Chapitre XXVIII.  posté le dimanche 11 novembre 2007 17:20

-    Gabriel ? Tu es là ?
-    Oui, je suis rentré.
-    Et tu restes dans le noir ?
-    Oui.
-    Ok, on va allumer et tu vas tout me raconter.
  Elle enfonça l'interrupteur et la lumière qui jaillit du plafonnier m'aveugla temporairement. Alors que je posai les yeux sur elle pour la regarder se débarrasser de ses affaires, des points lumineux continuaient de danser dans mon champ de vision.
-    Qu'est-ce qui ne va pas ?
-    J'ai rompu avec Andreï. Enfin, rompu... Il aurait fallu qu'il y ait une relation pour qu'il y aie rupture, mais visiblement, il en a décidé autrement... Enfin...
-    Hé ! Recommence du début, tu seras mignon.
-    Je suis allé chez lui, il était avec une femme.
-    Pourquoi pas une collègue ?
-    A moitié nue.
-    Continue.
-    Il m'a jeté dehors comme un malpropre, en me disant qu'il n'avait jamais été question d'une quelconque relation, dis-je en sentant la colère monter en moi. En bref, fidèle à lui même, insupportable. En plus, il a ponctué ça d'un sous-entendu au sujet de ce qu'il allait faire...
-    Et qu'est-ce qu'il allait faire ?
-    Cette fille n'était pas là pour décorer !
-    Oui, autant pour moi.
-    Donc, voilà, que dire de plus ? Je crois que je me suis fait de fausses idées, ça m'apprendra. Au moins, j'aurai expérimenté quelque chose, pour la première et dernière fois.
-    Qui sait ? Peut-être que...
-    Non, la coupai-je, il n'y aura pas de seconde fois, Andreï est le seul qui m'a fait cet effet là. Il n'y aura pas de seconde fois, tu peux me croire. Je suis définitivement hétérosexuel.
-    C'est peut-être également ce qu'il se dit ?
-    Il ne fait pas que se le dire, il se le prouve.
-    Et ta collègue alors ? Ca n'empêche pas que tu crèves d'envie de lui sauter dessus, je parle d'Andreï, évidemment.
-    L'épisode avec Fanny était une erreur, et c'est fini à présent, dis-je.
-    Elle l'a digéré ?
-    Elle m'a pardonné.
-    Méfie-toi, mon grand, je doute qu'elle te pardonne ça, si il y a quelque chose que nous ne supportons pas, c'est d'être humiliées, et d'après ce que tu m'as raconté, c'est exactement ce que tu as fait. Quand même... La virer juste après...
-    Elle m'a pardonné, elle me l'a dit.
-    Méfie-toi, conclut Eva, elle va te faire une crasse un jour ou l'autre. Je vais me coucher, je suis crevée.
-    Bonne nuit, fais de beaux rêves.
-    Toi aussi, et ne te prends pas la tête avec ces histoires, ça va s'arranger, dit-elle en refermant la porte de sa chambre sur elle.
-    Je vais faire de mon mieux, murmurai-je, sachant qu'elle ne pouvait m'entendre.
  La nuit fut longue et agitée et pour la première fois, depuis plusieurs mois, je rêvai de mon père. Son visage flou se détachait nettement sur une brume coloré, mais il m'était impossible de voir l'expression qu'il arborait. Plus je m'avançais dans l'espoir de le toucher, plus son corps fantomatique s'éloignait de moi jusqu'à ce que je chute dans un précipice sans fond, son rire résonna alors à mes oreilles, un rire ignoble et sadique, presque couvert par mes propres hurlements. Soudain, je m'immobilisai dans les airs, entendant une voix murmurer "Gabriel ? Gabriel ? Gabriel ?".
  Je m'éveillai en sursaut pour trouver Eva penchée au-dessus de moi, les yeux encore bouffis par le sommeil.
-    Gabriel ? Gabriel ?
-    Je...
-    Tu as hurlé, je voulais savoir ce qui se passait.
-    J'ai, j'ai, balbutiai-je, j'ai fait un cauchemar. C'était Papa.
  Son visage se ferma, elle s'assit à mes côtés sur le canapé et passa sa main dans mes cheveux, comme elle l'avait toujours fait, en dépit du fait qu'elle soit la cadette. Elle avait toujours été la plus forte, ou du moins, elle avait tenté de se montrer ainsi depuis notre plus jeune âge, c'était elle qui se battait contre les garçons qui voulaient voler mon goûter.
