Lorsque j'arrivai quelques heures
plus tard au Café des Phares, Béa était
déjà là. Ses traits étaient
tirés par la fatigue et je m'en voulus immédiatemment
de l'avoir obligée à se déplacer alors que la
seule chose dont elle semblait avoir besoin était de se
reposer. Cependant, un sourire illumina son visage lorsqu'elle me
vit entrer. Elle déplaca son sac à main qu'elle avait
posé sur la chaise en face d'elle pour ma laisser la place.
Je lui fis la bise et me laissai tomber sur le fauteuil jaune et
rouge.
- Je suis désolé de t'avoir fait te
déplacer, vraiment, commençai-je.
- Pas de problème, ça avait l'air
urgent, dit-elle dans un sourire triste.
- Surtout si loin de chez toi...
- Je me suis dit que c'était à
côté de chez toi, justement.
- Ah oui. En fait, je n'habite plus rue
Pavée, j'ai déménagé.
- Ah oui ? Ou ça ?
- Dans le seizième, avenue Foch.
- Avenue Foch ? demanda-t-elle, surprise. Tu as
eu une promotion ou quoi ?
- Oui, aussi, mais j'ai emménagé
avec quelqu'un qui y habitait déjà, en fait.
- Je ne suis plus sûre de tout suivre, tu
n'es plus avec Daphné ?
- Non.
- Avec qui est-ce que tu as
emménagé, alors ?
- C'est justement pour ça que je t'ai
appelé en catastrophe... En fait... Je peux compter sur ta
discrétion ?
- Evidemment, dit-elle avec une curiosité
visible.
- J'ai emménagé avec un
homme.
Elle resta muette quelques instants, abasourdie. Je me sentis de
plus en plus gêné.
- Un colocataire ? finit-elle par
bafouiller.
- Non, murmurai-je.
Elle resta de nouveau interdite et finit par articuler :
- Je le connais ?
- Je pense...
- Qui c'est ?
- Andreï Sidorov. L'écrivain.
- Quoi ?
Elle ne tenta pas plus longtemps de déguiser sa surprise et
me fixa de ses yeux exhorbités.
- Putain... Si je m'attendais à
ça...
- Ouais. Je sais.
- Bordel ! Gabi ! C'est incroyable ! Je
m'attendais à tout sauf à ça ! Je pensais que
tu voulais me parler d'Eva, ou... Enfin... Pas ça, quoi.
C'est dingue !
- C'est pour ça que je t'ai
appelée... Tu te souviens du jour où tu m'as dit
qu'il faudrait que je fasse appel à toi si j'avais un
coming-out à faire. Où tu as dit que tu étais
une professionnelle du coming-out et que tu avais réussi
à permettre à tes copines de s'accepter en tant que
lesbiennes ? Je sais que tu déconnais... Mais je me suis dit
que... Et puis comme tu viens d'emménager avec Cathy, tu
sais ce que c'est... Enfin...
Elle me regarda un instant, comme pour me jauger et lâcha
finalement :
- Tu as du mal à t'assumer, hein ?
J'avais des réticences à dévoiler mes
sentiments vis-à-vis d'Andreï et de ma prétendue
bisexualité, mais avec Béa, tout coulait de source.
J'avais été son premier et dernier petit ami et je
lui avais permis de se rendre compte qu'elle aimait en
réalité les femmes. Ce rôle peu glorieux avait
cependant fait de moi un ami et un confident à ses yeux et
l'intimité passée que nous avions partagés
nous permettait de rompre un certain nombre de tabous et
d'évoquer sans réserve amour et
sexualité.
- Ouais, finis-je par avouer. C'est
ça.
- Développe.
- Je sais pas... Je n'ai pas honte d'être
avec lui, de vivre avec lui, ce n'est pas le problème, j'en
suis même fier.
- Il y a de quoi, siffla-t-elle.
- Mais en fait, j'ai honte de moi.
Vis-à-vis de ma mère, surtout. Et de tous mes amis,
en général. J'ai peur d'être une caricature,
d'être classé dans la catégorie des
homosexuels. Alors que je ne suis pas homosexuel !
Elle eut une moue amusée.
- Non, je m'explique. Si je dis que je ne suis
pas homosexuel, c'est parce que je n'ai pas d'attirance pour
d'autres hommes. Aucune ! Il n'y a que lui...
- Vraiment ?
- Je t'assure ! Il n'y a que lui. Je crois
même que je suis hétéro, mais qu'Andreï
est l'exception qui confirme la règle, tu vois ?
- Je vois.
- J'ai envie d'être avec lui, vraiment,
parce que je... Je crois que je l'aime. Parce que je le trouve
extraordinaire ! Mais je me demande si je suis capable d'assumer
ça ! Lui, je pensais qu'il en était incapable, mais
finalement il accepte que j'habite chez lui, avec les paparazzis
qui sont à la porte, tout le temps !
