Lorsque la journée arriva à son terme, je trainai les
pieds jusqu'au porte-manteau pour y récupérer mes
effets personnels. En passant devant le bureau entièrement
vitré de Patrick, je le vis m'adresser un signe, il articula
trois syllabes sans décoller le récepteur
téléphonique qu'il semblait porter vissé sur
son oreille : "Attention".
Je sortis de l'immeuble pour retrouver le temps maussade du
matin, la nuit tombait doucement et les voitures
commençaient à allumer leurs phares. Une famille
passa devant moi, tous cachés sous un gigantesque parapluie.
Je remontai le col de mon manteau dans un geste inefficace et pris
le chemin du métro. Chaque goutte de pluie qui
s'écrasait sur mes épaules me semblait être un
poids de plus. Même si l'article que j'allais rédiger
risquait de me sortir de l'anonymat, c'était un jeu de
quitte ou double. Mais une question me taraudait plus que toutes
les autres : "pourquoi moi" ?.
Je compostai le ticket de ma carte orange et empruntai la
ligne 5 puis la ligne 2 jusqu'au terminus. J'avais près
d'une heure d'avance et décidai d'attendre l'heure dite dans
un café en face du 76, Avenue Foch. Je relus la liste de
questions que j'avais préparées et les trouvai toutes
ridicules au possible. Le plus simple était encore d'arriver
sans rien et de le laisser parler de lui, j'imaginais que
c'était le genre de personnes que cela ne dérangeait
pas. Au contraire. A huit heures moins dix, je réglai ma
note et traversai la rue pour aller sonner au 76. Une femme trapue
et d'un certain âge s'informa de mon identité et
m'indiqua d'un air entendu qu'elle avait été
prévenue par Sidorov. Elle m'invita à entrer et
à utiliser le très vieil ascenceur du hall. Je ne
doutais pas que l'homme que je m'apprêtais à
rencontrer était à l'image du lieu. Emprunté,
pompeux. Dans un claquement sec, l'ascenseur s'arrêta au
quatrième. La porte à droite portait la mention A.S.
Je sonnai.
Une première fois, puis une deuxième, sans
réponse. Je passai presque un quart d'heure devant la lourde
porte noire à sonner à intervalles réguliers.
Le potentiel de sympathie de l'écrivain diminuait à
chaque seconde. Finalement, un bruit de verrou tiré attira
mon attention. La porte s'ouvrit sur un homme un peu plus grand que
moi, plutôt mince. Il tenait dans sa main droite une
serviette éponge blanche avec laquelle il ébouriffait
ses cheveux mouillés. Sa chemise blanche entr'ouverte
laissait apparaître un torse glabre. Son visage fin et d'un
blanc presque fantomatique semblait inexpressif, mais ses yeux d'un
gris d'une paleur extraordinaire me fixaient avec le plus total
désintérêt. Son sourcil gauche était
légèrement haussé, presque interrogatif.
- Oui ?
Sa voix était grave et presque rauque, y
perçait le dédain, je me sentis ridiculement
déplacé, là, dans cet immeuble, face à
cet homme au sujet duquel j'avais à présent une
certitude : il représentait tout ce que je n'aimais
pas.
- Je suis le journaliste de Littera, murmurai-je,
étonné par le timbre de ma voix.
- Oh.
Il avait prononcé ce mot avec la plus parfaite
désinvolture.
- Je vous avais oublié, lacha-t-il.
Je tentai de cacher la colère qui me gagnait peu
à peu, pensant aux portes que pourraient m'ouvrir mon
article. Mais l'écrivain vit immédiatement que
l'agacement commençait à me gagner, et la situation
lui arracha un sourire ironique.
- Vous entrez quand même ?
- Je... Je suis là pour ça, bredouillai-je.
- Installez vous dans le salon, je reviens, dit-il, me laissant
seul dans l'entrée, sans repères pour trouver le
salon.
J'aperçus l'extrémité d'un
canapé qui dépassait d'une porte entr'ouverte et je
m'avançai donc en direction de la pièce avant de
prendre place sur un coussin. Au bout d'une dizaine de minutes,
l'écrivain fit son apparition dans la pièce. Ses
cheveux chatains étaient encore humides et ses mêches
ébouriffées dessinaient une auréôle que
je mourrais d'envie d'arracher. Il s'installa dans un fauteuil en
cuir noir et attrapa un paquet de cigarettes posé sur une
table basse en verre. Le cliquetis de son briquet en métal
me tira de ma torpeur. Il recracha la fumée bleutée
et planta son regard glacé dans le mien. Je sentais que je
devais dire quelque chose, mais que dire ? J'avais la certitude que
chacun de mes propos seraient tournés en dérision.
Soudain, sa voix résonna dans la grande pièce
à peine meublée :
- Par quoi dois-je commencer ?
- Je...
- Vous dire que je me contrefous de toutes ces gamines qui
achètent mes bouquins ? Et que je me fous royalement de
votre journal ?
