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Chapitre XIX.  posté le mercredi 24 octobre 2007 00:30

-    Mais cette petite était si charmante !
-    Je sais, Maman, mais des fois...
-    Qu'est-ce qui s'est passé ?
-    Je dirais l'usure du temps, mentis-je.
  Ma mère sembla peu satisfaite de ma réponse et un long silence s'installa, entrecoupé par les quelques grésillements de la ligne défectueuse. Elle mit enfin un terme à sa réflexion pour finalement déclamer sa phrase favorite :
-    De toute façon, elle ne te méritait pas, mon garçon. Tu me repasses Eva ?
-    Oui.
  Je tendis le combiné à ma soeur qui grommela un "oui", deux "non" et un "bisous, bisous, je te rappelle dans la semaine".
-    Elle est infernale, soupira-t-elle.
-    Je crois que c'est le fait que je m'installe chez toi, elle se dit qu'elle va devoir nous surveiller pour qu'on ne se batte pas, que je ne te vole pas tes jouets, tout ça...
  Elle sourit et se laissa mollement tomber sur un pouf. Son appartement ressemblait à un champ de bataille où la moisissure cotoyait les moutons de poussière, cependant, elle dégotait toujours un endroit confortable où s'assoir. Elle m'avait proposé de m'héberger, le temps que je rachète des meubles, mais elle avait surtout senti ma détresse de vivre seul. Le problème n'était pas tant le départ de Daphné, mais l'omniprésence d'Andreï dans mes pensées lorsque j'étais livré à moi-même. La frangine avait le remède.
-    T'en veux ?
  Elle tira une dernière bouffée du joint en fermant un oeil et me le tendit. Je le saisis et laissai pénétrer l'épaisse fumée dans mes poumons. Je n'avais pas fumé depuis quelques années et je me mis à tousser. Elle éclata de rire et fit la culbute, tombant de son pouf. Elle ne se releva pas et resta à rire sur la moquette, sa joie était communicative et je la rejoignis dans son fou rire quelques minutes plus tard.
-    Mais qu'est-ce que tu as mis là-dedans ? hoquetai-je.
-    Weed, baby, dit-elle avec un pitoyable accent.
  Un accent qui aurait fortement énervé Daphné. Pourquoi pensais-je à elle ? Je fus tiré de mes pensées par le tintement cristalin du goulot de la bouteille de rhum sur le bord du verre à moutarde.
-    Oh non, je peux pas, dis-je, me demandant comment il m'était possible de tenir encore debout après mon second joint.
-    Allez, c'est pas tous les jours qu'on fête des retrouvailles en famille, bégaya ma soeur avant d'avaler de travers son rhum cul-sec.
  Elle toussa, cracha, pleura et finalement porta le goulot directement à ses lèvres.
-    Tchin !
  Je lui pris la bouteille des mains pour avaler quatres grosses gorgées du liquide corrosif. Les cinquante degrés inscrits sur l'étiquette n'étaient pas volés. Nous nous mîmes à parler très fort, à rire sans raison jusqu'à ce que ma soeur ne me dise :
-    Merde, ça faisait au moins un an que je ne m'étais pas éclatée comme ça, je ne pensais pas que tu étais de ce genre-là. En fait, surtout avec l'autre conne, la coincée, là, Dahlia... Darlène... Daphné !
-    Ouais, bah je suis de ce genre-là. Je suis même un... Sale pédé. Alors c'est pour te dire que je suis de ce genre-là, soupirai-je, me rendant compte, aussitôt que les mots avaient franchis mes lèvres, que je venais de faire une erreur.
-    Sale pédé ?
-    Non, façon de parler...
  Elle tendit vers moi un index tremblant qu'elle tenta vainement d'aligner sur son regard, mais elle abandonna dans un éclat de rire.
-    Non, sérieux, t'es homo ?
-    Mais non, me défendis-je mollement.
  Elle éclata de rire et je me sentis infiniment vexé.
-    Mais quoi ?
-    Mais c'est pour l'autre ! C'est trop drôle !