- Attends, attends ! Raconte-moi tout du
début, tu veux ?
Je lui parlai alors des premières réticences
d'Andreï vis-à-vis d'une quelconque officialisation, de
notre première rupture qui avait fait suite à la
fureur provoquée par la parution des photographies, du
démenti, des paparazzis qui campaient devant la porte de
l'immeuble en espérant nous surprendre un jour lui et moi,
des précautions infinies qu'il nous fallait prendre pour
vivre ensemble, de toutes ces pressions qui rendaient une vie de
couple tellement ardue.
- Donc lui, il ne veut pas assumer le fait de
vivre avec toi pour ne pas mettre sa carrière en danger, et
toi, tu veux vivre avec lui, mais tu as peur d'être
confronté à ton entourage ?
- En gros, c'est ça.
- Alors que lui, son entourage, il s'en
fout.
- A part sa soeur, et certainement ses
collaborateurs, je ne lui connais pas vraiment d'entourage, dus-je
admettre.
- Bon, lui, il a le choix. Il peut continuer de
cacher votre relation aux médias tout en restant avec toi.
Mais toi, tu vas devoir choisir, tu ne peux pas cacher à tes
proches que tu vis avec lui, ils s'en apercevront forcément
à un moment ou à un autre. Alors, soit tu le quittes,
soit tu l'avoues.
- Le problème, ce n'est pas de l'avouer.
C'est que j'ai peur de les voir changer de comportement à
mon égard... J'ai... J'ai honte.
- Pourquoi ?
- Je n'en sais rien ! Je ne le sais même
pas... C'est juste... Comme ça. J'ai honte d'être
moi.
Béa me lança un regard compréhensif et posa sa
main sur la mienne.
- Le tout, c'est de savoir pourquoi est-ce que tu
as honte.
- Je t'assure que si je le savais, je n'en serais
pas là. Enfin, je n'avais aucun problème avec
ça jusqu'à cette nuit, et je ne sais pas pourquoi
ça m'a pris tout à coup... C'est peut-être le
fait qu'on habite ensemble... Pourtant, je l'ai voulu ! C'est
même moi qui lui ai demandé. Ca faisait quelques
semaines que quelque chose me tracassait un peu sans que je sache
vraiment à quoi m'en tenir... Et je crois que c'était
ça. Tu me connais, l'homosexualité, c'est pas
vraiment ma tasse de thé.
Je pouvais lire une certaine désapprobation dans ses yeux,
aussi, je m'empressai d'ajouter :
- Sauf les lesbiennes, bien entendu. Ca m'excite,
évidemment, comme tout homme normalement
constitué.
Elle éclata de rire et je poursuivis.
- Je suis vraiment heureux d'être avec lui,
mais ce serait tellement plus simple si ce n'était pas un
homme. Enfin non, faire l'amour avec lui, c'est extraordinaire. Ce
qu'il y a, ce n'est pas que j'aie une relation homosexuelle, c'est
que ce soit qualifié de relation homosexuelle.
- Je vois.
- Je sais que c'est vraiment paradoxal.
- Non, mais je comprends. Je crois que tu devrais
essayer de lui en parler. En temps normal, je te conseillerais
plutôt d'essayer de régler tes problèmes tout
seul, ou avec l'aide de tes amis, mais là c'est
différent. J'ai lu certains de ses romans, et j'ai cru
comprendre qu'il s'y connaissait en sentiments humains.
- Non ! S'il se rend compte que je n'arrive pas
à assumer ça, il va me quitter... Il n'est pas du
genre à supporter l'indécision. Il ne pourrait pas
comprendre. Lui, il se laisse porter par son désir, il n'a
aucun problème avec...
- Ecoute, avant qu'il ne vienne te draguer, tu
étais persuadé d'être
hétérosexuel, et ça depuis vingt-sept ans. Il
doit se douter que c'est pas facile pour toi de vivre cette
période de transition...
- Mais lui... Il est tellement sûr de lui
!
- Evidemment, ça fait des années
qu'il s'assume, parce que visiblement, ça ne lui pose pas de
problème que son entourage soit au courant, s'il veut se
cacher, c'est juste pour protéger sa carrière. Il n'a
pas l'air d'avoir de problème avec sa bisexualité. Il
peut te comprendre, il a du passer par là, il faut que tu
lui en parles.
- Je sais ce qu'il va me dire... De me foutre de
l'avis des autres, c'est ce qu'il fait, mais j'en suis
incapable.
Et elle passa encore une heure à tenter de me convaincre de
m'entretenir avec Andreï à ce sujet. Elle finit par
m'arracher la promesse de le faire, promesse que je doutais encore
d'être capable de tenir.
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