- Ta copine est une hystérique, Gabriel.
- Daphné ?
- Oui, qui d'autre ?
- Vous avez parlé à Daphné ?
Il sortit l'une de ses deux mains qu'il avait enfoncé dans ses poches et me fit signe de me taire. Il entra dans le salon et se laissa tomber sur le canapé.
- Elle a d'ailleurs un message pour toi qu'elle m'a chargé de te remettre, dit-il tandis que je fermais la porte.
- Quoi donc ?
Un message de réconciliation entre Daphné et moi prononcé par Andreï avait quelque chose de pervers et de malsain.
- Elle te dit d'aller te faire foutre, dit-il en allumant une cigarette, un sourire ironique se dessinant sur ses lèvres.
- Ca vous fait rire ?
- Ca devrait ?
- Qu'est-ce que vous êtes allé faire chez moi ?
- Je te cherchais. Et maintenant je comprends pourquoi est-ce que tu habites ici, elle doit être invivable au quotidien.
- Je vous interdis de dire ça !
- Je me trompe ?
- Complètement !
- Ca doit être parce que toi, elle ne t'accueille pas avec de hauts cris d'adolescente en fleur.
- Elle vous adore, tâchez de le comprendre.
- Elle m'adore, tu m'adores, vous vous êtes bien trouvés, n'est-ce pas ?
Il avait amorcé une ébauche de sourire rapidement abandonnée. Je ne l'avais jamais vu sourire de façon autre qu'ironique, la sincérité semblait ne pas faire partie de son caractère.
- Pourquoi est-ce que vous me cherchiez ?
- Tu veux vraiment le savoir ?
- Si je le demande...
- Tu m'as agacé.
- Agacé ?
- Toi et tes airs de minette effarouchée, vous m'avez agacé.
- Vous n'aimez pas quand quelqu'un refuse de faire ce que vous voulez, n'est-ce pas ?
- Non, en effet.
- Il faudra vous rendre à l'évidence, je suis en couple avec une femme que j'aime et...
- Laisse-moi rire, Gabriel.
Il ne rit pas, aucune émotion ne vint traverser son visage impassible et dur.
- Je l'aime.
- Non. Tu ne peux pas l'aimer.
- Vous prétendez me connaître mieux que moi-même ?
- Les sentiments sont mon fond de commerce. Et je peux te le dire, tu ne l'aimes pas, tu as certainement de l'affection pour cette petite, mais tu ne l'aimes pas.
- Et pourquoi est-ce que vous dites ça ?
- Si tu l'aimais réellement et que rien d'autre ne comptait pour toi, tu ne serais pas revenu chez moi.
- Je crois que c'est vous qui me suivez, là.
- C'est possible, murmura-t-il. Tu sais, il n'y a rien de plus compliqué que les sentiments. Ce sont des bribes de pensées qui ont leur vie propre, et même si tu refuses d'en être l'esclave, tu ne peux que l'être, parce que fatalement, ils vont prendre le pas sur ta raison et sur ton libre arbitre. Et là tu n'auras plus d'autre choix que de t'y soumettre parce que sans cette soumission, tu ne te sentiras pas vivre, tu ne te sentiras pas exister. Parce que la bataille que tu peux engager avec tes sentiments n'a d'autre issue que la mort de l'un de vous deux, c'est pour cela qu'il faut apprendre à cohabiter, faire des compromis, accepter de ne contrôler qu'une partie de soi-même, car finalement, ce ne sera jamais toi le vainqueur. Es-tu prêt à te soumettre à tes sentiments Gabriel ? Es-tu à même de te rendre compte que la vie étriquée que tu penses aimer n'est qu'un simulacre de la vie réelle ?
- Vous ne me connaissez pas, vous ne savez pas ce que je pense de ma vie.
- Je sais que tu t'es jeté dans la déviance pour échapper à ton quotidien qui te ronge, je sais que tu as choisi ce biais pour briser la routine de ta vie sexuelle.
- Vous n'en savez rien !
- Je sais également que tu es en pleine érection et qu'il suffirait d'une phrase pour que tu t'abandonnes à moi. Mais c'est trop facile. Je préfère te laisser te rendre compte par toi-même de ce que je veux te démontrer, dit-il en se levant.
- Vous vous en allez ?
- Qu'avons-nous à nous dire de plus ? Je crois que tu refuses obstinément de comprendre ce que je tente de t'expliquer. Mais tu verras, avec le temps, tu finiras par en venir au fait. Essaie d'avoir une pensée pour moi, ce jour-là.
Il claqua la porte derrière lui.



