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Chapitre XXXIII.  posté le vendredi 23 novembre 2007 13:24

  Le soir, cette expression continua de me travailler, l'exclusivité de ses pensées et de son corps, et soudain la simplicité même vint frapper à la porte de mon esprit obtus. C'était exactement la condition nécessaire à mon retour à ses côtés, ou du moins dans son lit. Mais j'aurais alors alors la possibilité le forcer à constater l'importance que je pouvais éventuellement avoir pour lui. Le forcer à m'aimer ?
  Je chassai rapidement cette aberration d'un geste de la main. Non, évidemment, pourquoi rechercher son amour alors qu'il ne m'importait pas le moins du monde et que ma démarche n'était suscitée que par une pure et simple curiosité. Il était hors de question d'avoir des sentiments pour lui car une réciprocité était inimaginable. Avais-je des sentiments pour lui ? Bien sûr que non, c'était une question des plus stupides, pensai-je, faisant taire la voix insidieuse qui me traitait de menteur.
  Soudainement, je me levai, il m'était impossible de m'endormir alors que je pressentais la détresse qui ne tarderait pas à suivre ma nouvelle visite auprès d'Andreï. Pouvais-je espérer avoir de lui ce que je lui demandais ? Il était attiré par moi, c'était indéniable, il avait su se montrer persuasif sur ce point, mais de là à tirer une croix sur les plaisirs qu'il pouvait trouver dans des relations multiples...
  Mais devais-je réellement accepter d'avoir un semblant de relation avec lui ? Etait-ce réellement ce que je voulais ?
  Je déchirai une feuille du rouleau d'Eva, préparai un carton et lêchai une cigarette pour en ramollir le papier et en extraire le tabac.
N'étais-je pas simplement attiré par le personnage sans vouloir aller plus loin ? Non, si ce n'étaient pas les sentiments qui me poussaient vers lui, c'était ma curisoité, et l'un dans l'autre, la conduite à tenir était claire. Mais quelles allaient en être les conséquences ? J'allais clairement dévoiler à Andreï que j'avais envie de lui, d'être avec lui, mais ne l'avait-il pas fait en me demandant de revenir vers lui ? Bizarrement, je n'avais pas ressenti cela comme de la faiblesse de sa part tandis que je trouvais mon comportement plutôt pitoyable.
  Je déposai le tabac sur la pochette d'un disque de Bob Marley en souriant avant de plonger les doigts dans le bocal en terre posé au centre de la table pour en sortir les graines, les feuilles et les tiges.
  Espérais-je réellement le garder à mes côtés en le forçant à me promettre l'exclusivité ? Pourquoi vouloir le garder à mes côtés d'ailleurs ? Je ne prévoyai certainement pas d'avoir une liaison suivie avec lui, je voulais voir. Une relation durable avec lui impliquait des sentiments et je ne me sentais pas capable de donner sans recevoir autre chose que la gifle violente de la déception et de la douleur.
  Je déposai l'herbe sur le tabac et appliquai la feuille sur le petit tas nouvellement formé avant de retourner le tout dans ma paume et de placer le carton. Je commençai alors à rouler et ce ne fut qu'à ce moment là que je m'aperçus que mes mains tremblaient. En réalité, tout mon corps était secoué de frissons. Etait-il possible qu'une telle banalité puisse provoquer chez moi des réactions de la sorte ? "Une banalité, évidemment, non, mais il n'est pas question de banalité" me soufflait une voix que je tentai d'étouffer par tous les moyens possibles.
  Je pris alors le briquet qui trainait dans l'angle de la table basse et laissai la flamme danser quelques secondes devant mes yeux avant de l'orienter vers la base du cône approximatif que mes mains m'avaient laissé rouler. Un crépitement et la fumée âcre envahit ma bouche puis mes poumons. Je me laissai tomber dans le canapé plus que je ne me rassis et savourai l'odeur âpre mais délectable de l'herbe qui brulait.

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Chapitre XXXIV.  posté le vendredi 23 novembre 2007 14:19

-    Gabriel ?
