Chapitre XIV.  posté le dimanche 14 octobre 2007 16:29

  Il passa une demi-heure dans la salle de bain et sortit ensuite en déposant un jeu de clés sur la table. Je m'allongeai sur le canapé et appelait le numéro d'un livreur de pizzas qui était placardé sur le réfrigirateur. Ils promirent de me livrer en moins d'une demi-heure, je commençai alors à regarder un film d'Hitchcock que j'avais trouvé dans l'impressionante médiathèque de Samuel. Lorsque dix minutes plus tard la sonnerie de l'entrée retentit, je félicitai mentalement mon hôte pour la rapidité des livreurs de sa pizzeria fétiche. J'ouvris la porte en grand tout en sortant les billets de ma poche, mais en levant les yeux, je me retrouvai face au visage dur d'Andreï, il était drapé dans un grand manteau noir très cintré et son écharpe noire également couvrait le bas de sa machoire.
-    Ta copine est une hystérique, Gabriel.
-    Daphné ?
-    Oui, qui d'autre ?
-    Vous avez parlé à Daphné ?
  Il sortit l'une de ses deux mains qu'il avait enfoncé dans ses poches et me fit signe de me taire. Il entra dans le salon et se laissa tomber sur le canapé.
-    Elle a d'ailleurs un message pour toi qu'elle m'a chargé de te remettre, dit-il tandis que je fermais la porte.
-    Quoi donc ?
  Un message de réconciliation entre Daphné et moi prononcé par Andreï avait quelque chose de pervers et de malsain.
-    Elle te dit d'aller te faire foutre, dit-il en allumant une cigarette, un sourire ironique se dessinant sur ses lèvres.
-    Ca vous fait rire ?
-    Ca devrait ?
-    Qu'est-ce que vous êtes allé faire chez moi ?
-    Je te cherchais. Et maintenant je comprends pourquoi est-ce que tu habites ici, elle doit être invivable au quotidien.
-    Je vous interdis de dire ça !
-    Je me trompe ?
-    Complètement !
-    Ca doit être parce que toi, elle ne t'accueille pas avec de hauts cris d'adolescente en fleur.
-    Elle vous adore, tâchez de le comprendre.
-    Elle m'adore, tu m'adores, vous vous êtes bien trouvés, n'est-ce pas ?
  Il avait amorcé une ébauche de sourire rapidement abandonnée. Je ne l'avais jamais vu sourire de façon autre qu'ironique, la sincérité semblait ne pas faire partie de son caractère.
-    Pourquoi est-ce que vous me cherchiez ?
-    Tu veux vraiment le savoir ?
-    Si je le demande...
-    Tu m'as agacé.
-    Agacé ?
-    Toi et tes airs de minette effarouchée, vous m'avez agacé.
-    Vous n'aimez pas quand quelqu'un refuse de faire ce que vous voulez, n'est-ce pas ?
-    Non, en effet.
-    Il faudra vous rendre à l'évidence, je suis en couple avec une femme que j'aime et...
-    Laisse-moi rire, Gabriel.
  Il ne rit pas, aucune émotion ne vint traverser son visage impassible et dur.
-    Je l'aime.
-    Non. Tu ne peux pas l'aimer.
-    Vous prétendez me connaître mieux que moi-même ?
-    Les sentiments sont mon fond de commerce. Et je peux te le dire, tu ne l'aimes pas, tu as certainement de l'affection pour cette petite, mais tu ne l'aimes pas.
-    Et pourquoi est-ce que vous dites ça ?
-    Si tu l'aimais réellement et que rien d'autre ne comptait pour toi, tu ne serais pas revenu chez moi.
-    Je crois que c'est vous qui me suivez, là.
-    C'est possible, murmura-t-il. Tu sais, il n'y a rien de plus compliqué que les sentiments. Ce sont des bribes de pensées qui ont leur vie propre, et même si tu refuses d'en être l'esclave, tu ne peux que l'être, parce que fatalement, ils vont prendre le pas sur ta raison et sur ton libre arbitre. Et là tu n'auras plus d'autre choix que de t'y soumettre parce que sans cette soumission, tu ne te sentiras pas vivre, tu ne te sentiras pas exister. Parce que la bataille que tu peux engager avec tes sentiments n'a d'autre issue que la mort de l'un de vous deux, c'est pour cela qu'il faut apprendre à cohabiter, faire des compromis, accepter de ne contrôler qu'une partie de soi-même, car finalement, ce ne sera jamais toi le vainqueur. Es-tu prêt à te soumettre à tes sentiments Gabriel ? Es-tu à même de te rendre compte que la vie étriquée que tu penses aimer n'est qu'un simulacre de la vie réelle ?
