Je décidai de passer
la nuit dans le canapé, par respect pour Daphné mais
également pour ne pas me retrouver face à mon propre
égoïsme. Le lendemain matin, j'entrai dans la chambre
pour trouver une chemise propre, elle était là, ses
cheveux blonds lui donnaient un air angélique et sa bouche
entr'ouverte de laquelle s'échappait une respiration
régulière me donna envie de l'embrasser. Je m'assis
sur le rebord du lit et passai la main dans sa chevelure.
J'étais en train de tout saborder, mais ce que je ne pouvais
supporter, c'était de la faire souffrir. Lorsqu'elle
était arrivée à Paris en 1999, elle avait un
rêve, elle voulait devenir une femme bien, et là
où nombre de personnes refusent la routine, elle s'y
complaisait et ne cessait de répéter qu'elle ne
serait heureuse qu'entourée d'enfants dans une maisonnette
avec un jardinet. Je ne pouvais lui imposer ce que je lui faisais
subir. Elle avait immédiatement remarqué un
changement dans ma personnalité et cette clairvoyance avait
tout pour m'inquiéter. Je n'imaginais pas continuer ce
simulacre de relation avec Sidorov, quelle relation d'ailleurs ? Il
avait été plutôt clair.
- Qu'est-ce que tu fais ?
- Je suis venu chercher une chemise,
désolé de t'avoir réveillée,
rendors-toi, murmurai-je.
- Tu pars au boulot à cette heure-ci
?
- Toujours cet article...
- Je crois que je préférais encore
quand tu étais une roue de secours, marmonna-t-elle.
- Je sais, rendors-toi.
- A ce soir, alors ?
- Peut-être, je...
- J'ai compris.
Elle se retourna sur le ventre et mit son coussin sur sa
tête. Excuse-moi.
Je sortis et refermai la porte sans un bruit, exception
faite du claquement du verrou. La rue était déserte
et je n'étais même pas sûr de trouver le journal
ouvert. Que pouvait faire Sidorov à ce moment ? Question
idiote, en quoi cela me regardait-il ? Je croisai un couple qui
s'embrassait sous un porche et à y regarder de plus
près, le couple était composé de deux hommes.
J'esquissai une brève grimace de dégoût, non,
je n'étais pas comme ça, je n'étais pas comme
eux. Je m'étais juste égaré. Cette passade
avec Sidorov n'avait aucun sens, ni pour moi, ni pour lui, non,
certainement pas pour lui, au vu de la manière dont il
m'avait poliment éjecté de son appartement et de sa
vie. A cette pensée, je sentis comme un sentiment de manque.
Une drôle de sensation qui serra mon ventre et me laissa avec
cette impression que j'avais besoin de quelque chose sans savoir
exactement quoi.
Fanny était déjà sur place et elle
remarqua ma mine fatiguée.
- Ca va ?
- Oui, oui, t'inquiètes pas,
répondis-je sans conviction.
- Tu fais vraiment une drôle de
tête.
- Je suis pas trop dans mon assiette en ce
moment, c'est tout.
- C'est Sidorov ?
Je me tournai vers elle, affolé. Mais son regard
n'exprimait rien d'autre que de l'inquiétude. Je devenais
paranoïaque, persuadé que mon désir pour
l'écrivain pouvait se lire sur mon visage.
- Oui, il est insupportable.
- Ah bon ?
- Imbu de lui-même, prétentieux,
dédaigneux, un cocktail détonnant, soupirai-je.
- Ouais, il paraît qu'il est pas
facile.
- Non, pas vraiment.
Je pris la direction de mon bureau mais Fanny m'apostropha
:
- Gabriel ?
- Oui ?
- Il ne se passe rien de grave au moins ? Tu peux
me le dire...
- Ca va aller, je te jure.
- Si tu veux en parler...
- Il n'y a rien à dire, mais merci quand
même.
Elle haussa les épaules en faisant la moue alors que
je lui adressais un pâle sourire. Je pris ensuite place dans
le placard à balais qui me servait de bureau et la sonnerie
de mon téléphone me tira des mes rêveries en
m'informant qu'un nouveau message m'attendait sur mon
répondeur. "Salut Gab', c'est Samuel, j'ai une interview
à faire du côté de ton bureau, on se retrouve
chez Paul à midi ?" Samuel et moi étions dans la
même université lorsque nous étions en licence
d'Information et Communication, lui avait réussi le concours
du CELSA et travaillait à présent comme journaliste
à plein temps dans un quotidien. Je l'avais raté et
j'en étais là. Nous avions toujours été
très proches et il était l'une des rares personnes
auxquelles je pensais pouvoir tout dire.
A midi, je pris un sandwich et un flan chez Paul et je
m'installai en terrasse. Il arriva avec dix minutes de retard,
flanqué de son éternelle besace en cuir.