-    Qu'est-ce qu'il y a de drôle ?
  Elle tenta de reprendre ses esprits sans grand succès mais se remit d'aplomb tout de même.
-    C'est juste que c'est humiliant pour elle, c'est tout, dit-elle en articulant avec exagération avant de poser sur moi un regard qui se voulait net.
  Elle finit par pouffer et recommencer à se rouler par terre. Je l'imitai, parce que oui, la situation semblait être drôle de notre point de vue, et également parce que je savais que le lendemain, je retrouverais ce sentiment qui ne me quittait pas depuis quelques jours. Je devais en profiter, ne pas laisser le temps passer comme le disait Andreï.
-    Tu as un mec en ce moment ? Parce que, j'ai des amis qui, commença Eva.
-    Je n'ai pas besoin de tes talents d'entremetteuse, merci, j'ai déjà du mal à me...
-    Alors, tu as quelqu'un ?
-    Pas vraiment.
  L'alcool et la drogue m'avaient complètement désinhibé et je me savais en compagnie d'une personne de confiance.
-    En fait, repris-je, je ne pense pas que je suis homosexuel, j'ai juste eu de l'attirance pour une personne.
-    Je la connais ?
-    Sûrement.
-    Qui est-ce ?
-    C'est Andreï Sidorov, l'écrivain.
  Elle me fixa avec attention, comme si elle essayait de résoudre un problème insolvable.
-    Euh... Tu sais que vous êtes pas mal à... Fantasmer sur lui ? Tu m'excuseras, mais je suis un peu déçue, j'imaginais qu'il t'aurait fallu plus que le quatrième de couverture d'un bouquin pour...
-    Je ne fantasme pas !
-    Ecoute, je t'adore, mais je suis obligée de te dire qu'il est inaccessible, il y a plein de gamines qui... Enfin, ça fait drôle de dire ça, mais ce ne sera jamais possible...
-    J'ai travaillé avec lui, pour un article.
  Son visage s'illumina, son problème était finalement résolu.
-    Ah oui ! Non, parce que je te trouvais un peu...
-    Non, j'ai du écrire un article sur lui. Et je suis allé chez lui.
-    Et alors ?
Je pouvais lire une impatience croissante se dessiner sur le visage de ma soeur.
-    On s'est embrassé.
-    Et ?
-    Il m'a...
  Je pensais n'avoir jamais à dire cette phrase, elle me semblait tellement irréelle que j'en vins à me demander si je n'étais pas en train de raconter un mensonge à Eva. Pourtant, je pouvais encore percevoir la réalité de cette scène, sentir son corps sur le mien, la pression de sa bouche sur mon sexe, mais il m'était quasi impossible de mettre des mots sur cette aventure, c'était la codifier et lui donner une allure banalement homosexuelle, alors qu'elle signifiait tellement plus pour moi. Je pris finalement une grande inspiration :
-    Il m'a fait une fellation.
  Ma soeur me lança un regard exorbité et sa bouche s'entr'ouvrit dans une exclamation muette. Finalement, elle sourit et battit des mains.
-    Mais c'est dingue !
-    Tu n'es pas... Dégoutée ?
-    Et pourquoi je le serais ? J'adore ce genre d'histoires, continue !
-    C'est la fin. Je suis rentré chez moi, et depuis plus de nouvelles. Ah, si, il a demandé à mon rédacteur en chef de ne pas publier mon article, parce que ça donnait de lui une image d'homosexuel.
-    Ce qu'il est.
-    Je n'en sais rien, admis-je.
-    Ca me paraît évident, insista Eva.
-    Peut-être qu'il est juste comme moi ?
-    Tu veux dire flippé, indécis et amoureux ?
-    Je ne suis pas amoureux !
-    Arrête-toi, t'aurais vu ta tête transcendée de bonheur quand tu m'as dit qu'il t'avait fait une fellation, tu n'aurais pas eu de doute !
-    Tu te fais des films...
-    On prend le pari ?