  Je le réveillai, visiblement, il étouffa un baillement et passa la main dans ses cheveux ébouriffés, sans autre résultat que de les indiscipliner davantage. Je ne me laissai pas le temps d'admirer son torse parfait et dis sans attendre :
-    Je veux te parler. C'est important.
-    Oui, je me doute que tu ne viens pas à cette heure-ci pour rien, dit-il, visiblement agacé d'avoir été tiré de son lit. Entre.
  Je le suivis dans son salon, ce qui ne fut pas une mince affaire, noyé dans les vapeurs de la drogue comme je l'étais. Je me laissai tomber dans le canapé tandis qu'il allumait le plafonnier. Malgré la fatigue, il se fendit tout de même de son éternel sourire ironique avant de s'installer confortablement dans son fauteuil.
-    Tu es complètement défoncé, observa-t-il devant mon air hébété.
-    Ouais, répondis-je, la bouche pateuse.
-    Alors tu voulais me parler ? dit-il en portant une cigarette à ses lèvres.
-    Oui, tu te souviens de ce que tu m'as dit hier ? Au journal.
-    Evidemment, dit-il sans même prendre le temps de réfléchir, ce qui me donna la certitude que j'avais peu de chance de le voir refuser ma demande.
-    Alors, j'ai une proposition à te faire, dis-je, sentant un noeud se former dans mon ventre.
-    Je t'écoute, dit-il avant d'allumer sa cigarette.
  Je pris une grande inspiration avant de me lancer et lorsque les trois mots franchirent le seuil de ma bouche, je me sentis soudainement comme un homme qui saute d'une falaise pour se rendre compte en tombant qu'il ne le voulait finalement pas.
-    Je veux l'exclusivité.
  Et pour la première fois, je pus voir la surprise se peindre sur son visage, il tourna la tête vers moi et me sonda de son regard gris et glacé, comme pour déterminer si tout cela n'était qu'une plaisanterie. Finalement, ses traits se détendirent et il s'enfonça plus profondément dans le fauteuil en cuir.
-    Tu plaisantes, je suppose ?
-    Non, articulai-je d'une voix mal assurée.
  Il prit le temps de réfléchir et fronça les sourcils.
-    Qu'est-ce que tu cherches, au juste ? Une sorte de... Relation ?
-    Quelque chose comme ça.
  Il réfléchit à nouveau, semblant peser le pour et le contre. Il tira trois bouffées de sa cigarette avant que son visage ne reflète le fait qu'il avait pris sa décision.
-    Tu ne dis pas ça parce que tu es complètement défoncé ?
-    En fait, si, mais c'est parce que je n'osais pas trop le dire avant, dis-je, soudainement étonné mais également gêné de ma franchise.
-    Exclusivité, comme... Hum... Exclusivité ?
-    Cette exclusivité là.
  Il eut un mouvement d'agacement et écrasa sa cigarette dans le cendrier avant de lâcher finalement les mots qui me remplirent d'allégresse.
-    C'est d'accord.
  Il ajouta avec un sourire en coin :
-    Qu'est-ce que je ne ferais pas pour...
  Il ne termina pas sa phrase mais je sus d'instinct que je préférais ne pas entendre ce qu'il avait à me dire. Malgré mon ignorance de ce que ce silence signifiait, je ne pus me départir de l'idée d'être encore et toujours un objet sexuel, un jouet entre ses mains, et je sentis mon coeur se serrer. Combien de temps allait-il tenir la promesse qu'il m'avait faite à demi-mot ? Jusqu'à ce que le chantage sexuel que je lui imposai ne l'intéresse plus ? Me laissant là, me jetant par-dessus bord, m'abandonnant à la détresse qui ne manquerait pas de m'assaillir après un éventuel départ ? Eventuel ? Non, certain, prévisible, inévitable. Je me sentis terriblement oppressé. Il reprit de sa voix grave et terriblement séduisante :
-    Rassure-moi, rien d'officiel ?
-    Non, je sais que ce n'est pas vraiment ce que tu...
-    Non, me coupa-t-il d'un ton sans appel.
-    Bon, je crois que c'est clair.
-    Je pense que tu sais pourquoi, ajouta-t-il, se radoucissant.