-    N'y pense plus, c'est fini, d'accord ?
-    Ce n'est pas fini, tant qu'il est toujours là, quelque part, ce n'est pas fini, chuchotai-je.

-    Il ne reviendra plus, c'est fini.
-    Il finira par revenir, il est toujours revenu.
-    On a un petit peu de temps devant nous pour le voir venir, maintenant rendors-toi, il est presque trois heures du matin.
  A la seule évocation de notre père, nous étions tous les deux secoués de frissons angoissés, elle finit par s'allonger à mes côtés dans son clic-clac défoncé avant de tirer la couverture sur elle, comme lorsque nous étions enfants,  quand nous avions compris que l'union faisait la force et que le meilleur moyen de ne pas avoir peur était d'être réunis.
  Lorsqu'elle commença à sangloter, je me retournai pour la prendre dans mes bras, comme avant. Nous nous endormîmes enlacés avec cette même peur au ventre, celle qui ne nous quittait plus depuis dix ans.

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Chapitre XXIX.  posté le mardi 13 novembre 2007 22:40



  Le surlendemain, je devais présenter dans le bureau du rédacteur en chef qui m'avait conctacté. Malgré mon excitation, je ne pouvais me défaire d'une part de réticence, due en partie à la raison de ma présence. Si j'avais aujourd'hui l'opportunité d'intégrer l'élite du journalisme, je ne le devais pas à ma persévérance ou à mes propres moyens. J'avais été placé à l'endroit où je me trouvais par un marionettiste de talent certes, mais pour des raisons qui ne me satisfaisaient pas. Mon intégrité me hurlait de refuser, mais le jouet que j'étais entre les mains avides d'Andreï ne pouvait se résoudre à détruire l'oeuvre de son maître et comme un pantin désarticulé n'obéissant qu'aux doigts habiles de son possesseur, j'étouffai la voix insistante de ma conscience pour profiter de l'incroyable avancement qui m'était offert.
  Lorsque le rédacteur en chef m'introduisit dans son bureau, je ne pus me défaire de l'image fugace d'une marionette abandonnée par son possesseur, désarticulée dans un coin, couverte de poussière, attendant désespérément la main qui viendrait lui redonner vie, agiter ses ficelles, en vain.
  Je fus sorti quelques minutes plus tard, avec une promesse d'embauche, le rédacteur n'avait pas cherché à me tester, il s'était contenté de me dire qu'il avait besoin d'un regard neuf dans une rubrique qu'il avait ébauchée, sans avoir réellement eu le temps de se pencher plus avant sur la question. Le mois de préavis que je devais effectuer chez Littera lui laisserait un délai supplémentaire pour réfléchir à ce qu'il voulait faire de moi.
  Avais-je le droit de quitter Littera ? D'un point de vue juridique, évidemment, mais qu'en était-il du côté de ma conscience ? Trop longtemps plongée dans le mutisme, elle se manifesta à nouveau. Patrick avait accepté de m'embaucher, sachant que je n'avais aucune expérience, il m'avait donné ma chance et avait accepté de passer outre certaines de mes erreurs sans me remonter trop sévèrement les bretelles, les rares occasions où il n'avait pu faire autrement, il n'avait jamais quitté le ton paternaliste qu'il affectionnait tant.
  Mais mon départ représentait également un certain danger. La jalousie que ne manquerait pas de susciter l'opportunité que j'avais saisi risquait sans aucun doute possible de pousser certains de mes collègues à divulguer leurs soupçons qu'ils ne pouvaient étayer de preuves mais non infondés pour autant sur ma relation avec Andreï. Mon ancienne relation. Je grimaçai à l'évocation de ce mot qui représentait tant d'espoirs piétinés, de sentiments abandonnés, de désirs inassouvis et d'avenir étouffé.
  Je remis à plus tard l'annonce de mon départ et me contentai de rédiger une lettre de démission polie, rappelant que je comptais effectuer le préavis d'un mois qui était attendu de moi. Je la jetai ensuite dans un tiroir que je fermai à clef avant de mettre un peu d'ordre sur mon bureau encombré, en vain. Je dus me résoudre à abandonner toute tentative de rangement et me persuader que cela serait plus facile lorsque je ferais mes cartons pour partir.