  Elle hoqueta et vomit avant d'avoir eu le temps de me taper dans la main.

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Chapitre XX.  posté le samedi 27 octobre 2007 12:34

-    Qu'est-ce que j'ai mal à la tête, grimaça Eva devant son bol de café fumant.
-    Pour ce que je t'ai dit hier...
-    Non, je n'oublierai pas, désolée.
-    Oui, je m'en doute, mais je voudrais que tu gardes ça pour toi.
-    Je ne vois pas qui ta vie sexuelle passionante pourrait intéresser à part moi, sourit-elle.
-    C'est vrai, admis-je.
-    Ce que je trouve vraiment dégueulasse, c'est le fait qu'il ne veuille pas que tu publies ton article. Je ne l'ai pas lu, mais s'il est homosexuel et qu'il te fait partager son lit, il doit l'assumer ensuite. Tu m'excuseras, mais ce type est une ordure, enfin, ce n'est que mon avis...
-    Ne t'emballe pas, tu sais, il est un peu spécial, dis-je, me sentant obligé de prendre sa défense.
-    Oui, n'empêche, conclut-elle. Je dois y aller.
-    T'as cours de quoi ?
-    Ancien français, le pied.
-    Tu vas à la Sorbonne ?
-    Oui.
-    Attends-moi, je vais partir en même temps que toi.
-    Ca marche.
  Le journal était plongé dans un silence à peine troublé par le bruit mécanique et régulier de la photocopieuse. Patrick était toujours à son poste, toujours ridicule dans son fauteuil trop imposant. A travers la baie vitrée, il me fit signe d'entrer dans son bureau.
-    Tu as mon article ?
-    Non.
-    Demain dernier délai. Je ne peux pas te payer à ne rien faire. Je comprends que ce soit un coup dur, j'ai été comme toi, débutant, et j'ai aussi du essuyer des échecs, il faut que tu ailles de l'avant. Quand tu tombes de cheval, tu remontes derechef, OK ?
-    Ouais.
-    Je suis sérieux, Gabriel, dit-il comme s'il allait avoir toute mon attention en prononçant mon prénom.
-    Je sais, mais j'ai vraiment perdu l'inspiration...
-    Dépêche-toi de la retrouver, bonhomme, dit-il sentencieusement.
-    Je vais faire mon possible.
-    Mais tu te crois où ? Tu crois que tu peux écrire quand ça te chante ? Je ne veux pas entendre de "je vais faire mon possible", tu vas le faire tout court, sinon c'est la porte, c'est clair ? J'ai déjà assez de mal à diriger ce journal sans en plus devoir m'occuper des envies de chacun, OK ?
  Il avait raison et était parfaitement dans son droit. Quelques jours plus tôt, je n'aurais jamais imaginé pouvoir tenter d'imposer mes petits tracas à mon patron, et je manquais totalement de professionalisme.
-    Je suis navrée, ça va s'arranger. Je vais faire mon... Je vais le faire.
-    Je préfère ça, grogna-t-il.
-    Je suis vraiment désolé, dis-je une dernière fois en fermant la porte.
  Je passai toute la matinée, puis l'après-midi sans prendre de pause, à rédiger un nouvel article. Le résultat ne me satisfaisait pas mais devait certainement correspondre à ce qu'Andreï attendait, neutre, impersonnel et élogieux. Pourtant, je ne parvenais pas à m'ôter de l'idée qu'il serait également capable de censurer celui-ci, juste par sadisme, même si la banalité de mes écrits ne risquait pas de me propulser sur le devant de la scène. Andreï était un écrivain très médiatique, mais un article si bateau n'intéresserait personne. Je jetai un dernier regard aux trois feuillets de papier blanc que je m'apprêtais à poser sur le bureau de Patrick et je repensai à mon premier article, à la voie royale qu'il aurait représenté. Je soupirai et laissai tomber les feuilles recouvertes de l'écriture régulière de mon ordinateur sur la pile des articles à relire.

