on ne les "[prenne] pas pour des pédés ! Oh !". Les femmes hurlent : "C'est chouuu" ou encore "Huuu". Mais l'effet pervers n'arrive que le lendemain, dès lors, impossible de ne pas chantonner à haute voix "It's okay to be gay !" de façon régulière, même (et surtout) en public. Pour un effet Tomboy², un jeu à boire préalable est requis.
A noter : La sobriété des costumes et le rejet total des clichés liés à l'homosexualité.
La version Harry Potter d'Okay to be gay (A VOIR !)

Voilà, c'est la fin des conseils de Tata Claire. Sur ce, je redécolle et je me fais un medley Benoît/Gunther/Tomboy pour des sensations garanties !

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Chapitre LXXV.  posté le lundi 28 avril 2008 11:33

-    J'ai encore un article à faire sur toi, déclarai-je en entrant dans le salon le soir-même ?
-    Pardon ?
-    Je n'y suis pour rien, mon rédacteur en chef me l'a demandé, expliquai-je en me laissant tomber dans le canapé.
L'écrivain écrasa sa cigarette dans le cendrier et plaça un marque page dans son livre pour le poser sur la table.
-    Et en quel honneur ?
-    Un supplément littéraire.
-    Ca commence à devenir une habitude...
-    Ne crois pas que ça me fasse plaisir que l'on ne pense à moi qu'en tant qu'intermédiaire vis-à-vis de toi et non pas pour ma compétence.
-    Quelle compétence ?
-    Pourquoi est-ce que tu te sens toujours obligé de mettre en doute mes compétences professionnelles ?
Il me jeta un regard amusé.
-    Enfin, sois lucide... Si je n'étais pas venu te trouver, tu écrirais toujours pour ce mensuel dont j'ai oublié le nom et dans lequel tu as été embauché uniquement grâce à la charité chrétienne d'un rédacteur en chef naïf.
-    Littera ! Le journal s'appelait Littera ! Pourquoi est-ce que tu ne peux pas t'empêcher de te comporter comme le dernier des connards quand on parle de mon boulot ?
Il sourit.
-    Le dernier des connards a fait de toi ce que tu es professionnellement.
-    Et je t'en suis reconnaissant, mais je n'ai pas envers toi une dette à vie !
C'était dans ces moments où la dualité de mon amant s'exprimait avec acidité et férocité que j'aurais souhaité pouvoir claquer la porte. Seulement, ce n'était plus possible. Mon appartement était à nouveau en location et la majorité de mes meubles dormaient à présent dans un box, en attendant que j'aie la certitude de ne pas avoir à quitter expressément le 76 de l'avenue Foch.
-    Je vais manger, dis-je en claquant la porte du salon.
Alors que l'eau commençait à bouillir dans la casserole, j'en arrivais à me demander pourquoi Andreï ne pouvait pas s'empêcher d'être si désagréable lorsque nous abordions le sujet de mon travail. Comme souvent lorsqu'il était question de lui, je ne parvenais pas à trouver de réponse satisfaisante. Mon attention fut attirée par le grincement de la porte de la cuisine. Andreï entra et s'adossa au réfrigirateur sans un mot. Au terme de quelques minutes de mutisme, il dit enfin :
-    Excuse-moi.
-    C'est trop facile. Tu te défoules sur moi, tu me sapes le moral puis tu t'excuses et tout repart comme si de rien n'était.
Il ne dit rien.
-    Pourquoi est-ce que tu fais toujours ça ? Juste pour calmer tes nerfs ? Je refuse d'être ton exutoire, OK ? Les soirs où tu es de mauvaise humeur, tu me préviens, comme ça je saurai qu'il vaut mieux que j'évite de te parler !
-    Ne fais pas l'idiot.
-    Qui est idiot dans cette histoire ? Est-ce que tu te rends compte de tout ce que je dois supporter de toi ? Des fois, tu es irascible et absolument insupportable, et d'autres... Et bien... Je n'irai pas jusqu'à dire que tu es adorable, bien sûr, mais j'ai juste l'impression que tu ne me méprises pas.
-    Je ne te méprise pas, Gabriel.
Je levai les yeux pour un demi sourire imprimé sur son visage.
-    Je crois que j'ai du mal à supporter que tu aies cette liberté dans ton travail, alors que moi je suis coincé.
-    Quoi ? Tu m'envies ?
-    Je suppose qu'il y a de ça. Professionnellement parlant, évidemment.