  Le soir, je rentrai chez moi, épuisé et inquiet. Eva étant absente, je m'installai devant la télévision, mais il me fut impossible de me concentrer sur les personnages ridicules qui évoluaient derrière le petit écran en ébauchant un pâle reflet de la vie réelle.
  J'éteignis la télévision, plongeant la pièce dans le noir et restai quelques courts instants concentré sur les bruits de la rue, des voix, des sirènes, des voitures, des coups de frein et même quelques rires. Des gens qui riaient tandis que la détresse déchirait mon ventre et mon coeur. En fait de détresse, il était plutôt question d'impuissance, d'impuissance face au comportement ambigu et lunatique d'Andreï, impuissant face à la femme extrèmement séduisante que j'avais rencontrée chez lui et qui pouvait lui donner ce que je ne pouvais pas, un brin de normalité. Il me l'avait dit, la nouvelle de sa relation avec un homme serait une catastrophe, notre société n'était pas prête à accepter qu'il puisse aimer un homme tandis qu'il écrivait tous ces romans pour midinettes. Evidemment, les temps avaient changés et l'homosexualité était de mieux en mieux acceptée, et pourtant... Pourtant, une jeune fille de quatorze ans qui serre un roman d'Andreï contre son coeur ne peut accepter qu'elle n'a aucune chance, bien qu'il en aurait été de même s'il avait été hétérosexuel. Elle ne peut l'accepter, car le soir, dans l'intimité de sa chambre, elle se masturbe en pensant à lui, car, lorsqu'elle abandonne son regard par la fenêtre et mordillant machinalement un de ses crayons, elle imagine la vie qu'elle mènerait si seulement il acceptait de la prendre avec lui.
  A cette pensée, je sentis une bouffée de rage me monter au visage. De la jalousie ? Evidemment, non, je ne pouvais être jaloux, cela aurait fait entrer en compte une part de sentiments qui n'avaient pas leur place pour la bonne raison qu'en lieu et place de sentiments se trouvait le ressentiment. La rage d'avoir été trompé, abusé et manipulé. Et pourtant, je dus avouer qu'il avait été clair avec moi dès le départ, ne me promettant rien si ce n'est l'ivresse de caresser son corps. J'avais imaginé moi-même la suite logique selon laquelle se serait déroulé une relation comme celles que je vivais habituellement. Mais il en avait été autrement et si j'avais été assez stupide pour ne pas comprendre qu'il ne cherchait rien de plus qu'un partenaire de jeu, j'étais le seul responsable. Pourtant, je ne décolérai pas. Je me refusais à employer le mot jalousie, pour toutes ces connotations qu'il implique, mais il m'était impossible d'ignorer la douleur qui ne cessait de s'enfoncer plus profondément en moi lorsque je me remémorais la sculpturale Kallista qui avait eu la chance de l'avoir pour elle seule, sans sembler s'en soucier plus que ça. Je balançai un coup de pied rageur dans un tas de coussins.
  Je ne pouvais pas avoir de sentiments pour Andreï, ce n'était pas possible. Cela l'avait été quelques jours plus tôt, mais aujourd'hui, il était trop tard et mon attachement ne m'apporterait qu'une douleur encore plus vive. Mais comment pouvais-je contrôler mes pensées ? Comment ne pouvais-je pas tomber sous la coupe de ce charme mystique qui émanait de tout son être ? Comment pouvais-je oublier la beauté et la pureté extraordinaire de son corps ? Comment passer outre ces gémissements et cette respiration saccadée que j'entendais toujours résonner dans mon oreille ?
  Je pris mes jambes entre mes bras et posai mon menton sur mes genoux. Mes yeux grand ouverts fixaient la pièce complètement plongée dans l'obscurité, devinant peu à peu les formes effrayantes des meubles. Je poussai alors un long soupir, tout aurait été tellement plus simple s'il n'avait pas décidé de jeter son dévolu sur moi, Daphné ne m'aurait sûrement pas quitté, je n'aurais pas eu à me retrouver à devoir trancher, dans un cas de conscience déchirant, entre mon intégrité et mon opportunisme, je n'aurais pas souffert comme c'était le cas. Même en serrant mes jambes contre mon ventre, celui-ci refusait de s'apaiser et me torturait, envoyant comme des vagues d'émotions à intervalles irréguliers et fantaisistes.