-    Je crois que oui, une histoire d'image, hein ?
-    Voilà.
-    En fait, tu es ton propre fond de commerce.
-    Voilà.
-    Tu crois vraiment que tes lecteurs arrêteraient de te lire si ils découvraient que...
-    Evidemment, il suffit de voir la réaction de ta compagne...
-    Ce n'est plus ma compagne.
-    Appelle-la comme tu veux, il n'en reste pas moins vrai qu'elle est l'exemple type.
-    Oui, peut-être, consentis-je de mauvaise grâce alors que je sentais mes yeux se clorent au fur et à mesure que les effets de la drogue s'estompaient.
  Je me laissai glisser dans le canapé, m'allongeant sur le dos. Je pus entendre le choc mat des pieds nus de l'écrivain sur le parquet et je le perçus plus que je ne le vis qui prenait place sur l'accoudoir du sofa. Ma tête commença à tourner et alors que je m'apprêtais à lui poser questions sur questions, il posa son index sur mes lèvres. Je m'endormis quelques secondes plus tard. Les interrogations tournoyaient évidemment dans ma tête, mais tandis que j'étais là, tout près de lui, elles me semblaient dérisoires, superflues, parce que plus rien ne pouvait m'atteindre, me faire souffrir, il était là, à mes côtés. Et la dernière pensée furtive qui me traversa l'esprit avant que je ne sombre dans le sommeil fut : "Je l'aime ?".

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Chapitre XXXV.  posté le mercredi 28 novembre 2007 22:38

  Je me réveillai le lendemain matin dans un lit qui n'était pas le mien. Je me retournai pour constater que j'y étais seul. Un rapide regard vers la fenêtre me renseigna sur l'heure qu'il était, c'est à dire, trop tard, beaucoup trop tard. Je me levai en toute hâte, cherchant mon séduisant hôte. Je ne le trouvai nul part dans l'appartement et je dus me résigner à frapper à la porte de son bureau, ne pouvant m'empêcher de me remémorer les mauvais souvenirs que sa simple vue véhiculait. Un "entre" sonore répondit à mes trois coups brefs. Je poussai alors la porte avec appréhension, il leva les yeux de son écran et m'observa attentivement.
-    Quelque chose ne va pas ?
-    Oui ! Je suis encore en retard !
-    Tu veux bien te calmer ? me tempéra-t-il. Aujourd'hui, c'est samedi.
  Oui, évidemment. Je ne pus m'empêcher d'émettre un soupir de soulagement, trop heureux de ne pas ajouter à la trahison que j'avais infligé à Patrick de nombreux retards, qui risquaient d'être aisément confondus avec un je-m'en-foutisme dont je ne me sentais pas coupable.
  Andreï éteignit le petit ordinateur portable et s'approcha de moi pour déposer sur mes lèvres un rapide baiser avant d'ajouter :
-    Ca te dérangerait de partir avant le déjeuner ? J'attends quelqu'un.
-    Non, non, évidemment, non, balbutiai-je, tentant de me souvenir de ce que j'avais dit hier, mais également de ce que j'avais fantasmé et dont je ne devais pas lui parler. Tu attends qui ? osai-je, regrettant immédiatement ma curiosité lorsque je vis une expression dure que je ne connaissais que trop s'imprimer sur son visage.
-    Cela ne te regarde pas, articula-t-il finalement.
  Je décidai de ne pas me formaliser de sa rudesse, j'étais en réalité sonné par la tournure des événements, mais étonnamment heureux. Ainsi, il m'était impossible de me concentrer sur quoique ce soit en particulier, bien trop préoccupé par toutes les questions pratiques : "boit-il du thé ou du café ?", "préfère-t-il dormir du côté droit ou gauche du lit ?"...
  Je secouai la tête avec violence, comme pour chasser de mon esprit ces interrogations idiotes et futiles, je n'étais ici que par curiosité non pour m'installer, mais également, je dus me l'avouer, pour déterminer jusqu'où pourrait aller notre attirance réciproque, quel en serait l'aboutissement. L'aboutissement à plus brève échéance m'arracha une grimace d'angoisse, mais serions-nous capables de dépasser le stade purement sexuel de notre relation à peine éclose pour enfin nous investir dans une liaison, ou, plus exactement, en serait-il capable ?