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Chapitre XXI.  posté le samedi 27 octobre 2007 12:52

  J'essayai vainement d'appeler Daphné et après lui avoir laissé trois messages, je compris que c'était inutile, si elle désirait me parler, elle en prendrait elle-même l'initiative. Je l'appelai plus par formalité qu'autre chose, parce qu'il me paraissait inconcevable qu'on puisse se quitter comme ça, sans un mot. J'avais besoin de lui expliquer ce qui était arrivé, pour me débarrasser de la culpabilité pesante qui me tenaillait. Mais en y réfléchissant plus avant, je me rendis compte que je ne pourrais jamais lui expliquer. Qu'aurais-je pu faire ? Tout lui dire à propos d'Andreï ? Il en était hors de question, Eva et Samuel connaissaient mon attirance pour lui et ils étaient déjà trop nombreux.
  Je fus interrompu dans mes réflexions par le grincement du verrou de la porte. Eva entra, les bras chargés de courses et déposa les sacs sur la table. Une tomate s'échappa du plastique, roula sur la toile cirée et s'écrasa sur le sol dans un bruit mat.
-    Merde.
-    Sale journée ?
-    Ca avait plutôt bien commencé jusqu'à ce que cette tomate ne vienne tout foutre en l'air.
  Je souris. Elle déroula son chech et passa la main dans ses longs cheveux emmêlés. Je me levai pour l'aider à ranger les courses dans le réfrigérateur.
-    Dis-moi, ça ne te dérange pas que je reste au moins...
-    Non, t'inquiètes pas, dit-elle.
-    Tu n'es pas avec quelqu'un en ce moment ?
-    Rien de fixe, dit-elle dans un sourire.
-    OK.
  La sonnerie de mon téléphone résonna et je dus fouiller toutes les poches de mon manteau pour le dénicher.
-    Allô ?
-    Oui, excuse-moi de te déranger chez toi, c'est Fanny...
-    Ah, oui, ça va ?
-    Oui, oui, merci, et toi ?
-    Ca va.
-    Je voulais te consulter à propos des photos...
-    Ah oui, c'est vrai...
-    Je voudrais t'en montrer quelques unes...
-    On peut voir ça demain, non ?
-    Bah comme Patrick le veut pour le plus tôt possible, je peux passer chez toi, si tu veux ?
-    Euh, attends.
  Je cachai le récepteur avec la main.
-    Dis, Eva, ça te dérange si j'ai une collègue qui passe ce soir ?
-    Qui c'est ?
-    La photographe, mais elle est aussi documentaliste. Fanny.
-    Connais pas. Elle reste manger ?
-    Non, je ne pense pas.
  Je repris mon téléphone.
-    Oui, tu es toujours là ?
-    Toujours, dit-elle.
-    Bah écoute c'est d'accord, je te donne l'adresse où je suis et vingt et une heure, ça t'irait ?
-    D'accord.
-    Alors, c'est au 27, rue Rampal, métro Belleville.
-    OK, je note. Le 27, c'est ça ?
-    C'est ça. A tout à l'heure, alors ?
-    A tout à l'heure.
  Je raccrochai et en me tournant vers Eva, je vis son regard inquisiteur pointé sur moi.
-    Tu fais des infidélités ?
-    C'est juste une fille du boulot, expliquai-je, elle veut que je choisisse des photos pour mon article.
-    Ca peut pas attendre demain ?
-    Ca avait l'air pressé, dis-je en haussant les épaules. On mange quoi ?
-    Ce que tu vas préparer, coco.
-    Mais...
-    Ah non, déjà que je t'héberge ici alors que tu as un appart' extraordinaire, tu vas pas pousser non plus, dit-elle mi-figue, mi-raisin.
  Fanny sonna à la porte avec dix minutes d'avance et je n'eus pas le temps de finir mes pâtes trop cuites et mon steack qui ne l'était pas assez.
-    Bonsoir Fanny, entre, je t'en prie.
-    Bonsoir. C'est drôle, je n'imaginais pas ton appartement comme ça, ça fait...