  Oui, tout aurait été certainement plus simple si j'avais également refusé clairement ses avances un certain soir. Cependant, un fait indépendant de ma volonté rendait mes remords inutiles. Ce qu'Andreï Sidorov voulait, il l'avait, dut-il y passer des mois.

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Chapitre XXX.  posté le mardi 13 novembre 2007 23:05


  Le lendemain matin, je me réveillai en constatant que je m'étais endormi habillé, mon porte feuille avait glissé de ma poche jusqu'entre les coussins du canapé. Dégouté de plonger mes main entre ceux-ci, je laissai échapper une moue contrariée, attrapant quelque chose de solide qui me piqua légèrement le doigt. Intrigué, je tirai l'auteur du délit jusqu'à moi pour trouver une boucle d'oreille. Il m'était impossible de ne pas la reconnaître, j'entrai dans la chambre de ma soeur sans frapper. J'ouvris la porte avec une telle force qu'elle alla s'écraser contre le mur dans un fracas infernal.
-    Quoi ? Quoi ? Qu'est-ce qu'il se passe ? cria-t-elle, sortant de sous les couvertures une masse de cheveux hirsutes.
-    Daphné est venu ici, dis-je, véritablement furieux, elle est venue ici depuis qu'on a rompu, j'ai trouvé sa boucle d'oreille !
-    Elle a du la faire tomber un jour où vous êtes venus tous les deux, alors ferme cette putain de porte et laisse-moi dormir, grogna-t-elle en faisant lourdement retomber sa tête sur les oreillers.
-    Je la lui ai offerte une semaine avant notre rupture, et nous ne sommes pas venus chez toi entre-temps, pourquoi est-ce que tu t'obstines à mentir ?
-    Bien joué, Sherlock, qu'est-ce que ça peut te foutre ? Tu t'es foutu d'elle de A à Z, j'essaie de ratrapper tes dégats, OK ? Elle est complètement désespérée, elle m'a appelé, je lui ai proposé de passer, that's all.
-    Pourquoi est-ce que tu ne me l'as pas dit ? demandai-je, radouci, comprenant que j'avais agi démesurément.
-    Parce que tu es la cause de ses problèmes, je n'allais pas en rajouter, tu aurais voulu lui parler, tu m'aurais demander de lui dire de venir alors que tu aurais été là, c'est faux ?
-    Non, c'est vrai, admis-je.
-    Alors, voilà pourquoi, conclut-elle en ramenant la couverture sur ses yeux.
  En revenant dans le salon, je compris que je n'étais pas le seul à souffrir de ma relation avec Andreï, je m'étais comporté de façon impardonnable envers Fanny, et je continuais toujours de blesser Daphné. Un coup d'oeil rapide à mon réveil m'obligea à presser le pas sous peine d'arriver une nouvelle fois en retard, comme tous les jours.
  Mais rien n'y fit et ce fut encore à neuf heures vingt que je franchis le seuil de l'ascenceur qui me déposait au journal. Patrick vint au devant de moi et avant même qu'il ai eu le temps d'ouvrir la bouche je lançai avec mon regard le plus contrit :
-    Je ne comprends pas, je pars à l'heure de chez moi et pourtant... Cela ne se reproduira plus.
-    Ce n'est pas pour ça, dit-il en envoyant balader le sujet précédent d'un geste de sa main dans le vide. Il y a quelqu'un pour toi dans ton bureau. Au fait, je t'avais parlé de discrétion, tu te souviens ?
-    Très bien.
-    On ne dirait pas, insinua-t-il sur un ton réprobateur.
  Que voulait-il dire ? Je le compris en poussant la porte. Une silhouette familière se découpait nettement de profil sur l'unique fenêtre de la petite pièce. Son manteau noir était aujourd'hui agrémenté d'une écharpe bleu roi qui assombrissait un peu la couleur de ses cheveux chatains. Il tourna vers moi un regard brûlant tandis qu'un sourire en coin se dessinait sur son visage. Il sortit l'un de ses mains gantées de sa poche, s'approcha de moi et posa son majeur et son index son mon menton avant de déposer une baiser furtif sur mes lèvres.