  Notre liaison officieuse avait codifié nos comportements l'un vis-à-vis de l'autre et nous serions sans aucun doute amenés à partager plus que de simples contacts furtifs comme ceux que nous avions pu échanger. Cette étape me terrorrisait et m'attirait tout à la fois. La peur prenait tantôt le pas sur le désir, pour se laisser finalement recouvrir par ce dernier et recommencer le même manège à nouveau. La peur d'une douleur que je savais inévitable m'insupportait au plus haut point mais je n'imaginais pas Andreï se contenter d'une fellation, aussi réussie soit-elle.
  Cependant, lorsqu'il vint se placer face à moi et enroula ses bras autour de ma taille avant de dégager avec une infinie précaution une mêche qui me tombait sur les yeux, je sus que je pouvais compter sur sa douceur et sa délicatesse. Sans vraiment réfléchir à mes actes, je le serrai contre moi, de toutes mes forces. Il se raidit soudainement mais je sentis progressivement les muscles de son torse se détendre. Il posa sa main sur ma nuque et nicha ma tête dans le creux de son cou.
  Non, avec lui je n'avais plus peur, pour lui, j'étais prêt à tout. Il n'était alors plus question de curiosité mais de sentiments et je ne réalisai pas alors à quel point je m'apprêtais à souffrir, bien trop occupé à savourer mon incroyable félicité, bénéficiant de ce sentiment de sécurité que lui seul savait m'offrir.

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Chapitre XXXVI.  posté le mercredi 28 novembre 2007 23:18

  Lorsque ma soeur m'ouvrit la porte et qu'elle vit un sourire radieux imprimé sur mon visage, elle me regarda d'un drôle d'air avant de comprendre que je n'avais pas passé la nuit chez elle.
-    Tu étais chez lui ?
-    Oui, dis-je, béatement.
-    Tu as passé une bonne nuit ?
-    Oui, répétai-je.
-    Tu es amoureux !
-    Tu es folle ?
-    Calme-toi !
-    Non, je ne suis pas amoureux, articulai-je.
  Cette courte discussion avait suffit à me mettre de mauvaise humeur et c'est rageusement que je me laissai tomber sur le canapé qui cria sa désapprobation.
-    Je suis désolée, je ne voulais pas t'énerver, dit-elle avec prudence.
-    C'est pas grave, c'est moi qui ai mal réagi. C'est justement que j'ai peur d'être... Amoureux de lui. Mais c'est impossible.
-    Pourquoi ?
  Je laissai s'installer un long silence, hésitant à exposer de but en blanc à ma soeur des idées que je peinais déjà à organiser. Finalement, je me lançai :
-    Parce que je n'y trouverai jamais aucune réciprocité. Il me veut sexuellement parlant, mais n'a pas de place pour moi dans sa vie, et j'ai envie d'avoir une place, j'en ai besoin même. Tout est merveilleux quand je suis avec lui mais je me sens si vide une fois qu'il est loin...
-    Tu es amoureux, souffla-t-elle une nouvelle fois, craignant ma réaction.
  Mais je ne réagis pas comme elle l'attendait de moi et je décidai de jouer la carte de la franchise, de tomber le masque et de me confronter au sentiment terrible qui ne me quittait plus depuis la veille. Mais était-ce réellement depuis la veille ? Cela n'avait-il pas commencé un soir de Novembre où la porte s'était ouverte sur la créature la plus sensuelle et sexuelle qu'il m'avait été donné de rencontrer ? J'étais pris au piège dans un filet tissé par des émotions toutes plus fortes les unes que les autres, désir, passion, agacement, détresse, amour même ? Malheureusement, il m'était impossible de refuser un état de fait qui ne me satisfaisait guère mais sur lequel je n'avais aucun pouvoir : des sentiments pour Andreï avaient éclos en moi et je ne savais au juste ce que j'espérais. De l'amour de sa part ? De l'attention ? Je doutais même qu'il en fut capable, il n'était qu'un être sexuel à la recherche d'un jouet sexuel, et je marchais aveuglément à sa suite, servant ses fantasmes avec déférence et soumission. Je n'avais aucune envie de me cantoner à ce rôle dégradant, mais cela comptait-il vraiment ? Je n'avais pas voulu l'embrasser, il m'avait forcé à le faire et son charme magnétique avait fait le reste, me prouvant à quel point la notion de volonté était faible face à un homme comme lui, habitué à tout avoir sur simple demande.