-    Vous ne me connaissez pas, vous ne savez pas ce que je pense de ma vie.
-    Je sais que tu t'es jeté dans la déviance pour échapper à ton quotidien qui te ronge, je sais que tu as choisi ce biais pour briser la routine de ta vie sexuelle.
-    Vous n'en savez rien !
-    Je sais également que tu es en pleine érection et qu'il suffirait d'une phrase pour que tu t'abandonnes à moi. Mais c'est trop facile. Je préfère te laisser te rendre compte par toi-même de ce que je veux te démontrer, dit-il en se levant.
-    Vous vous en allez ?
-    Qu'avons-nous à nous dire de plus ? Je crois que tu refuses obstinément de comprendre ce que je tente de t'expliquer. Mais tu verras, avec le temps, tu finiras par en venir au fait. Essaie d'avoir une pensée pour moi, ce jour-là.
  Il claqua la porte derrière lui.

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Chapitre XV.  posté le mercredi 17 octobre 2007 00:51

 Avertissement de rigueur : première scène réellement sexuelle.

 

  Lorsque Samuel rentra de son rendez-vous, je les gratifiai, sa collègue et lui d'un vague salut, mais ils n'avaient pas la tête à ça et s'enfermèrent rapidement dans la chambre. Le bruit étouffé de leurs gémissements me parvenait à travers le mur et j'enfouis ma tête sous les coussins en pressant l'étoffe de toute mes forces sur mes oreilles.
  Vers trois heures du matin, constatant que mes voisins de chambrée ne semblaient pas vouloir arrêter leur raffut, je pris mon manteau et sortis dans la rue. Ces derniers jours avaient été éprouvants et je ne comprenais pas comment l'arrivée d'une seule et unique personne avait pu chambouler la vie que j'estimais être des plus inaltérables.
  J'essayais de penser au comportement que je pourrais avoir face à Daphné qui ne semblait pas décidée à me pardonner, en étais-je bouleversé ? J'avais beau chercher en moi la moindre parcelle de tristesse ou même de dépit, je n'en trouvais aucune. Comme l'avait dit Andreï, les sentiments étaient complexes, trop complexes peut-être. J'avais aimé une femme à la folie et tout à coup... Ressentais-je encore de l'amour pour elle ? Cela n'était-il que de l'affection, comme une homme et une femme se connaissant trop peuvent encore en avoir l'un pour l'autre ? Mon jeune couple était-il passé dans la catégorie des couples consommés, et si consommés qu'il ne subsiste que l'affection que peuvent se porter deux personnes âgées mariées depuis une cinquantaine d'années ? Andreï avait-il raison ? Etais-je tombé dans une routine ?
  Soudain, une ébauche de ce qu'il avait voulu m'expliquer prit forme. J'y avais moi-même pensé auparavant mais avais refusé de reconnaître la véracité des faits pour lui prouver qu'il avait tort. Il était arrivé à un point de ma vie où je n'avais qu'une envie : changer d'air. Il avait été l'originalité dont j'avais désespérément besoin, et dont j'avais toujours besoin à présent. Le métro étant fermé, je me mis à marcher rapidement dans les rues jusqu'à ce que je sois en vue de l'avenue Foch. Je devais lui dire, lui dire que je n'étais pas si naïf, lui dire qu'il avait eu raison mais que ma rapidité à le comprendre démontrait ma maturité. Je sonnai à la porte et lorsqu'elle s'ouvrit, je me trouvai face à une gardienne ébouriffée et franchement agacée d'être réveillée à une heure pareille.
-    Je viens voir Monsieur Sidorov !
-    Je sais, grogna-t-elle.
  Je montai les escaliers quatre à quatre jusqu'au quatrième étage et cognai à la porte. Elle s'ouvrit sur Andreï, torse-nu, une cigarette emprisonnée entre l'index et le majeur de sa main gauche qui tenait une tasse.
-    Gabriel ?