Je passai sur ce mépris total de ma personne pour m'exclamer :
-    Mais c'est moi qui t'envie ! J'aimerais tellement que mon travail soit reconnu comme le tien peut l'être ! Tu n'imagines même pas comme j'aimerais être... Quelqu'un !
-    Ce n'est pas si amusant que tu sembles le penser.
-    Mais de quoi tu parles ? Tu travailles chez toi et tu gagnes plus d'argent en un an que je n'en gagnerai en toute ma vie ! Tu as des gens qui t'adulent ! Tout le monde reconnaît ton talent ! Ne me dis pas que ça ne te plaît pas, tu as toi-même dit que ta carrière était ce que tu avais de plus cher !
-    Je suis pris au piège dans un rôle qu'on m'a assigné sans même me consulter avant, je suis soumis à un rythme de travail infernal, parce qu'on attend de moi que je produise un nouveau livre tous les ans, le moindre de mes mouvements est rapporté dans la presse à scandales. Tu ne vois que les avantages, mais n'en oublie pas les inconvénients pour autant.
-    Tu voudrais que je te plaigne ?
-    Non.
-    Mais est-ce que tu te rends compte que tu es extrèmement privilégié ?
-    Je le sais.
-    Imagine tous ces gens qui meurent de faim et qui...
-    Arrête ! Tes sentiments chrétiens ne regardent que toi. Je ne vais pas dire que ma vie est extraordinaire en la comparant à celle des autres. Ici, cela ne regarde que moi. Nous n'aurions plus le droit de souffrir parce qu'autour de nous, d'autres sont soumis à des peines plus graves ? Devrais-tu accueillir ton père à bras ouverts, arrêter de souffrir de ce qu'il vous a fait, uniquement parce que des gens n'ont pas de quoi se nourrir ? Tes bons sentiments t'honnorent, mais n'essaie pas de me faire avaler que tu es tellement altruiste que tu penses à l'autre jusqu'à t'oublier toi-même.
-    Ne parle pas de lui ! Et puis ce que tu dis c'est... C'est tellement égoïste !
-    Non ! Ne confond pas cela avec de l'égoïsme pur et simple. Tu ne vis qu'une fois, est-il nécessaire de réserver les brefs moments que tu passes sur terre à te lancer dans une longue lamentation sur le malheur d'autrui ? Laisse donc de côté cette culpabilité permanente et tu ne t'en porteras que mieux.
-    Donc tu serais prêt à faire du mal à autrui, consciemment, pour finalement arriver à ton propre bonheur ?
-    Ce n'est pas le sujet.
-    Non, mais répond-moi. Sincèrement.
-    Oui. Cela dit, je ne suis toujours pas parvenu à comprendre ce qu'est réellement le bonheur comme tu l'appelles sottement.
-    Je suppose que tu comptes partir dans une divagation philosophique sur le bonheur ?
-    Non. Je me contente de te dire que je n'ai pas été heureux depuis si longtemps que ce concept m'est devenu étranger.
Ma rage s'évanouit une fois sa phrase terminée et je lui lançai alors un regard incrédule et peiné.
-    Quoi ?
-    Il n'y a rien à expliquer, dit-il d'un ton distrait. Ta casserole.
-    Pardon ?
-    L'eau déborde.
Le temps que je baisse l'intensité de la plaque halogène et que je me retourne, il était déjà sorti de la cuisine.
Quelques heures après, j'allai me coucher sans l'avoir revu. Seul le murmure du ventilateur de son ordinateur portable trahissait sa présence dans son bureau. Il me fut impossible de trouver le sommeil immédiatement et je passai de longues minutes à me retourner entre les draps. Il n'était pas heureux. J'avais eu le fol espoir qu'il puisse trouver le bonheur à mes côtés, qu'il ait pu me demander de rester à ses côtés parce qu'il se sentait bien en ma présence, mais ce qu'il m'avait dit dans la soirée démentait formellement cette idée et je ne savais plus à quoi m'en tenir.
Cependant, lorsqu'Andreï vint prendre place à mes côtés dans le lit et que je vis entre mes paupières mi-closes le regard qu'il me lança, je n'eus plus un doute sur la force de son affection. Il passa une main dans mes cheveux et sourit avant de s'étendre entre les draps et se retourner sur le ventre. Dans l'obscurité, je ne pus réprimer un sourire.

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