  Elle ne finit pas sa phrase car son regard se posa sur Eva, qui mangeait comme si elle était à la diète depuis plusieurs jours. Elle eut l'air gêné et commença à bafouiller :
-    Je suis... Ah non, vraiment, je suis désolée... Je pensais que tu étais seul...Si j'avais su qu'il y avait quelqu'un, je n'aurais jamais... Non, vraiment, jamais...
-    Fanny, je te présente ma soeur, Eva, Eva, je te présente Fanny.
-    Bonsoir. Je vais vous laisser travailler, je vais rejoindre un copain. Gaby, tu feras la vaisselle, s'il te plaît ?
-    Pas de problème, amuse-toi bien.
  Elle me fit un clin d'oeil, enfila le blouson en cuir que je lui avais offert pour l'anniversaire de ses dix-huit ans, enroula son chech autour de son cou et coinça ses cheveux dans un élastique.
-    Bonne soirée, dit-elle en claquant la porte.
  Fanny ne pipa pas mot jusqu'à ce que je lance la formule de circonstance :
-    Tu veux boire quelque chose ?
-    Tu as quoi ?
-    Du rhum, du rhum, du rhum, et de l'eau.
-    De l'eau, alors. S'il te plaît.
-    Pour moi aussi, dis-je, esquissant un sourire pour la dérider, mais rien n'y fit. Alors, tu as des photos à me montrer ?
-    Ah oui, dit-elle en sortant une chemise cartonnée de son sac.
  Elle étala sur ma table basse une série de portraits et de photographies en pied sur lesquels Andreï rivalisait de charme et de beauté. Mais il n'aurait jamais pu être plus séduisant que lorsque son corps se trouvait contre le mien, et non allongé sur papier glacé.
-    J'aime bien ces deux-là, finis-je par me décider.
-    Oui, mais elles ne vont pas ensemble, pas le même fond.
-    Oui, en effet. Et ces deux-là ?
-    Oui, pourquoi pas ? Mais tu ne veux pas de portrait ?
-    Bon, celles-là, alors.
-    Oui, médita-t-elle, oui, oui, oui. Je crois que c'est parfait.
-    C'est tout ?
-    Oui, c'est tout, dit-elle tandis que ses joues s'empourpraient.
-    OK, alors...
-    Alors, je vais y aller, chuchota-t-elle.
-    D'accord.
-    Merci pour le verre.
-    Oh, ce n'était pas grand chose. De l'eau du robinet, en fait.
  J'avais gagné, elle esquissa un sourire, l'éclat de rire était encore loin mais le coin supérieur droit de sa lèvre avait frémi. Je la raccompagnai à la porte et alors qu'elle était sur le seuil, elle posa sa main sur la mienne.
-    Je n'étais pas venue que pour ça. En fait.
-    Ah oui ?
-    Je voulais juste te proposer qu'on sorte... Un de ces soirs. Ensemble. Enfin, qu'on ne soit pas que des collègues.
  Je passai ma main dans mes cheveux, franchement dérouté. Je n'avais jamais imaginé qu'une telle proposition pourrait émaner de Fanny. Elle était séduisante, gracieuse et réellement attirante, mais je n'étais pas dans un état émotionnel qui me permettait de jouer à ces jeux :
-    Bien sûr, pourquoi pas ?
  Je regrettai immédiatement ces paroles qui n'avaient pour explication que l'intense frustration sexuelle dont je souffrais depuis ma relation avortée avec Andreï, une frustration que même la masturbation ne parvenait pas à apaiser et un désir chaque jour un peu plus présent qui me submergeait.
-    Non, non, me repris-je, je ne préfère pas. Tu es vraiment une fille bien, certainement très sensible et ce n'est pas vraiment ce que je recherche en ce moment. Si tu vois ce que je veux dire... Je n'ai pas vraiment envie d'une relation, je sors d'une relation, en fait. Alors forcément... Oui, bien sûr, je ne suis pas...