-    Euh... Bonsoir.
-    Bonsoir. Je peux savoir ce que tu fais là ? Je crois entendre comme la fatuité de ta vie qui t'appelle, sourit-il.
-    J'ai compris que ça ne m'intéressait pas. Je vais quitter Daphné.
  Je n'étais pas résolu à quitter Daphné avant de le voir mais ma dernière phrase avait franchi mes lèvres sans que j'y fasse réellement attention. Il haussa légèrement son sourcil gauche avant de lâcher :
-    Et ? En quoi est-ce que ça me concerne ?
-    Est-ce que vous voudriez bien me laisser habiter chez vous quelques temps ? En attendant que je trouve un nouvel appartement.
  Il avala de travers la gorgée de café qu'il venait d'ingurgiter et se mit à tousser avant de prononcer d'une voix un peu trop forte :
-    Quoi ?
-    Vous avez très bien compris.
-    Tu veux venir habiter chez moi ?
-    Quelques jours.
-    Tu as pris mon appartement pour un hospice ?
-    Si je la quitte, c'est un peu de votre faute.
-    Tu assumes tes bétises comme un grand, siffla-t-il.
-    S'il vous plaît...
-    Et arrête de larmoyer, tu es d'un pénible... Tu n'imagines même pas.
  Il regarda dans le vague quelques secondes, l'air hésitant, finalement il haussa les épaules.
-    Tu peux rester cette nuit, pas plus. Mais à une seule condition.
-    Laquelle ?
-    Que tu ne me regardes pas avec cet air de gratitude profondément idiot.
-    D'accord !
  Je me sentais comme un môme. Il haussa encore un sourcil et se décala pour me laisser le passage.
-    Vous ne dormez jamais ?
-    Rarement, murmura-t-il.
-    Pourquoi ?
-    Pourquoi dormir alors que tout se passe maintenant ? J'aurai tout le temps de dormir plus tard.
-    Comment ça ?
-    Je suis dans la trentaine et je vis les plus beaux moments de ma vie. Je sais que dans vingt ans, je les regretterai, je regretterai de ne plus avoir cette liberté de mouvement, de ne plus pouvoir faire ce dont j'ai envie. Dans trente ans, je regretterai mon corps, alors que celui dans lequel je serai enfermé lâchera prise au fil des ans pour finalement m'abandonner, je regretterai ce que j'étais, je regretterai de ne plus pouvoir me baisser sans gémir. Et ce jour-là, je serai prêt à tout donner pour revivre quelques minutes dans la peau de celui que je suis actuellement. Alors non, je ne dors presque pas, parce que je ne veux pas voir ma vie m'échapper et me réveiller un jour en me rendant compte que je suis vieux.
Sa tirade m'avait fait froid dans le dos. Il posa sa tasse sur un guéridon et laissa tomber sa cigarette dedans dans un crépitement avant de s'avancer vers moi pour m'acculer contre le mur de l'entrée, sans possibilité d'échapper à une emprise que je désirais et craignais à la fois.
-    Je veux profiter de chaque instant, tu comprends ?
-    Je...
-    Tais-toi.
  Il plaça un doigt sur ma bouche qu'il retira pour laisser place à un baiser. Il força sans effort la barrière fragile de mes lèvres et laissa sa langue chatouiller délicatement la mienne. Soudain, son étreinte se fit plus rude, et je sentis son corps se coller contre le mien, son sexe en érection se frottait contre mon bas-ventre et je fus submergé par une vague d'excitation. Je commençai à enfoncer mes ongles dans son dos alors qu'il arrachait brutalement ma chemise sans se préoccuper des boutons.