  Cependant, malgré le tableau négatif que je m'échinais à peindre de lui, je ne pouvais effacer l'harmonie de ses traits, la beauté de son corps, mais également sa douceur, sa puissance, son occasionelle tendresse, lui tout simplement.
-    Oui, je l'aime. Merde !

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Chapitre XXXVII.  posté le dimanche 02 décembre 2007 16:16

  Le soir-même, Andreï m'avait proposé de passer la nuit chez lui et c'est en tentant de cacher mon excitation que j'avais accepté.
Lorsque je fus devant la porte, synonyme de tant de promesses, un mauvais pressentiment vint assombrir mon visage et je restai quelques secondes sur le palier, à réfléchir.
  Etait-ce la meilleure solution ? Devais-je frapper à cette porte sachant que le lendemain mon amour pour Andreï aurait encore gagné en puissance et qu'il en serait de même pour tous les autres jours ? Tout arrêter semblait la solution la plus évidente, la plus rationnelle, la plus rassurante, et pourtant je n'avais qu'une envie : me lancer. Accepter ses règles et voir jusqu'où cette folie pourrait nous mener. Je ne connaissais que trop bien l'une des deux issues, la plus effrayante à mes yeux, synonyme d'un désespoir profond que l'écrivain était parfaitement capable de me faire endurer une fois qu'il ne serait plus intéressé par mon corps. Mon corps. Je n'étais qu'une enveloppe vide, un homme que l'on place dans son lit sans pour autant connaître son nom, uniquement le temps d'un soupir de plaisir, avant de refermer la porte sur lui, de verrouiller l'histoire d'une nuit en plaçant sur elle une chape de plomb si lourde que la moindre bribe de souvenir ne peut s'en échapper.
  La raison me poussait à descendre les escaliers recouverts d'un doux tapis vert pour retourner dans la rue, retourner à ma vie étriquée, mais dans laquelle je pourrais de nouveau me sentir normal, en paix. Cette vie dans laquelle l'amour n'est pas un jeu, dans laquelle les sentiments ont un sens, dans laquelle la morale et les principes ont cours. Je n'avais que trop outrepassé mes limites, j'étais tombé amoureux d'un homme et je ne pouvais l'accepter, mon égo ne pouvait admettre une telle atteinte à ma virilité, à l'essence même du sexe fort. Mais l'amour ne connaît ni sexe, ni limite et je savais pertinnemment que si je décidai de fuir, je n'avais cette fois-ci aucune chance de m'en sortir indemne, tandis qu'en faisant front, il me restait un espoir, faible, minuscule mais présent de m'en relever sans dommages irréparables.
  Pourquoi avais-je fait d'Andreï un personnage si terrible ? Avait-il une fois été à ce point ignoble avec moi ? Je ne pouvais me rappeler une occasion précise, mais une aura de dangerosité émanait de lui et, bien que participant pour beaucoup à son charme, cette impression diffuse ne me permettait de faire autrement que de me tenir sur mes gardes. Les hommes ne m'avaient que trop fait souffrir, j'avais été incapable d'être un homme face à mon père et j'étais à nouveau en position de faiblesse face à l'homme que j'aimais, n'avais-je pas d'autre choix que d'être dominé par des êtres plus forts que moi ? N'étais-je que faiblesse et fragilité ? Non. J'allais profiter de l'occasion qui m'était offerte et juger ensuite, comme l'aurait fait mon père, comme le ferait Andreï. Un frisson me parcourut quand je levai le doigt, presqu'inconsciemment, pour appuyer sur le bouton de la sonnette.