- Je suis désolé, pour le
retard.
- Aucun problème, répondis-je
sincèrement.
- Oh putain, t'en fais une tête !
- Ouais, c'est pas la joie.
- Je vais me prendre un truc à manger,
j'arrive tout de suite. Tu me raconteras tout ça.
Il revint cinq minutes plus tard, déposa son repas
sur la table, s'assit et mordit à pleines dents dans son
sandwich et d'un geste de la main, il m'encouragea à
commencer mon récit.
- Je dois faire un papier sur Andreï
Sidorov, tu vois qui c'est ?
- Evidemment. Et c'est ce qui te met dans cet
état ?
- Non, mais j'ai l'impression que je n'y
arriverai pas, c'est vraiment compliqué, et il ne veut rien
me dire, en bref, je dois faire du tout avec du rien, et je suis
complètement dépassé.
- Faire du tout avec du rien, c'est pourtant ta
grande spécialité, dit-il en lançant un regard
en coin à deux jeunes filles assises trois tables à
notre gauche. J'adore ton quartier, sourit-il.
- Je sais, mais là... C'est tellement peu
conventionnel... Je suis sensé l'interviewer, et ça
fait trois fois que je vais chez lui, sans résultat. En
fait, je ne sais même pas si je dois l'interviewer ou juste
écrire un truc...
- Il y a plein de monde qui dit qu'il est homo,
rapport à sa façon de décrire les sentiments
et de percevoir la vie, enfin, je ne fais que répéter
ce que j'ai entendu, j'ai jamais lu un de ses bouquins.
Le premier membre de sa phrase me fit tressaillir et il
remarqua le trouble que je tentai de cacher en sirotant mon jus
d'orange d'un air dégagé. Il m'observa quelques
secondes et ouvrit la bouche puis sembla se raviser. Puis, il prit
un ton inquiêt pour me demander :
- Mais t'es pas passé... De l'autre
côté ?
- De l'autre côté ?
- Ouais, Sidorov et toi... C'est juste...
Professionnel ?
- Evidemment ! Tu me prends pour un
pédé ou quoi ?
- J'ai jamais dit ça, mais comprends que
je commence à avoir des doutes...
Je pris mon visage entre mes mains, si il y avait une seule
personne à laquelle je pouvais me confier, c'était
lui, mais j'avais tellement peur du jugement qu'il pourrait porter
sur moi. Je me trouvais déjà passablement
écoeurant, qu'en serait-il de lui ?
- J'ai visé juste, hein ?
- C'est pas tellement... Enfin, tu me connais, je
suis pas pédé, dis-je d'un ton qui se voulait
assuré. Et là... Je ne sais pas pourquoi...
- Vous avez couché ensemble ?
- Non, m'exclamai-je, non ! T'es dingue ou quoi
?
- Ma question est justifiée.
- Ouais, je sais. En fait, je ne vois pas
pourquoi juste maintenant...
- C'est la crise de la trentaine, dit-il d'un ton
entendu.
- C'est juste que quand je le vois, je peux pas
me... Comme si je n'avais plus d'inhibitions. Quand j'y pense
ensuite, ça me dégoute à un point que tu peux
pas imaginer, mais quand je suis avec lui, ça me
paraît tellement normal... En fait, je ne le vois pas comme
un homme mais comme Andreï, et c'est complètement
différent.
- Heureusement que je ne bosse pas pour un de ces
torchons, mon gars !
- Pourquoi ?
- Parce que ton vilain petit secret, je te le
placarde partout !
- Samuel...
- Non, t'inquiètes pas, je serai muet
comme une tombe. Et pour Daphné, ça se passe comment
?
- Bah je crois qu'elle se doute de quelque chose,
pas avec Sidorov, elle l'imagine même pas une seule seconde,
mais elle me trouve bizarre en ce moment.
- C'est toujours la femme qui l'apprend en
dernier...
- Elle n'aura rien à apprendre, je
retourne chez Sidorov ce soir pour finir mon article et lui dire
que plus rien ne se passera, plus jamais.
- C'est plus sage.
Oui, c'était plus sage. Mais de quoi avais-je
vraiment envie ? Ce que j'avais vécu avec Andreï
n'était-il pas le signe de l'ennui qui gagnait mon couple ?
N'était-ce pas une volonté de se démarquer de
la routine, voire de changer de peau ? La conversation glissa
ensuite sur les projets professionnels de Samuel et nous nous
quittâmes une heure plus tard. Cependant, avant de reprendre
le métro, il me glissa :
- Essaie de penser à Daphné dans
cette histoire, OK ?
- OK.
Petite précision : lorsque j'édite un article,
il se met automatiquement hors ligne, donc si vous voyez qu'il en
manque un, attendez quelques minutes et rafraichissez la page
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