  Le désir prit le pas sur mes appréhensions et je me laissai glisser contre le mur dans un gémissement. Il s'accroupit face à moi et d'un geste brusque, m'obligea à m'allonger. Il se plaça à califourchon sur moi et la sensation de son corps contre mon sexe ne fit que renforcer mon excitation. Je sentis son souffle rauque dans mon oreille tandis que sa langue s'insinuait dans tous les creux de mon cou. Ses caresses humides se firent plus précises et je le sentis descendre le long de mon torse, lêchant mes pectoraux, mon ventre, mon bas-ventre. Ses mains défirent d'un geste la boucle de ma ceinture. Il arracha presque mon pantalon et descendit d'une main mon caleçon tandis que l'autre prenait mon sexe pour le mettre dans sa bouche. Je laissai échapper un gémissement qui s'amplifia au fur et à mesure que sa langue imprimait des mouvements de va-et-vient sur ma verge. Mes gémissements se transformèrent en cris rauques, rythmés par le passage de sa bouche sur mon gland. Un long hurlement proche du sanglot me déchira et Andreï eut un mouvement de recul, un dixième de seconde plus tard, j'éjaculai. Il remonta doucement, se tenant toujours au dessus de moi et déposa un baiser sur mes lèvres, ses mains étaient posées de part et d'autre de mes épaules. Il finit par tomber sur le côté contre le parquet dur de l'entrée. J'en profitai pour me lover dans le creux de son cou et nous restâmes ainsi de longues minutes, enlacés et à moitié nus. Il écarta doucement une mêche de cheveux qui retombait sur mes yeux et embrassa mon front.
  A cet instant, je fus envahi d'une gigantesque plénitude que je n'avais jamais ressentie auparavant, je me sentais en sécurité, protégé, et tout ce qui pouvait se passer à l'extérieur n'avait plus aucune emprise sur moi. Je m'étais réfugié dans une citadelle imprenable, le corps d'Andreï.

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Chapitre XVI.  posté le jeudi 18 octobre 2007 22:14

  Andreï s'était finalement levé et avait disparu dans une pièce que je supposais être son bureau. Après un quart d'heure passé sur le canapé à me demander quel comportement je devais tenir, je finis par me lever. La porte était légèrement entr'ouverte et je pouvais entendre ses doigts pianoter sur le clavier de l'ordinateur. Je me décidai alors à pousser la porte. Le résultat fut immédiat, il leva brusquement la tête et me jeta un regard glacial.
-    Qu'est-ce que tu fais là ?
-    Je suis venu voir ce que tu faisais.
-    C'est fait, non ?
-    Tu écris ?
-    Oui.
-    Je peux voir ?
-    Non.
-    Excuse-moi.
  Il referma l'écran de son ordinateur portable et se leva.
-    Tu ne devrais pas dormir ?
-    Je n'y arrive pas, je ne peux pas m'empêcher de penser à...
-    Et tu te demandes ce que tu vas dire à Daphné, n'est-ce pas ?
-    Oui, et...
-    Tu es tellement prévisible, transparent, tu n'auras rien à lui dire, elle le comprendra toute seule.
-    Mais...
-    Laisse-moi maintenant, s'il te plaît.
-    D'accord...
  Je retournai dans le salon et m'allongeai sur le canapé et alors que je commençai à m'assoupir, je sursautai, réveillé par la soudaine crudité de la lumière qui venait de s'allumer. Andreï, un doigt sur l'interrupteur me regardait fixement. Soudain, il soupira et une lueur d'indécision traversa son regard gris qui reprit ensuite immédiatement sa dureté. Il vint s'assoir dans le fauteuil en face du canapé et alluma une cigarette avant de me regarder sans ciller et de s'enfoncer plus profondément dans le cuir.
-    Tu n'es qu'un idiot, lâcha-t-il finalement.
Je restai sans voix et le seul bruit qui troublait le silence de la pièce était son souffle régulier qui projetait dans l'air des arabesques de fumée fantomatiques.
-    Tu n'es qu'un idiot, répéta-t-il.
-    Pourquoi est-ce que tu dis ça ?
-    Tu es prêt à quitter ta compagne ?
-    Bien sûr !
-    C'est bien ce que je disais, tu es un idiot.
-    Pourquoi ?
-    Qu'est-ce que tu espères ?
  Je ne sus répondre à la question. En effet, qu'espérais-je ? Une vie de couple bien rangée ? Je n'étais pas tombé sur le partenaire idéal. Je levai les yeux, à la recherche de la moindre lueur d'encouragement dans son regard mais je me heurtai à un mur de glace silencieux. Il tira une nouvelle bouffée de sa cigarette et tout ce que pus lire sur son visage était une expression de totale indifférence floutée par la fumée bleutée.
-    Rien.
-    Dans ce cas, c'est tant mieux. Tout est clair.
