- Mais cette
petite était si charmante !
- Je sais, Maman, mais des fois...
- Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Je dirais l'usure du temps, mentis-je.
Ma mère sembla peu satisfaite de ma réponse et un long silence s'installa, entrecoupé par les quelques grésillements de la ligne défectueuse. Elle mit enfin un terme à sa réflexion pour finalement déclamer sa phrase favorite :
- De toute façon, elle ne te méritait pas, mon garçon. Tu me repasses Eva ?
- Oui.
Je tendis le combiné à ma soeur qui grommela un "oui", deux "non" et un "bisous, bisous, je te rappelle dans la semaine".
- Elle est infernale, soupira-t-elle.
- Je crois que c'est le fait que je m'installe chez toi, elle se dit qu'elle va devoir nous surveiller pour qu'on ne se batte pas, que je ne te vole pas tes jouets, tout ça...
Elle sourit et se laissa mollement tomber sur un pouf. Son appartement ressemblait à un champ de bataille où la moisissure cotoyait les moutons de poussière, cependant, elle dégotait toujours un endroit confortable où s'assoir. Elle m'avait proposé de m'héberger, le temps que je rachète des meubles, mais elle avait surtout senti ma détresse de vivre seul. Le problème n'était pas tant le départ de Daphné, mais l'omniprésence d'Andreï dans mes pensées lorsque j'étais livré à moi-même. La frangine avait le remède.
- T'en veux ?
Elle tira une dernière bouffée du joint en fermant un oeil et me le tendit. Je le saisis et laissai pénétrer l'épaisse fumée dans mes poumons. Je n'avais pas fumé depuis quelques années et je me mis à tousser. Elle éclata de rire et fit la culbute, tombant de son pouf. Elle ne se releva pas et resta à rire sur la moquette, sa joie était communicative et je la rejoignis dans son fou rire quelques minutes plus tard.
- Mais qu'est-ce que tu as mis là-dedans ? hoquetai-je.
- Weed, baby, dit-elle avec un pitoyable accent.
Un accent qui aurait fortement énervé Daphné. Pourquoi pensais-je à elle ? Je fus tiré de mes pensées par le tintement cristalin du goulot de la bouteille de rhum sur le bord du verre à moutarde.
- Oh non, je peux pas, dis-je, me demandant comment il m'était possible de tenir encore debout après mon second joint.
- Allez, c'est pas tous les jours qu'on fête des retrouvailles en famille, bégaya ma soeur avant d'avaler de travers son rhum cul-sec.
Elle toussa, cracha, pleura et finalement porta le goulot directement à ses lèvres.
- Tchin !
Je lui pris la bouteille des mains pour avaler quatres grosses gorgées du liquide corrosif. Les cinquante degrés inscrits sur l'étiquette n'étaient pas volés. Nous nous mîmes à parler très fort, à rire sans raison jusqu'à ce que ma soeur ne me dise :
- Merde, ça faisait au moins un an que je ne m'étais pas éclatée comme ça, je ne pensais pas que tu étais de ce genre-là. En fait, surtout avec l'autre conne, la coincée, là, Dahlia... Darlène... Daphné !
- Ouais, bah je suis de ce genre-là. Je suis même un... Sale pédé. Alors c'est pour te dire que je suis de ce genre-là, soupirai-je, me rendant compte, aussitôt que les mots avaient franchis mes lèvres, que je venais de faire une erreur.
- Sale pédé ?
- Non, façon de parler...
Elle tendit vers moi un index tremblant qu'elle tenta vainement d'aligner sur son regard, mais elle abandonna dans un éclat de rire.
- Non, sérieux, t'es homo ?
- Mais non, me défendis-je mollement.
Elle éclata de rire et je me sentis infiniment vexé.
- Mais quoi ?
- Mais c'est pour l'autre ! C'est trop drôle !
- Qu'est-ce qu'il y a de drôle ?
Elle tenta de reprendre ses esprits sans grand succès mais se remit d'aplomb tout de même.
- C'est juste que c'est humiliant pour elle, c'est tout, dit-elle en articulant avec exagération avant de poser sur moi un regard qui se voulait net.
Elle finit par pouffer et recommencer à se rouler par terre. Je l'imitai, parce que oui, la situation semblait être drôle de notre point de vue, et également parce que je savais que le lendemain, je retrouverais ce sentiment qui ne me quittait pas depuis quelques jours. Je devais en profiter, ne pas laisser le temps passer comme le disait Andreï.
