Chapitre II.  posté le samedi 29 septembre 2007 21:10

  Lorsque la journée arriva à son terme, je trainai les pieds jusqu'au porte-manteau pour y récupérer mes effets personnels. En passant devant le bureau entièrement vitré de Patrick, je le vis m'adresser un signe, il articula trois syllabes sans décoller le récepteur téléphonique qu'il semblait porter vissé sur son oreille : "Attention".
  Je sortis de l'immeuble pour retrouver le temps maussade du matin, la nuit tombait doucement et les voitures commençaient à allumer leurs phares. Une famille passa devant moi, tous cachés sous un gigantesque parapluie. Je remontai le col de mon manteau dans un geste inefficace et pris le chemin du métro. Chaque goutte de pluie qui s'écrasait sur mes épaules me semblait être un poids de plus. Même si l'article que j'allais rédiger risquait de me sortir de l'anonymat, c'était un jeu de quitte ou double. Mais une question me taraudait plus que toutes les autres : "pourquoi moi" ?.
  Je compostai le ticket de ma carte orange et empruntai la ligne 5 puis la ligne 2 jusqu'au terminus. J'avais près d'une heure d'avance et décidai d'attendre l'heure dite dans un café en face du 76, Avenue Foch. Je relus la liste de questions que j'avais préparées et les trouvai toutes ridicules au possible. Le plus simple était encore d'arriver sans rien et de le laisser parler de lui, j'imaginais que c'était le genre de personnes que cela ne dérangeait pas. Au contraire. A huit heures moins dix, je réglai ma note et traversai la rue pour aller sonner au 76. Une femme trapue et d'un certain âge s'informa de mon identité et m'indiqua d'un air entendu qu'elle avait été prévenue par Sidorov. Elle m'invita à entrer et à utiliser le très vieil ascenceur du hall. Je ne doutais pas que l'homme que je m'apprêtais à rencontrer était à l'image du lieu. Emprunté, pompeux. Dans un claquement sec, l'ascenseur s'arrêta au quatrième. La porte à droite portait la mention A.S. Je sonnai.
  Une première fois, puis une deuxième, sans réponse. Je passai presque un quart d'heure devant la lourde porte noire à sonner à intervalles réguliers. Le potentiel de sympathie de l'écrivain diminuait à chaque seconde. Finalement, un bruit de verrou tiré attira mon attention. La porte s'ouvrit sur un homme un peu plus grand que moi, plutôt mince. Il tenait dans sa main droite une serviette éponge blanche avec laquelle il ébouriffait ses cheveux mouillés. Sa chemise blanche entr'ouverte laissait apparaître un torse glabre. Son visage fin et d'un blanc presque fantomatique semblait inexpressif, mais ses yeux d'un gris d'une paleur extraordinaire me fixaient avec le plus total désintérêt. Son sourcil gauche était légèrement haussé, presque interrogatif.
- Oui ?
  Sa voix était grave et presque rauque, y perçait le dédain, je me sentis ridiculement déplacé, là, dans cet immeuble, face à cet homme au sujet duquel j'avais à présent une certitude : il représentait tout ce que je n'aimais pas.
- Je suis le journaliste de Littera, murmurai-je, étonné par le timbre de ma voix.
- Oh.
  Il avait prononcé ce mot avec la plus parfaite désinvolture.
- Je vous avais oublié, lacha-t-il.
  Je tentai de cacher la colère qui me gagnait peu à peu, pensant aux portes que pourraient m'ouvrir mon article. Mais l'écrivain vit immédiatement que l'agacement commençait à me gagner, et la situation lui arracha un sourire ironique.
- Vous entrez quand même ?
- Je... Je suis là pour ça, bredouillai-je.
- Installez vous dans le salon, je reviens, dit-il, me laissant seul dans l'entrée, sans repères pour trouver le salon.
  J'aperçus l'extrémité d'un canapé qui dépassait d'une porte entr'ouverte et je m'avançai donc en direction de la pièce avant de prendre place sur un coussin. Au bout d'une dizaine de minutes, l'écrivain fit son apparition dans la pièce. Ses cheveux chatains étaient encore humides et ses mêches ébouriffées dessinaient une auréôle que je mourrais d'envie d'arracher. Il s'installa dans un fauteuil en cuir noir et attrapa un paquet de cigarettes posé sur une table basse en verre. Le cliquetis de son briquet en métal me tira de ma torpeur. Il recracha la fumée bleutée et planta son regard glacé dans le mien. Je sentais que je devais dire quelque chose, mais que dire ? J'avais la certitude que chacun de mes propos seraient tournés en dérision. Soudain, sa voix résonna dans la grande pièce à peine meublée :
- Par quoi dois-je commencer ?
- Je...