  Il me jeta rapidement un regard avant de se lever et d'écraser sa cigarette dans le cendrier, elle crépita, puis plus rien. Je sentis soudainement les larmes me monter aux yeux. Son visage se déforma alors et, même embué, il restait superbe. Sa posture alanguie dans le fauteuil lui conférait un air de Dieu de l'Olympe sûr de lui et de sa puissance. Ses cheveux ébouriffés retombaient sur son front et ses yeux, son profil se découpait en ombre chinoise sur l'un des murs du salon.
-    Je vais partir, d'accord ?
  Il se leva et lâche :
-    Comme tu veux, tu es assez grand pour décider de ce que tu veux faire, non ?
  Sans le regarder, j'attrapai mon manteau et mon écharpe, me rappelant de son corps que je serrais si fort contre moi une heure auparavant. Au contact de sa peau contre la mienne, de son sexe contre le mien. Mais il avait décidé de ce qui se passerait ensuite, et je ne me sentais pas la force d'aller contre sa volonté car, malgré ce dont j'essayais de me convaincre, il avait sur moi une influence incalculable. Il était la première personne que je recontrais qui avait su m'imposer un état de fait sans prendre en compte mon vis, et cette soumission, loin de me déranger, m'enchantait au contraire. A mes yeux, il était mille fois plus plaisant d'être soumis à Andreï que d'être en position de domination dans un couple comme celui de Daphné et moi.
  Mais cette situation était tolérable jusqu'à ce soir-là, ce soir où je commençai à ressentir au plus profond de moi d'infimes bribes de sentiments qui tournoyaient dans une valse ininterrompue de questions sans réponses. Toutes ces interrogations n'attendaient qu'une réponse simple qui m'était refusée puisque jamais je n'oserais les poser.
  Je franchis le seuil de l'entrée sans me retourner, mais je pouvais l'imaginer, assis dans cette posture si particulière, presque allongé, les jambes croisées. Il me regardait peut-être partir, mais c'était peu probable, il avait déjà tourné la page, tandis qu'il me serait impossible de l'oublier. Je fis mon possible pour attraper au vol tous ces bouts de souvenirs qui semblaient s'effilocher et s'envoler dans les airs, me refusant le droit de les revivre encore et encore. Je ne pouvais plus sentir la chaleur de sa main sur ma joue et il en serait bientôt de même pour l'empreinte de sa langue sur mon ventre.
  Arrivé à hauteur des quais de Seine, je me laissai aller à ma tristesse et je marchai le long de la berge sans regarder où le chemin me menait. Des larmes tranformèrent bientôt les lampadaires en centaines d'étoiles. Je savais pertinemment que la souffrance que je ressentais n'était pas justifiée, je ne connaissais Andreï que depuis moins d'une semaine et pourtant, il avait apposé sa marque sur mon corps, et mon coeur.
  Je décidai finalement de rentrer chez moi, je ne savais ce que je voulais dire à Daphné mais j'étais certain qu'elle trouverait les mots pour m'apaiser. Il avait encore eu raison, pourquoi la quitter ? Je n'avais eu l'intention de l'abandonner que pour lui, et qu'était-il prêt à me donner en retour ? Je ne lui demandais ni projets, ni engagements, juste un petit peu d'affection, tout ce qu'il était incapable de ressentir.

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Chapitre XVII.  posté le vendredi 19 octobre 2007 21:53

  Lorsque j'ouvris la porte, je fus surpris par la résonnance du claquement du verrou.
-    Daphné ?
  En entrant dans le salon, je constatai qu'il avait été presqu'intégralement vidé, des moutons de poussière subsistaient encore à l'endroit où s'était trouvé le canapé. J'avais fourni l'appartement, elle les meubles, et elle était partie avec. Elle avait laissé derrière elle les cartons de photographies qui étaient auparavant cachés derrière la télévision, également disparue. Elle nous avait laissés derrière elle et était partie vivre sa vie, ailleurs. Je m'en voulus de l'avoir abandonnée seule à son sort, elle n'avait pas mérité ça, Daphné était une femme extraordinaire qui avait eu le tort de s'attacher au mauvais homme au mauvais moment.