- Tu as un mec en ce moment ? Parce que, j'ai des amis qui, commença Eva.
- Je n'ai pas besoin de tes talents d'entremetteuse, merci, j'ai déjà du mal à me...
- Alors, tu as quelqu'un ?
- Pas vraiment.
L'alcool et la drogue m'avaient complètement désinhibé et je me savais en compagnie d'une personne de confiance.
- En fait, repris-je, je ne pense pas que je suis homosexuel, j'ai juste eu de l'attirance pour une personne.
- Je la connais ?
- Sûrement.
- Qui est-ce ?
- C'est Andreï Sidorov, l'écrivain.
Elle me fixa avec attention, comme si elle essayait de résoudre un problème insolvable.
- Euh... Tu sais que vous êtes pas mal à... Fantasmer sur lui ? Tu m'excuseras, mais je suis un peu déçue, j'imaginais qu'il t'aurait fallu plus que le quatrième de couverture d'un bouquin pour...
- Je ne fantasme pas !
- Ecoute, je t'adore, mais je suis obligée de te dire qu'il est inaccessible, il y a plein de gamines qui... Enfin, ça fait drôle de dire ça, mais ce ne sera jamais possible...
- J'ai travaillé avec lui, pour un article.
Son visage s'illumina, son problème était finalement résolu.
- Ah oui ! Non, parce que je te trouvais un peu...
- Non, j'ai du écrire un article sur lui. Et je suis allé chez lui.
- Et alors ?
Je pouvais lire une impatience croissante se dessiner sur le visage de ma soeur.
- On s'est embrassé.
- Et ?
- Il m'a...
Je pensais n'avoir jamais à dire cette phrase, elle me semblait tellement irréelle que j'en vins à me demander si je n'étais pas en train de raconter un mensonge à Eva. Pourtant, je pouvais encore percevoir la réalité de cette scène, sentir son corps sur le mien, la pression de sa bouche sur mon sexe, mais il m'était quasi impossible de mettre des mots sur cette aventure, c'était la codifier et lui donner une allure banalement homosexuelle, alors qu'elle signifiait tellement plus pour moi. Je pris finalement une grande inspiration :
- Il m'a fait une fellation.
Ma soeur me lança un regard exorbité et sa bouche s'entr'ouvrit dans une exclamation muette. Finalement, elle sourit et battit des mains.
- Mais c'est dingue !
- Tu n'es pas... Dégoutée ?
- Et pourquoi je le serais ? J'adore ce genre d'histoires, continue !
- C'est la fin. Je suis rentré chez moi, et depuis plus de nouvelles. Ah, si, il a demandé à mon rédacteur en chef de ne pas publier mon article, parce que ça donnait de lui une image d'homosexuel.
- Ce qu'il est.
- Je n'en sais rien, admis-je.
- Ca me paraît évident, insista Eva.
- Peut-être qu'il est juste comme moi ?
- Tu veux dire flippé, indécis et amoureux ?
- Je ne suis pas amoureux !
- Arrête-toi, t'aurais vu ta tête transcendée de bonheur quand tu m'as dit qu'il t'avait fait une fellation, tu n'aurais pas eu de doute !
- Tu te fais des films...
- On prend le pari ?
Elle hoqueta et vomit avant d'avoir eu le temps de me taper dans la main.
- Je sais, Maman, mais des fois...
- Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Je dirais l'usure du temps, mentis-je.
Ma mère sembla peu satisfaite de ma réponse et un long silence s'installa, entrecoupé par les quelques grésillements de la ligne défectueuse. Elle mit enfin un terme à sa réflexion pour finalement déclamer sa phrase favorite :
- De toute façon, elle ne te méritait pas, mon garçon. Tu me repasses Eva ?
- Oui.
Je tendis le combiné à ma soeur qui grommela un "oui", deux "non" et un "bisous, bisous, je te rappelle dans la semaine".
- Elle est infernale, soupira-t-elle.
- Je crois que c'est le fait que je m'installe chez toi, elle se dit qu'elle va devoir nous surveiller pour qu'on ne se batte pas, que je ne te vole pas tes jouets, tout ça...
Elle sourit et se laissa mollement tomber sur un pouf. Son appartement ressemblait à un champ de bataille où la moisissure cotoyait les moutons de poussière, cependant, elle dégotait toujours un endroit confortable où s'assoir. Elle m'avait proposé de m'héberger, le temps que je rachète des meubles, mais elle avait surtout senti ma détresse de vivre seul. Le problème n'était pas tant le départ de Daphné, mais l'omniprésence d'Andreï dans mes pensées lorsque j'étais livré à moi-même. La frangine avait le remède.