-    Bonjour, Gabriel.
  Je reculai sans un mot et de façon un peu trop précipitée pour être naturelle. Cette soudaine réaction eu pour seul effet de faire hausser légèrement son sourcil gauche. Je préférais ne pas me laisser tenter, il ne m'avait rien apporté de bon et j'étais même enclin à croire que c'était tout le contraire. De plus, le désir intense qui m'envahissait semblait être plus facile à contrôler si je me tenais à une distance raisonnable de lui. Le seul contact de sa main, pourtant gantée, sur mon menton avait suffit à déclencher chez moi une légère érection. Il remarqua mon trouble et rentra sa main dans sa poche avant de retourner à son poste d'observation près de la fenêtre.
-    Est-ce que tu comptes te terrer dans un mutisme légèrement pathétique ou vas-tu te comporter en adulte ?
  Je ne lui opposai que mon silence, espérant le voir décontenancé, mais il n'en fut rien. Il enchaîna rapidement avec sa phrase suivante :
-    J'ai comme un goût d'inachevé avec toi, et... Comment dire ? Tu es plutôt agréable comme partenaire, alors je venais juste voir si tu boudais toujours, dit-il avec un sourire ironique.
-    Je croyais qu'on devait parler en adultes ?
-    C'est ce que tu es ?
-    Il me semble, répondis-je, vexé.
  Il réfléchit quelques instants et haussa les épaules.
-    Tu as raison, excuse-moi.
  C'était la première fois qu'il s'excusait devant moi, et même si l'objet de ses excuses était bien maigre, je me sentis véritablement surpris de le voir faire preuve d'humilité.
-    C'est rien, dis-je rapidement; regrettant soudain mes paroles qui ne l'engageaient pas vraiment à poursuivre la voie qu'il avait emprunté.
  Il sembla réfléchir à nouveau, il fronça les sourcils et finalement, au terme d'une lutte intérieure, dit du bout des lèvres :
-    Que veux-tu ?
-    Ce que je veux ? répétai-je, supris.
-    Tu as bien compris, remarque, ce n'était pas vraiment compliqué, dit-il, agacé.
-    Ce que je veux, là maintenant tout de suite ? Je ne comprends pas ta question.
  Il leva les yeux au ciel, visiblement exaspéré de devoir être si explicite :
-    Qu'est-ce que tu veux pour revenir ?
-    Mais je ne veux rien, je veux juste ne pas revenir.
  Il prit un air stupéfait, rapidement chassé par son impassibilité familière. Il fronça encore une fois les sourcils avant de hausser les épaules.
-    Pourquoi ?
-    Parce que je ne suis pas ton jouet.
-    Est-ce que ça te dérangerait vraiment ? murmura-t-il en me lançant un regard qui ne laissait plus aucun doute sur ses intentions.
-    Ca ne m'intéresse pas, désolé, mais j'attends autre chose, dis-je, commençant à hausser la voix, connaissant trop bien ce dont il avait envie et l'énergie que j'allais devoir déployer pour l'en empêcher, pour m'en empêcher.
-    Et qu'attends-tu ? Tu veux que je te passe la bague au doigt avant de te prendre ?
  Je fus choqué par le vocabulaire si familier de l'écrivain et je lui lançai un regard furieux qui ne le destabilisa pas, au contraire. Je fus obligé de reconnaître à la bosse caractéristique qui surgissait de mon pantalon que ce vocabulaire ne me dérangeait finalement pas, ou alors que le magnétisme d'Andreï pouvait vaincre principes, morale et volonté. Il remarqua évidemment mon érection et sut qu'il avait gagné, il ne pouvait pas ne pas savoir qu'il me dominait sexuellement, qu'il me dominait tellement que lorsque j'étais excité, je ne pouvais faire autrement que d'aller dans son sens.