  Je m'assis en tailleur sur la moquette, qu'avavais-je fait de nous ? Un mot, une parole et notre histoire avait sombré dans une tourmente de laquelle elle ne savait se relever. Un ouragan de haine s'était abattu sur notre couple tandis qu'une tempête de culpabilité étendait son aura au-dessus de moi. D'une part Andreï m'avait fait comprendre que toute histoire entre lui et moi était vouée à l'échec, d'autre part le seul repère que j'aie jamais eu venait de me quitter, avec raison. Mais je n'imaginais plus une seule seconde vivre une relation avec l'un des deux. Une liaison avec Andreï était hautement improbable, je n'aurais jamais eu le cran  d'assumer pleinement ma bisexualité de laquelle je doutais encore. Et sur un autre plan, une relation avec Daphné était à présent inimaginable, j'avais vécu tellement de moments forts ces derniers jours qu'il m'était impossible de retomber dans la routine inévitable d'une vie à ses côtés.
  Je décrochai mon téléphone et cherchai un numéro dans mon répertoire.
-    Allô ?
-    Elle est partie.
-    Je sais, elle me l'a dit, dit Samuel dont la voix trahissait sa culpabilité.
-    Quand ?
-    Hier, je suis désolé. Elle voulait que je puisse être disponible quand tu l'apprendrais.
-    Alors, finalement, elle a pensé à moi, soupirai-je.
-    On dirait que oui.
-    Pourquoi est-ce que tu ne me l'as pas dit ?
-    Elle m'a dit de ne pas le faire. Désolé. Tu veux que je vienne ?
-    Non, ça va aller, merci.
-    T'es sûr ?
-    Ca va aller, merci, dis-je sincèrement, j'ai envie d'être un peu seul, enfin, je pense.
  C'était ce qu'il fallait dire dans ces circonstances, puisqu'il n'attendait rien de plus de ma part. Je raccrochai et allai constater que Daphné m'avait tout de même laissé le lit. Mais en dépit de tous mes efforts, je ne parvins pas à fermer l'oeil de la nuit.
  En arrivant au journal, je fus accueilli par une mauvaise nouvelle.
-    Dis, Gabriel, je peux te voir dans mon bureau ?
-    Bien sûr.
  Patrick se cala au fond de son large fauteuil de bureau qui semblait lui donner plus d'importance qu'il n'en avait en réalité. Il me regarda d'un air ennuyé.
-    Pour l'article, ça va pas être possible, finit-il par lâcher.
-    Pourquoi ?
-    L'éditeur a posé son véto.
-    Son véto ?
-    Je lui ai envoyé l'article, comme je le fais à chaque fois avec les auteurs qu'il faut prendre avec des pincettes, commença-t-il, et puis j'ai eu une réponse ce matin. Il trouve que la description ne met pas vraiment Sidorov en valeur. En fait, il a dit qu'il passait, je cite, pour un pédé.
  J'étais scié, j'avais tellement misé sur cet article, il devait lancer ma carrière, me servir de tremplin et tout s'effondrait tout à coup, comme si la vie avait décidé de me jouer un mauvais tour, de me tester : "je t'enlève tout ce que tu as, et alors, qu'est-ce que ça donne ?"
-    Et la liberté d'expression ?
-    Je ne peux pas me mettre mal avec la maison d'édition de Sidorov...
-    C'est de la censure déguisée, fulminai-je, soupçonnant Andreï d'être à l'origine du problème.
-    Je sais, et je suis au moins aussi emmerdé que toi, mais tu vas devoir nous refaire un truc plus neutre, tu comprends, il faut un truc qui... Attends, le type me l'a dit, je l'ai noté. Ah voilà, il faut qu'il reste mystérieux et apparemment insensible, tu comprends ?
-    Je ne peux pas faire ça, murmurai-je, profondément abattu.
-    Pourquoi ?
-    Je ne peux pas, c'est tout.
-    Et ton objectivité journalistique ? C'est ton travail !
-    Je sais, mais...
-    T'as pas fait ça ?
-    Quoi donc ?
-    Ce que craignait l'éditeur... Toi et Sidorov, vous n'êtes pas...
-    Arrête ! Tu me connais ! Je supporte ça chez les autres, mais alors qu'aucun d'eux ne s'avise de s'approcher !
  Patrick esquissa un sourire, visiblement satisfait.
-    Ouais, c'est aussi ce que je pensais...