  Il ouvrit la porte et je constatai qu'il semblait plus séduisant à chacune de ses apparitions. Sa chemise  déboutonnée m'arracha un soupir et, conscient de mon trouble, il posa sa main sur ma joue avant de déposer un baiser sur mes lèvres.
-    Bonsoir.
-    Bonsoir, je te dérange ?
-    Puisque je t'ai demandé de venir...
-    Oui, désolé.
-    Arrête de t'excuser en permanence.
-    Pardon.
  Ses lèvres esquissèrent un sourire qui se perdit dans l'indifférence de son visage.
Quelques minutes plus tard, je regardai le manège de ses mains qui s'affairaient autour de la cuisinière, je me surpris à me placer derrière lui pour passer mes bras autour de sa taille et lêcher délicatement son cou. Il se retourna pour prendre ma nuque dans sa main droite et mordiller avec application ma lèvre supérieur avant de lâcher :
-    Je suis occupé.
-    Occupé ?
-    Je cuisine, ça ne se voit pas ?
-    Ah oui. Euh...
  Etonnamment, ce "refus" de sa part signifiait énormément pour moi. J'imaginais qu'il aurait immédiatement profité de l'occasion pour jouer à son jeu préféré mais il avait préféré remettre cela à plus tard. Non, il avait faim. Rien de respectueux à cela, il avait juste faim, évidemment, quoi d'autre ?
-    Quelque chose ne va pas ? demanda-t-il sans sembler s'en préoccuper outre mesure.
-    Si, tout va très bien, répondis-je dans un sourire jaune.
  Lorsque nous passâmes à table, je n'avais qu'une envie : lui poser toutes les questions qui m'empêchaient de dormir, de réfléchir, de vivre. Mais je tenais trop à lui pour lui parler de sentiments car, malgré mon ignorance de nombre des aspects de sa personnalité, j'avais parfaitement compris qu'aborder le sujet ne ferait que précipiter sa fuite, et je me sentais si bien à ses côtés qu'il m'était insupportable d'imaginer que par mon empressement, je pourrais l'éloigner de moi.
  Une fois le repas terminé et les deux bouteilles de vins honorées, je me sentais un peu fiévreux, mais surtout très bavard et alors qu'il était allé allumer la lumière dans sa chambre, je le suivis et me laissai choir sur le lit.
-    Ton édito était un cadeau empoisonné, finis-je par dire.
-    Un cadeau empoisonné ?
-    Oui, j'ai été contacté par le Soir.
-    Excellente nouvelle, dit-il sans intention visible de laisser éclater sa joie.
-    Sauf que maintenant, je dois quitter Littera.
-    Tu ne perds rien, dit-il alors qu'il pliait une chemise pour la ranger dans son armoire.
-    Non, mais je ne te parle pas du journal en lui-même, mais des gens qui y travaillent.
-    Et ? m'interrogea-t-il, semblant ne pas comprendre le cheminement de ma pensée.
-    Et c'est le facteur humain... J'ai l'impression de les abandonner, alors qu'ils auraient tous pu être à ma place, je n'ai rien de plus que les autres...
-    Ton corps, dit-il avec un sourire en coin.
-    Mais pourquoi moi plutôt qu'un autre, pourquoi me choisir moi ?
-    Je n'en sais rien, admit-il sans que je puisse déceler s'il mentait ou non.
-    J'ai du mal à me dire que je vais les laisser. J'ai quand même passé quelques années avec eux...
-    C'est la différence entre toi et moi, Gabriel. Tu es trop sentimental pour être opportuniste.
  Touché, en plein coeur. Il n'aurait pas pu viser plus juste. Il s'agenouilla sur le lit et m'attira vers lui pour m'embrasser. Entre deux baisers enfiévrés, il murmura :
-    Mais si ça peut te rassurer, je trouve ça... Touchant.
  Je voulus lui dire que je n'étais pas juste "touchant" mais la chaleur de son corps contre le mien ne me permit plus d'avoir une seule pensée cohérente, j'étais tout entier sous le charme de celui qui faisait vibrer mon corps et mon coeur comme jamais personne ne l'avait fait auparavant. Et à ce moment, bien loin de toutes les considérations sentimentales, je ne savourais que le plaisir charnel d'être dans les bras de mon amant.