  De rage de me laisser faire et dans un dernier élan de volonté, je balançai mon poing à travers son visage. D'un geste vif il attrapa mon bras et m'attira contre lui, nos deux torses s'entrechoquèrent et de sa main valide, il saisit ma machoire entre son pouce et son index gantés et me força à ouvrir la bouche pour y plonger sa langue. Je tentai de résister mais il ne relachait pas sa pression et, me forçant à reculer, il m'écrasa contre un mur, saisit mes deux poignets, remonta mes bras au-dessus de ma tête et les plaqua contre le plâtre, j'étais alors à sa merci mais l'idée même de résister ne m'effleurait plus, j'étais devenu fou de désir et les baisers violents et presque douloureux dont il recouvrait mon cou ne faisaient que renforcer mon excitation, si bien que je ne pus retenir un gémissement lorsqu'il me mordit l'épaule. D'un geste brusque, je libérai mes mains et le poussai sans ménagement sur mon bureau, déséquilibré, il s'y étendit sur le dos tandis que d'un mouvement violent, j'envoyai sur le sol tous mes dossiers, mon matériel, brisant dans mon élan deux tasses qui éclatèrent sur le sol dans un bruit apocalyptique. Alors qu'il esquissait un mouvement pour se relever, je posai une main sur son torse pour le maintenir allongé et une autre sur son sexe que je sentai durcir à travers son pantalon. Il ne résista pas longtemps aux caresses de ma main sur sa verge et m'attira sur lui, entre ses jambes. Alors que je commençai à frotter mon entrejambe contre la sienne, le bruit de la porte attira mon attention et je me relevai soudainement, les joues encore rouges et le  front brillant d'une légère pellicule de sueur.
-    Putain, mais qu'est-ce qu'il se passe ici ? hurla Patrick.
-    Nous avons eu un léger différent, dit posément Andreï de son ton le plus enjoleur tandis qu'il se remettait sur pied. Je crois bien que nous en sommes arrivés aux mains sans même nous en rendre compte. Vous m'en voyez navré.
-    Aussi important que vous soyez, je n'admets pas qu'on vienne ici pour se battre avec l'un des mes employés ! continua Patrick qui ne semblait pas sensible à la voix d'Andreï qui m'avait pourtant déjà envouté.
-    Je le comprends tout à fait, et j'en prends note, dit Andreï, légèrement agacé.
-    Et pour toi, Gabriel, je t'avais conseillé de faire preuve de discrétion et quelques jours plus tard tu... Enfin bref, je comprendrai peut-être un jour...
-    Je suis désolé, ça ne recommencera plus.
-    Il y a plutôt intérêt ! Quant à vous, Monsieur Sidorov, dans l'éventualité d'un nouveau conflit, je vais vous demander de quitter nos locaux.
-    Bien, dit Andreï en réajustant son écharpe, franchement furieux.
  Il me lança un dernier regard avant de tourner dans le couloir, un regard des plus explicites, il ne l'avait pas dit mais la lueur qui brillait dans ses yeux gris suffisait : "je te veux, je t'aurai". Intérieurement, je félicitai mon rédacteur en chef d'être arrivé à ce moment précis car le regard de l'écrivain ne me laissait aucun doute, il n'aurait pas hésité à aller jusqu'au bout si nous n'avions pas été interrompus. Je me sentis alors étrangement soulagé, l'une de mes nombreuses angoisses à propos d'une éventuelle relation avec Andreï étant ce cap à passer. Cet épisode qui ne manquerait pas d'arriver si je ne retrouvais pas rapidement mes esprits, cette épreuve après laquelle rien ne serait plus pareil parce qu'elle m'aurait apporté la preuve de ma bisexualité, qu'elle ne constituerait plus qu'un simple égarement préliminaire. Coucher avec lui. Faire l'amour avec lui ? Le laisse me prendre ? Le terme était encore flou mais l'idée principale était présente, trop même.
  Cependant, j'étais moi-même maître de la suite des événements puisque nous n'avions pas décidé des conditions de mon retour à ses côtés, je ne lui devais rien et pouvais interrompre nos relations à n'importe quel moment, mais en avais-je envie ? Que pouvais-je lui demander en contrepartie de ma présence ? Il m'avait donné une importance telle que je ne savais dire ce que je valais, quelle pourrait être la monnaie d'échange. Il voulait me récupérer, à cette idée, le noeud qui me tenaillait le ventre depuis plusieurs jours se recroquevilla avant de disparaître. Peut-être tenait-il à moi ? Cela semblait être le cas, mais j'avais appris de lui que les faux-semblants sont parfois nettement plus crédibles que la vérité elle-même, que je ne devais pas me fier à mes impressions, j'avais appris cela auprès d'un dieu à l'aura sexuelle d'une puissance rare, écrivain de romans fleur bleue aux histoires d'amours platoniques. Paradoxe, hypocrisie et dualité faits homme.