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Chapitre XVIII.  posté le mercredi 24 octobre 2007 00:16

  La journée fut longue et morne, j'accomplis quelques tâches administratives, pensant à mon avenir soudainement avorté pour une question d'image. Cet article représentait un tremplin formidable, je l'avais relu en long et en large et j'étais obligé de reconnaître que, cette fois-ci, j'avais vraiment fourni un travail à la hauteur de ce que l'on attendait de moi. Dans un mouvement de colère, je projetai mon pot à crayons sur le sol. Je savais qu'Andreï était le seul responsable de ce véto, parce que même sans le connaître vraiment, je reconnaissais là sa touche personnelle. Cette méchanceté gratuite et insupportable.
  Je me baissai pour ramasser ce que ma rage avait éparpillé par terre et je remis avec fureur les crayons dans cette affreuse tasse que Daphné avait "costumisée", selon ses propres termes.
-    Je te dérange ?
-    Non, non. Ca va, répondis-je, tentant de ne pas montrer à Fanny l'état d'énervement dans lequel je me trouvais.
  Elle était encore affublée de ses deux couettes qui lui donnaient un air d'écolière malgré sa vingtaine bien tassée. Elle commença à me parler, mais j'étais hypnotisé par les mouvements chaotiques de pantins désarticulés de ses boucles d'oreille et je ne prêtai pas attention à ses paroles.
-    Gabriel ? Tu m'écoutes ?
-    Non, désolé, dis-je avec franchise. Tu peux répéter ?
-    Je te demandais quelles photos tu voulais mettre avec ton article, j'en ai amené quelques unes, tu veux bien jeter un coup d'oeil ?
-    Oublie les photos, soupirai-je.
-    Pourquoi ?
-    La maison d'édition de Sidorov a posé son véto. Ils trouvent que ça donne l'impression qu'il est homosexuel...
-    Je l'ai lu, souffla-t-elle avant d'arborer une moue gênée.
-    Ah oui ?
-    Tu l'apprécies beaucoup, non ?
-    Non, dis-je avec détachement.
-    En tout cas, j'aurais dit le contraire en lisant ton article, soupira-t-elle en haussant les épaules.
-    Ouais, c'est pour ça que ce n'est pas passé...
-    Tu ne vas pas en écrire un autre ?
-    Je devrais. Mais je ne peux pas. Je n'ai pas le matériel nécessaire, je ne sais rien de ce type.
-    Retourne le voir.
-    Non !
  Je prononçai ce dernier mot d'une voix que je jugeai un peu trop forte et d'un ton que j'aurais voulu plus posé. Fanny sursauta mais sourit.
-    A ce point ?
-    Il est... Insuportable.
-    Ok.
-    Non, je te jure, il est...
-    J'ai dit d'accord, sourit-elle. Pas besoin de te justifier.
  Elle m'adressa un dernier sourire et referma la porte derrière elle. L'article sur Andreï aurait pu être un splendide tremplin, mais il allait me précipiter vers la porte si l'inspiration ne me revenait pas sous peu. Je ne pouvais pas refuser capricieusement d'écrire et Patrick serait évidemment dans son droit s'il décidait de se séparer de moi. Je repensai une dernière fois à l'écrivain. La situation dans laquelle je me trouvais était entièrement de sa faute, s'il n'avait pas été si lunatique, je n'aurais pas passé les précieuses heures qui m'auraient été utiles à retravailler mon article à penser à lui et à toutes les différentes façons de lui tordre le cou. Ma vie était un gigantesque chaos depuis quelques jours, et cela, je le lui devais, uniquement à lui.
  "Andreï Sidorov est un auteur romantique dont la plume et le style ont su gagner le coeur de nombreuses lectrices tant françaises qu'..."
  "Lorsqu'Andreï Sidorov émigre en France, il n'imagine pas une seule seconde l'impact qu'aura son style et son personnage sur la nouvelle littérature française..."
  "Il n'est pas éxagéré de prétendre qu'Andreï Sidorov est une personnalité à part de la littérature, ce personnage hautement médiatique diffère de ses pairs de par l'intérêt que lui portent non seulement le public, mais également la presse..."
  Je jetai un énième brouillon en direction de la poubelle. De petites boulettes de papier blanc jonchaient le sol, cadavres échoués, victimes de cette lacune d'imagination qui ne me quittait plus. Je n'avais même pas besoin d'imagination, en réalité, je manquais tout simplement de matière, mais ma seule source était à présent tarie.

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