- Vous dire que je me contrefous de toutes ces gamines qui achètent mes bouquins ? Et que je me fous royalement de votre journal ?
  La phrase était globalement ignoble, mais je pris ses mots pour une attaque envers Daphné, elle qui me demandait le matin-même un autographe de son auteur préféré. Je réussis à articuler :
- C'est un test ?
- Un test ?
- Ecoutez, je ne sais pas pourquoi vous avez voulu que ce soit moi qui fasse ce reportage, mais je dois vous avouer que...
  Je me tus, me rendant compte que c'était le genre de remarques que je ne ferait pas un journaliste professionnel. C'était le plus sûr moyen de me faire renvoyer.
- Continuez, j'aime les gens francs, dit-il en haussant à nouveau le sourcil gauche.
- Voilà, hésitai-je, on devrait partir sur de bonnes bases. Si je dois écrire un truc... Enfin, un article sur vous, ce serait bien que...
- Vous nous jouez la carte du médiateur ?
  Mais comment faisait-il pour être aussi agaçant ? Je ne l'avais rencontré que quelques minutes auparavant et déjà je le haïssais. Je haïssais son petit air supérieur, ce sourire ironique, ce sourcil gauche levé en permanence comme pour souligner mon incompétence. Je jouai alors donc la carte de la sincérité.
- Pourquoi est-ce que vous êtes comme ça ? Vous voulez que je vienne, je suis là, et vous... Vous êtes...
- Je suis ?
- Insupportable !
  Il s'enfonça plus profondément dans son fauteuil avec un sourire satisfait.
- Pourquoi avez-vous voulu que je vienne ?
- Vous m'intéressez, prononça-t-il sur le même ton désinvolte.
- Je... Vous intéresse ?
- Oui. Vous êtes parfaitement ce genre de scribouillards sans talent qui...
- Je ne suis pas un scribouillard sans talent !
  Il sourit et me regarda, les yeux mi-clos. Il recracha la dernière volute de fumée avant d'écraser le filtre blanc de sa cigarette dans un cendrier en verre. Il m'avait mis dans une rage folle.
- De quel droit est-ce que vous dites ça ? Vous vous croyez tout permis ou quoi ? Oui, je débute, mais si vous avez voulu que je vienne pour m'humilier, je préfère encore partir ! Votre jeu n'amuse que vous !
  Je m'étais levé et j'étais prêt à quitter la pièce mais son regard m'en empêcha. Ses yeux gris étaient fixés sur moi et je me sentis comme paralysé par leur intensité.
- Rasseyez-vous, ordonna-t-il et malgré moi, j'obéis. De quoi voulez-vous parler, Gabriel ?
- Je suis là pour faire un reportage sur vous, dis-je soudainement décontenancé par le ton plus calme avec lequel il avait prononcé ces derniers mots.
- Et qu'est-ce qu'il vous faut pour votre reportage ?
- Euh... Une interview. Je pense.
- Vous pensez ?
- Oui, je pense.
  Il sourit à nouveau, mais toujours un sourire ironique, comme démenti par ses yeux gris dans lequels je ne voyais aucun amusement.
- C'est pour ça que je vous ai choisi, sourit-il.
- Pourquoi ?
- Vous êtes touchant.
- Touchant ?
- Gauche, maladroit, mais touchant.
- Vous avez un problème avec moi ?
- Aucun, répondit-il en regardant à travers la vitre.
  La nuit était tombée et la scène que je vivais paraissait tout à coup surréaliste, sans aucun sens logique, j'étais là, au milieu de ce salon presque vide à discuter avec un écrivain si étrange qu'il me donnait des frissons.
- J'ai des choses prévues pour ce soir, on se dit demain à la même heure pour votre... Interview ?
- Mais... Je viens de l'autre bout de Paris pour vous voir, et...
- Quel dommage. Vous voulez de l'argent pour le taxi, j'imagine, ironisa-t-il.
  Je me levai et sortit en claquant la porte. Lorsque je me retrouvai sur l'Avenue Foch, je fus soudain terriblement soulagé. Cet homme était si désagréable qu'il en devenait presque une caricature. Je me résolus à appeler mon chef dans la soirée pour lui demander de confier le reportage à quelqu'un d'autre, le jeu que Sidorov entendait jouer avec moi ne m'amusait pas du tout et l'humiliation ne faisait pas partie de mes techniques de sociabilisation. Avant d'arriver à la station de métro, je frappai violemment une canette de Coca-Cola qui trainait sur le trottoir. De quel droit se permettait-il de jouer avec moi comme il le faisait ?
  Mais si cet homme m'inspirait une haine farouche, il m'intriguait tout à la fois.
- Une petite pièce pour manger, s'il vous plaît ?
  Je laissai tomber une pièce de deux euros dans la casquette usée d'un SDF, ce qui eut pour effet de dévier le cours de mes pensées, Sidorov sortit de ma tête durant tout le trajet pour être remplacé par des réflexions stériles sur la misère du monde.