  Je me promis de faire tout mon possible pour qu'il ne nuise pas à Patrick, bien qu'il n'aie pas assez d'influence pour lui faire perdre son poste, il était tout de même capable de lui mener la vie dure.
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Chapitre XXXI.  posté le lundi 19 novembre 2007 12:50

-    Maman vient manger à la maison ce soir, m'annonça Eva lorsque je rentrai le soir.
-    Je suis crevé...
-    Elle a insisté, je n'ai pas pu dire non.
-    Oui, je me doute. Elle arrive à quelle heure ?
-    Elle devrait déjà être là, donc elle ne va pas tarder.
  Comme pour illustrer ses paroles, de légers martèlements se firent entendre à la porte. Elle se leva pour ouvrir et se pencha pour embrasser notre mère, je la rejoignis pour faire de même. Nous l'introduisîmes alors dans le salon où elle pesta :
-    Eva ! Tu pourrais quand même faire un peu plus attention à tes affaires, comment veux-tu que je passe ?
-    Excuse-moi, dit Eva, rangeant précipitamment tout ce qui se trouvait sur le sol et risquait de bloquer les roues du fauteuil.
-    Désolée, chaton, mais tu sais comme je déteste quand ton appartement est en bazar, dit ma mère en couvant sa fille du regard.
-    Oui, je suis navrée, Maman.
-    Ce n'est pas grave, poussin, ce n'est pas grave.
  Après un rapide échange de banalités, nous passâmes à table où nous nous racontèrent les dernières évolutions de nos vies respectives, nous partageâmes nos points de vue politique complètement opposés, nous critiquâmes une bonne partie du bottin mais j'omis toutefois de lui expliquer pour quelles raisons Daphné et moi nous nous étions séparés. Elle me questionna de nombreuses fois, mais je me contentai d'une ou deux réponses évasives et elle eut tôt fait d'abandonner son interrogatoire. Finalement, à la fin du repas, elle posa sa serviette sur la table et prit un air grave.
-    Vous n'allez jamais me faire de petits enfants ce rythme là...

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Chapitre XXXII.  posté le lundi 19 novembre 2007 12:52


-    Je voulais te parler, dis-je l'air penaud à Patrick trois jours plus tard.
  Il leva un oeil agacé du brouillon qu'il était en train de corriger et jaugea en fonction de mon expression si l'affaire paraissait sérieuse, ou non. Visiblement, la balance pencha vers la première proposition et il m'invita à m'assoir d'un geste.
-    Oui ?
-    Voilà, je voulais t'en parler depuis quelques jours... Je vais quitter le journal.
  Un silence buté fit écho à ma phrase et je me sentis submergé par la honte et la culpabilité. Cependant, ce n'était rien comparé à la sensation terrible qui me déchira le ventre lorsqu'il posa sur moi un regard mi-furieux, mi-peiné.
-    D'accord, lâcha-t-il finalement.
-    D'accord ? dis-je avec étonnement, m'attendant à ce qu'une tempête de jurons déferle sur mon crâne.
-    Que veux tu que je dise d'autre ?
-    Rien, rien, c'est très bien.
-    Très bien.
-    Bon, bah, je fais respecte le préavis de un mois et puis...
-    Et puis tu te casses, cracha-t-il.
  Sa réaction me rassurait presque et je faillis le remercier de s'emporter, cependant, il ne m'en laissa pas le temps, désignant d'un doigt rageur la porte de son bureau. Sans le saluer, j'ouvris la lourde porte vitrée pour sortir de l'endroit où je ne remettrais plus les pieds, sauf pour déposer, en son absence, ma lettre de démission.
  Après une intense bataille avec moi-même, je décidai de téléphoner au numéro qu'Andreï avait laissé au dos de son édito. Alors que les sonneries se succédaient, brassant le vide, je me surpris à me demander pourquoi je lui téléphonais. Je ne répondais qu'à une attirance confuse et inévitable. Tandis que mon coeur n'attendait qu'une chose, le son d'un combiné que l'on décroche, ma raison m'ordonnait de raccrocher, de ne pas me précipiter dans une histoire dont l'hypothèse de base était déjà beaucoup trop compliquée. Je raccrochai.