  Je sentis que mon esprit commençait à s'embrouiller et je me tus. Elle sourit et posa sa main sur mon torse, elle pesa de tout son poids et me fit rentrer dans l'appartement où elle commença à m'embrasser fiévreusement. Excité par son propre désir, je fis de même et je me retrouvai à la plaquer contre un mur, je lui enlevai avec violence son manteau et soulevai son pull sans ménagement. D'un geste, je défis son soutien-gorge pour gouter à sa chair et laissai ma langue s'égarer sur ses tétons, encouragé par ses gémissements. Peu à peu, je sentais revenir ma virilité, ma masculinité et je savourais une érection que je ne sentais pas faiblir. Elle défit ma boucle de ceinture mais avant qu'elle n'ait eu le temps de s'agenouiller, je l'avais retournée face contre le mur dans un bruit mat, elle gémit encore. Je soulevai sa jupe pour constater avec plaisir qu'elle avait mis des bas. D'un geste, je descendis sa culotte pour la pénétrer. Et lorsque je m'enfonçai en elle, je la sentis tressaillir, sa bouche s'ouvrait sur de petits cris, presque des pleurs. J'avais saisi ses hanches et j'imprimai à mon bassin la cadence infernale d'un va-et-vient qui ne s'arrêtait pas, ses gémissements étaient devenus des cris et tout son corps tremblait de plaisir. Soudain, une idée me traversa l'esprit : "tu la prends comme un homme, par derrière, comme un homme". J'éjaculai, sans que rien ne le laisse prévoir, la seule pensée de faire l'amour avec un homme m'avait fait atteindre un seuil d'extase que je ne soupçonnais pas auparavant. La seule idée de me coller contre un dos au muscles dessinés avait suffit à me faire éjaculer.
  Je me laissai tomber sur le sol, épuisé, elle s'allongea à mes côtés et chercha à se blottir entre mes bras, je les croisai.
-    C'est ce genre de relation que tu veux, non ?
  Je ne répondis pas.
-    Réponds-moi, hoqueta-t-elle, c'est ça que tu veux ? Mais regarde-moi, merde !
-    Non, ce n'est pas ça que je veux, finis-je par dire.
-    C'est quoi, alors ?
-    Je ne veux pas de relation.
-    Pas de... Relation ?
-    Non, pas de relation, écoute, je ne t'ai pas forcée, excuse-moi si tu attendais quelque chose en retour.
-    Non, fulmina-t-elle en rattachant son soutien-gorge.
  Elle se rhabilla en toute hâte et quitta l'appartement en claquant la porte, je restai sur le sol.
-    Oh merde, mais rhabille-toi, cria Eva en mettant la main sur ses yeux.
-    Mince, je suis désolé, je ne t'ai pas entendue rentrer.
-    Simple collègue de travail, hein ?
-    Ca a mal fini, mais à la base, c'était du boulot.
  Elle haussa les épaules.
-    C'est bon, t'as fini ?
-    Ouais, c'est bon.
-    Quand je disais que tu faisais des infidélités... Tu n'as pas fait ça dans mon lit au moins ?
-    Qu'est-ce que tu crois que je faisais allongé dans ton entrée ?
-    L'équivalent moderne du baiser d'adieu sur le pas de la porte, je suppose.
  Je souris. Mais intérieurement, je ressentais plutôt le besoin de pleurer, ma tentative pour me prouver mon indéfectible hétérosexualité avait viré au fiasco malgré un départ plutôt encourageant. Ce que j'avais fait avec Fanny n'avait en rien calmé ma frustration, au contraire, elle n'avait fait que l'exacerber, me laissant entrevoir des perspectives sexuelles que je ne pouvais visiter. Ce n'est qu'après quelques minutes que je sentis le poids de la culpabilité s'abattre sur mes épaules, je n'avais été qu'un connard vis-à-vis d'une femme qui ne demandait qu'un peu d'affection.