Lorsque sa main s'insinua dans mon pantalon et que je la sentis parcourir mon sexe, je compris que de faire l'amour avec lui serait l'une des plus belles choses qu'il me serait donné de vivre. Alors, pris d'une excitation soudaine, je saisis sa boucle de ceinture pour la défaire, dernière obstacle entre la réalisation de mes fantasmes et le désir échevelé qui ne me quittait plus. Mais, d'un geste vif, il déplaca ma main pour la poser sur sa cuisse et murmurer à mon oreille :
-    On va laisser le temps au temps, d'accord ? Rien ne presse.
-    Mais, je veux...
-    Et moi, je ne veux pas que tu fasses quelque chose que tu n'es pas sûr de vouloir. Je ne veux pas te faire de mal.
-    Mais, je veux le, m'écriai-je avant d'être coupé par un baiser qui me fit atteindre le paroxysme de l'excitation.
  Dans un gémissement, je sentis sa main sortir de mon pantalon et j'entr'ouvris les yeux pour le voir se placer entre mes jambes que j'écartai pour lui céder la place. Il laissa sa main gauche reposer à côté de ma tête, imprimant une ondulation dans les draps et, de sa main droite, il déboutonna ma chemise avec une lenteur calculée avant de plonger sa tête dans mon cou pour en lêcher le moindre recoin et de descendre délicatement le long de mon torse jusqu'à atteindre la ceinture de mon pantalon. Il remonta lascivement jusqu'à mes lèvres et plaça alors sa main droite sur mon épaule et appliqua à son bassin un coup de rein qui m'arracha un gémissement. Je pouvais sentir nos deux sexes entrer en contact à travers l'étoffe de nos vêtements et je n'eus qu'une envie, arracher cette seconde peau superficielle pour mieux percevoir le bonheur de le presser contre moi. Cependant, je n'en fis rien, suivant ces ordres qu'il m'avait donné, par respect pour moi. Un sourire traversa furtivement mon visage lorsque pour la première fois, je me rendis compte qu'il avait du respect pour moi mais je n'eus pas le temps de m'attarder sur le sujet, sentant venir un nouveau mouvement de sa part qui m'arracha un nouveau cri, chaque fois plus intense, au fur et à mesure qu'Andreï frottait sa verge contre la mienne. Entre deux gémissements, je commençai à murmurer son nom, comme pour l'encourager à se mouvoir contre moi, encore et encore, à garder ce rythme effréné qui, je le sentais, aller bientôt me mener à la jouissance. Andreï ! Et en effet, la dernière syllabe de son nom se transforma en un cri sourd alors que j'enfonçai profondément mes ongles dans sa chair tandis qu'il atteignait également l'extase. Il s'effondra, la tête sur mon torse et roula sur le côté, s'allongeant sur le dos pour reprendre son souffle.
  Il avait les cheveux plus ébouriffés que jamais et sa bouche entr'ouverte sur une respiration rauque qui soulevait son torse à intervalles réguliers m'émerveillèrent, du même plaisir que celui que l'on peut trouver à regarder une oeuvre d'art pendant des heures sans jamais se lasser, parce qu'elle est unique, complexe, subtile. Parce qu'elle possède tant de détails et de sous-entendus subliminaux que son étude n'est jamais terminée.
  Il se leva à moitié en prenant appui sur ses coudes.
-    Andreï ?
-    Oui ?
-    Tu vas te lever, te changer et sortir de la chambre, n'est-ce pas ?
-    Oui.
-    Reste avec moi. S'il te plaît.
-    Pardon ?
-    Reste avec moi, ici.
-    Pourquoi ?
-    J'en ai envie. Je me sens bien.
  Il me jeta un regard agacé mais se radoucit et s'allongea de nouveau, me permettant de me décaler légèrement pour aller poser ma tête sur son torse. Nous passâmes de longues minutes, sans un mot, à savourer l'instant présent. Il déposa un rapide baiser dans mes cheveux et commença à les caresser jusqu'à ce que nous nous endormions, sans relever la couverture sur nous.

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