  Mon attirance pour Andreï ne trouvait pas d'écho dans ma morale, mes principes, chaque parcelle de mon corps me conjurait d'arrêter cette folie qui ne mènerait nulle part. A part peut-être dans un trou sans fond duquel j'aurais les pires difficultés à sortir.
  Mais comment parler de sentiments alors que l'on n'a face à soi qu'un mur d'impassibilité et de réserve ? Comment pouvais-je me questionner sur l'éventualité d'un futur entre lui et moi tandis qu'il semblait ne pas accorder d'importance à ce "nous" ?
  Etait-il vraiment homosexuel ? Ou du moins bisexuel ? Avais-je été la marionette d'un de ses nouveaux jeux pervers duquel il s'était lassé ? J'avais les pires difficultés à ne pas m'en convaincre, même si une partie de moi-même refusait d'accorder du crédit à cette éventualité. Je n'avais pas accepté de faire des concessions à ma virilité pour m'entendre dire que j'avais bousculé ma vie pour rien. Rien du tout.
  Une lueur d'espoir brillait cependant dans le ciel noir de mes angoisses, il m'avait demandé de revenir, il m'avait demandé ce que je voulais pour revenir, plus exactement. Il avait alors quitté cette position de supériorité dans laquelle il s'était complu depuis la première fois que je l'avais vu pour accepter de céder à certaines de mes exigences, pour moi.
  Je ne pus m'empêcher de frissonner en imaginant que nous allions devoir sauter le pas si jamais j'acceptais de revenir à ses côtés. De lui servir de jouet à nouveau ? J'éloignai de moi cette pensée, bien trop préoccupé par les exigences que je pourrais lui imposer, mais sachant pertinnemment qu'elles ne devaient être extravagantes, sous peine de le perdre. Curieusement, à l'évocation de cette possibilité, mon ventre se serra et je me surpris à grimacer. Il  m'était impossible d'accepter qu'il puisse avoir une quelconque emprise sentimentale sur moi, et pourtant, les faits étaient là, et il me manquait. Il me manquait tellement que j'en venais même à regretter son air hautain, son sourcil trop souvent arqué, son sourire ironique, tout son être. Mais ce qui me manquait le plus, sans aucun doute, était son étreinte. Une étreinte douce, protectrice, aimante.  Aimante ? Mais où était-il question d'amour ? Notre relation n'était que purement sexuelle et la seule idée d'y ajouter une dose d'affection précipiterait sa chute, une chute inévitable mais que je ne voulais voir arriver pour rien au monde. Mais pouvais-je vraiment me départir d'une part de sentiments ? Malgré tous mes efforts, je m'attachai de plus en plus à l'écrivain et à ce caractère difficile mais passionnant. Je ne pus m'empêcher de sourire lorsque la pensée me vint à l'esprit que la perfection de son corps était un facteur supplémentaire d'attraction.
  Pour autant, avais-je envie d'une relation avec Andreï ? La question devait évidemment être posée mais la réponse m'inquiétait. D'une part, il était indéniable que mon attirance pour lui et même mon affection ne pourraient se satisfaire de contacts rares et ponctuels, mais d'un autre côté, étais-je capable d'assumer ma bisexualité ? C'était encore la question la plus difficile, à laquelle il m'était impossible de répondre. Si, par malheur pour moi et surtout pour lui, notre relation devait être découverte, je pourrais être assuré que mes proches n'auraient pas besoin de mes explications pour connaître mon orientation sexuelle et sentis la honte s'insinuer dans mes pensées. Mais n'étions-nous pas dans une société où l'homosexualité était mieux acceptée ?
  De toute façon, pourquoi me posais-je la question ? Andreï n'aurait jamais la possibilité de m'offrir une relation officielle avec lui, étant lui-même son fond de commerce. Il devait protéger le mystère qui l'entourait et garder cette image d'homme sombre et adorateur des femmes, sous peine de perdre une partie de son public, il devait se prostituer pour l'art. Et son air paniqué me revint en mémoire, ce soir où il m'avait déclaré que son attirance pour moi ne devait jamais se faire connaître, c'était la première fois qu'une émotion autre que le désir semblait le toucher.
  En réalité, une relation officiellement déclarée ne m'intéressait pas, tant que je pouvais obtenir de lui l'exclusivité de ses pensées et de son corps.

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