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Chapitre XXII.  posté le mercredi 31 octobre 2007 19:51

  Lorsque j'arrivai au journal le lendemain, Fanny me jeta un regard glacé qui, curieusement, ne m'atteignit pas. Je me contentai de détourner les yeux pour entrer dans mon bureau. Les photographies que j'avais choisi la veille m'attendaient sur la table ainsi qu'un post-it recouvert d'une écriture rageuse, je le jetai sans le lire, les quelques mots qui m'avaient sauté aux yeux n'étaient aucunement encourageants. Patrick avait déposé mon article à côté des quelques images qui devaient l'illustrer, il était maculé de rouge, mais l'appréciation générale était plutôt bonne et j'allai mettre en marche la cafetière avant de m'asseoir dans mon fauteuil grinçant pour reprendre une à une les erreurs soulignées par les balafres rougeatres.
  Vers midi, je levai les yeux du document que je n'avais corrigé que partiellement pour enfiler mon manteau et descendre chercher un simulacre de repas. Mais mon regard fut immédiatement attiré par une silhouette élégante qui faisait face à Patrick et dont je ne pouvais voir le visage. Mais ce manteau noir et cette écharpe gris perle me serrèrent le ventre et lorsque d'un mouvement de la main, Andreï ramena une de ses mêches folâtres derrière son oreille, je ne pus plus hésiter.
  Un sentiment paradoxal s'empara de moi, je ne pouvais m'empêcher de savourer la délicatesse de son profil que j'apercevais à présent, mais la rage me gagnait doucement, mêlant fureur et désir, l'un se nourrissant de l'autre.
  Patrick avait pris son air emprunté des grands jours et il s'en fallait de peu qu'il ne fasse une courbette. Cette attitude m'agaça au plus haut point, me renvoyant au visage la place importante qu'occupait Andreï dans la société littéraire, alors que je n'étais qu'un simple gratte-papier condamné à l'anonymat par sa faute. Je serrai les points en passant à leur hauteur et je ne pus surprendre qu'une phrase que mon rédacteur en chef prononçait sur un ton d'infinie déférence et soumission :
-    Mais tout sera fait selon vos désirs, Monsieur Sidorov.
  Lorsqu'Andreï me dépassa d'un pas vif, je sentis la nuance discrète de son eau de toilette m'enivrer soudainement. Je n'avais qu'une envie, l'attraper par les épaules pour lui demander pourquoi. Pourquoi cela l'amusait-il de saboter un travail auquel il avait participé à sa façon. Je m'arrêtai pour le regarder marcher, de sa démarche sûre et droite, chacun de ses pas imprimait un léger mouvement dans ses cheveux chatains. Il appuya sur le bouton de l'ascenceur et sortit un étui à cigarettes en argent qui cliqueta contre son briquet en métal. Il l'avait réparé. Alors que l'ascenseur se refermait sur lui, il leva les yeux vers moi, souleva son sourcil gauche et un sourire profondément ironique s'imprima sur ses traits fins.
  Je me retournai pour courir après Patrick et crier :
-    Qu'est-ce qu'il est venu foutre ici ?
-    Tu veux bien arrêter de hurler, il y a des gens qui bossent ici !
-    Excuse-moi, repris-je en baissant la voix, alors, qu'est-ce qu'il fait là ?
-    Il m'a demandé de publier l'article, dit-il solennellement.
-    Quoi ? Après l'avoir interdit ?
  Je ne comprenais plus rien à ce qu'il voulait.
-    Il ne l'a pas interdit, c'est ce qu'il m'a expliqué. Sa maison d'édition, oui, mais il prend la responsabilité des conséquences.
-    Il... Accepte ?
-    Il est même venu me dire qu'il était prêt à écrire un billet d'introduction.
-    Un billet d'introduction ?
-    Ouais.
-    Je... Reviens.
  Je courus dans le couloir et appuyai sur le bouton de l'ascenseur qui s'obstina à rester immobilisé au cinquième étage. Je pris alors les escaliers et arrivai essouflé dans le hall d'entrée. Après une brève course, j'étais dehors et je regardai à droite, à gauche, sans apercevoir la silhouette qui m'était à présent familière.