La phrase était globalement ignoble, mais je pris ses
mots pour une attaque envers Daphné, elle qui me demandait
le matin-même un autographe de son auteur
préféré. Je réussis à articuler
:
- C'est un test ?
- Un test ?
- Ecoutez, je ne sais pas pourquoi vous avez voulu que ce soit moi
qui fasse ce reportage, mais je dois vous avouer que...
Je me tus, me rendant compte que c'était le genre de
remarques que je ne ferait pas un journaliste professionnel.
C'était le plus sûr moyen de me faire renvoyer.
- Continuez, j'aime les gens francs, dit-il en haussant à
nouveau le sourcil gauche.
- Voilà, hésitai-je, on devrait partir sur de bonnes
bases. Si je dois écrire un truc... Enfin, un article sur
vous, ce serait bien que...
- Vous nous jouez la carte du médiateur ?
Mais comment faisait-il pour être aussi agaçant
? Je ne l'avais rencontré que quelques minutes auparavant et
déjà je le haïssais. Je haïssais son petit
air supérieur, ce sourire ironique, ce sourcil gauche
levé en permanence comme pour souligner mon
incompétence. Je jouai alors donc la carte de la
sincérité.
- Pourquoi est-ce que vous êtes comme ça ? Vous voulez
que je vienne, je suis là, et vous... Vous
êtes...
- Je suis ?
- Insupportable !
Il s'enfonça plus profondément dans son
fauteuil avec un sourire satisfait.
- Pourquoi avez-vous voulu que je vienne ?
- Vous m'intéressez, prononça-t-il sur le même
ton désinvolte.
- Je... Vous intéresse ?
- Oui. Vous êtes parfaitement ce genre de scribouillards sans
talent qui...
- Je ne suis pas un scribouillard sans talent !
Il sourit et me regarda, les yeux mi-clos. Il recracha la
dernière volute de fumée avant d'écraser le
filtre blanc de sa cigarette dans un cendrier en verre. Il m'avait
mis dans une rage folle.
- De quel droit est-ce que vous dites ça ? Vous vous croyez
tout permis ou quoi ? Oui, je débute, mais si vous avez
voulu que je vienne pour m'humilier, je préfère
encore partir ! Votre jeu n'amuse que vous !
Je m'étais levé et j'étais prêt
à quitter la pièce mais son regard m'en
empêcha. Ses yeux gris étaient fixés sur moi et
je me sentis comme paralysé par leur intensité.
- Rasseyez-vous, ordonna-t-il et malgré moi, j'obéis.
De quoi voulez-vous parler, Gabriel ?
- Je suis là pour faire un reportage sur vous, dis-je
soudainement décontenancé par le ton plus calme avec
lequel il avait prononcé ces derniers mots.
- Et qu'est-ce qu'il vous faut pour votre reportage ?
- Euh... Une interview. Je pense.
- Vous pensez ?
- Oui, je pense.
Il sourit à nouveau, mais toujours un sourire
ironique, comme démenti par ses yeux gris dans lequels je ne
voyais aucun amusement.
- C'est pour ça que je vous ai choisi, sourit-il.
- Pourquoi ?
- Vous êtes touchant.
- Touchant ?
- Gauche, maladroit, mais touchant.
- Vous avez un problème avec moi ?
- Aucun, répondit-il en regardant à travers la
vitre.
La nuit était tombée et la scène que je
vivais paraissait tout à coup surréaliste, sans aucun
sens logique, j'étais là, au milieu de ce salon
presque vide à discuter avec un écrivain si
étrange qu'il me donnait des frissons.
- J'ai des choses prévues pour ce soir, on se dit demain
à la même heure pour votre... Interview ?
- Mais... Je viens de l'autre bout de Paris pour vous voir,
et...
- Quel dommage. Vous voulez de l'argent pour le taxi, j'imagine,
ironisa-t-il.
Je me levai et sortit en claquant la porte. Lorsque je me
retrouvai sur l'Avenue Foch, je fus soudain terriblement
soulagé. Cet homme était si désagréable
qu'il en devenait presque une caricature. Je me résolus
à appeler mon chef dans la soirée pour lui demander
de confier le reportage à quelqu'un d'autre, le jeu que
Sidorov entendait jouer avec moi ne m'amusait pas du tout et
l'humiliation ne faisait pas partie de mes techniques de
sociabilisation. Avant d'arriver à la station de
métro, je frappai violemment une canette de Coca-Cola qui
trainait sur le trottoir. De quel droit se permettait-il de jouer
avec moi comme il le faisait ?
Mais si cet homme m'inspirait une haine farouche, il
m'intriguait tout à la fois.
- Une petite pièce pour manger, s'il vous plaît
?
Je laissai tomber une pièce de deux euros dans la
casquette usée d'un SDF, ce qui eut pour effet de
dévier le cours de mes pensées, Sidorov sortit de ma
tête durant tout le trajet pour être remplacé
par des réflexions stériles sur la misère du
monde.
Lorsque je parle du "temps maussade du matin", ce n'est pas une erreur, le temps de la soirée est juste le même que celui de la matinée.