 

Lorsque je parle du "temps maussade du matin", ce n'est pas une erreur, le temps de la soirée est juste le même que celui de la matinée.

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Tous les commentaires de l'article:
Chapitre II.

  • my-yaoi-world

    jeu 14 aoû 2008 18:13

    waou le clash! c'est vraiment super bien écrit j'adore c'est trés bien fait et l'intrigue est belle et bien présente.On voit pas souvent des textes de cette qualité alors merci en espèrant que ton blog durera encore lontemps ^^

  • layla

    ven 01 aoû 2008 14:28

    je n'ai jamais réussi à aimer une histoire en aussi peu de temps.
    c'est ce que je cherchais en fait et je suis vraiment très contente de l'avoir trouvé.
    j'espère que tu n'abandonneras pas l'écriture car tu as un don pour ça.
    j'adore

    bisoux

  • Tigerlily

    lun 21 avr 2008 00:12

    Pour le moment, je trouve ton histoire superbe. Les personnages m'intrigue. J'ai hate de connaître la suite.

  • Laine

    mer 26 mar 2008 19:04

    ... J'ai le temps, les vieux sont dehors...

    *Va lire le troisième*

  • Cracotte

    sam 12 jan 2008 17:19

    j'aime bcp le début entre ces deux là!!
    Ca va être explosif je sens !!

  • Ai-Vân

    dim 06 jan 2008 11:23

    Andreï trés jolie nom et un personnage qui m'intrigue par son attitude. Quand on est comme ça c qu'on cache quelque chose. ;)

  • Dadoune

    jeu 01 nov 2007 21:23

    J'aime bien le caractere de notre grand ecrivain ^^

  • Srevi

    dim 28 oct 2007 22:35

    C'est décidé, j'aime définitivement !!!
    Ce type est arrogant... On a envie de le gifler !!!
    J'adore ce type de personnage.

  • Yue

    mar 23 oct 2007 21:37

    Oui, vraiment, j'adore ta façon d'écrire. Très mature et très passionner. On est tout suite dans la peau du personnage!!!

  • Pepito

    lun 22 oct 2007 17:27

    Je déteste les personnes comme Sidorov, esperons qu'il apparaisse plus sympathique par al suite xD




 

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