-    Tu cherches quelqu'un ?
  Il était là, juste à ma droite, un peu en retrait sous le porche, négligemment appuyé contre le mur, un genou ramené sous lui, en appui sur un rebord. Ses deux mains étaient fourrées dans ses poches et son écharpe lui couvrait le menton. Une cigarette blanche se consumait entre ses lèvres. Il sortit finalement une main gantée de son manteau pour saisir le baton incandescent entre son index et son majeur.
-    Je t'attendais, dit-il, rompant le silence.
-    Tu aurais pu attendre pour rien.
-    Tu es tellement prévisible, sourit-il.
-    Et pourquoi tu m'as attendu ?
-    Parce que je suis persuadé que tu vas te confondre en remerciements, dit-il en haussant le sourcil gauche.
-    Pourquoi est-ce que je ferais ça ?
-    Parce que je vais te donner un aller simple pour quitter l'incognito.
  Il sortit une enveloppe de sa poche et me la tendit. Je l'ouvris pour y trouver un feuillet couvert d'une écriture fine et serrée, un édito.
-    Tu ne doutes de rien, dis-je.
-    Je devrais ?
-    Je te trouve un peu trop sûr de toi.
-    Je peux aussi reprendre cette enveloppe, dit-il, agacé.
-    Tu ne trouves pas ça prétentieux de ta part de penser que ton nom va m'ouvrir toutes les portes ?
-    Non.
  Je soupirai, parce qu'évidemment, il avait raison, son nom pouvait m'ouvrir toutes les portes, mais je ne supportais pas de me l'entendre dire par le principal intéressé.
-    Pourquoi est-ce que tu fais ça ? Tu te compromets.
-    Non, tu es le seul à passer pour un homosexuel dans cet article. Ta fascination pour moi est si... Amusante.
  J'eus soudainement envie de déchirer l'article en question, celui que j'avais cherché à défendre à corps et à cris. Il jeta sa cigarette dans le caniveau et quitta le mur sur lequel il était en appui pour se rapprocher de moi et saisir ma machoire entre son pouce et son index. Il déposa un baiser d'une sensualité incroyable sur mes lèvres et dit d'une voix neutre :
-    A bientôt, Gabriel.

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Chapitre XXIII.  posté le dimanche 04 novembre 2007 17:07

-    Si tu veux mon avis, il tient à toi, dit ma soeur entre deux bouchées de raviolis aux crevettes.
  Elle agita ses baguettes pour se donner un air plus convaincant, mais je restai à la fixer bêtement, incrédule.
-    Mais si, je te jure ! Cet article ne le flatte pas tellement et pourtant il te laisse le publier, il te donne même un coup de pouce avec son édito, il veut que tu avances dans la vie.
-    J'ai plus l'impression d'être une marionette qu'il trimballe à sa guise, dis-je en piquant un petit pois de mon riz cantonais avec ma fourchette.
-    Non, je crois que c'est sa façon de te montrer son intérêt. S'il est aussi médiatique que tu le dis, c'est un tremplin formidable, et il ne peut pas ne pas le savoir.
-    Il le sait même trop ! Tu vois, j'ai peur qu'en acceptant ses règles aujourd'hui, je ne puisse plus rien refuser par la suite, parce que je lui devrai tout !
-    Fais comme tu le sens... Au fait, Daphné a appelé, elle voulait me rendre des DVD.
-    Elle a parlé de moi ?
-    Non, désolée. Tu finis ton boeuf au curry ?
-    Non, sers-toi.
-    Merci.
  Le soir, allongé dans le canapé défoncé d'Eva, je pensais à Andreï et surtout aux raisons qui avaient motivé cet acte de générosité, malgré la plus grande bonne volonté du monde, je ne parvenais pas à me figurer qu'il avait agi de la sorte par pure philanthropie. Je me retournai encore une heure, malmené par les ressorts qui avaient arraché le cuir et gémissaient de concert, avant de m'endormir presque sereinement.

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