- T'en veux ?
Elle tira une dernière bouffée du joint en fermant un oeil et me le tendit. Je le saisis et laissai pénétrer l'épaisse fumée dans mes poumons. Je n'avais pas fumé depuis quelques années et je me mis à tousser. Elle éclata de rire et fit la culbute, tombant de son pouf. Elle ne se releva pas et resta à rire sur la moquette, sa joie était communicative et je la rejoignis dans son fou rire quelques minutes plus tard.
- Mais qu'est-ce que tu as mis là-dedans ? hoquetai-je.
- Weed, baby, dit-elle avec un pitoyable accent.
Un accent qui aurait fortement énervé Daphné. Pourquoi pensais-je à elle ? Je fus tiré de mes pensées par le tintement cristalin du goulot de la bouteille de rhum sur le bord du verre à moutarde.
- Oh non, je peux pas, dis-je, me demandant comment il m'était possible de tenir encore debout après mon second joint.
- Allez, c'est pas tous les jours qu'on fête des retrouvailles en famille, bégaya ma soeur avant d'avaler de travers son rhum cul-sec.
Elle toussa, cracha, pleura et finalement porta le goulot directement à ses lèvres.
- Tchin !
Je lui pris la bouteille des mains pour avaler quatres grosses gorgées du liquide corrosif. Les cinquante degrés inscrits sur l'étiquette n'étaient pas volés. Nous nous mîmes à parler très fort, à rire sans raison jusqu'à ce que ma soeur ne me dise :
- Merde, ça faisait au moins un an que je ne m'étais pas éclatée comme ça, je ne pensais pas que tu étais de ce genre-là. En fait, surtout avec l'autre conne, la coincée, là, Dahlia... Darlène... Daphné !
- Ouais, bah je suis de ce genre-là. Je suis même un... Sale pédé. Alors c'est pour te dire que je suis de ce genre-là, soupirai-je, me rendant compte, aussitôt que les mots avaient franchis mes lèvres, que je venais de faire une erreur.
- Sale pédé ?
- Non, façon de parler...
Elle tendit vers moi un index tremblant qu'elle tenta vainement d'aligner sur son regard, mais elle abandonna dans un éclat de rire.
- Non, sérieux, t'es homo ?
- Mais non, me défendis-je mollement.
Elle éclata de rire et je me sentis infiniment vexé.
- Mais quoi ?
- Mais c'est pour l'autre ! C'est trop drôle !
- Qu'est-ce qu'il y a de drôle ?
Elle tenta de reprendre ses esprits sans grand succès mais se remit d'aplomb tout de même.
- C'est juste que c'est humiliant pour elle, c'est tout, dit-elle en articulant avec exagération avant de poser sur moi un regard qui se voulait net.
Elle finit par pouffer et recommencer à se rouler par terre. Je l'imitai, parce que oui, la situation semblait être drôle de notre point de vue, et également parce que je savais que le lendemain, je retrouverais ce sentiment qui ne me quittait pas depuis quelques jours. Je devais en profiter, ne pas laisser le temps passer comme le disait Andreï.
- Tu as un mec en ce moment ? Parce que, j'ai des amis qui, commença Eva.
- Je n'ai pas besoin de tes talents d'entremetteuse, merci, j'ai déjà du mal à me...
- Alors, tu as quelqu'un ?
- Pas vraiment.
L'alcool et la drogue m'avaient complètement désinhibé et je me savais en compagnie d'une personne de confiance.
- En fait, repris-je, je ne pense pas que je suis homosexuel, j'ai juste eu de l'attirance pour une personne.
- Je la connais ?
- Sûrement.
- Qui est-ce ?
- C'est Andreï Sidorov, l'écrivain.
Elle me fixa avec attention, comme si elle essayait de résoudre un problème insolvable.
- Euh... Tu sais que vous êtes pas mal à... Fantasmer sur lui ? Tu m'excuseras, mais je suis un peu déçue, j'imaginais qu'il t'aurait fallu plus que le quatrième de couverture d'un bouquin pour...
- Je ne fantasme pas !
- Ecoute, je t'adore, mais je suis obligée de te dire qu'il est inaccessible, il y a plein de gamines qui... Enfin, ça fait drôle de dire ça, mais ce ne sera jamais possible...
- J'ai travaillé avec lui, pour un article.
Son visage s'illumina, son problème était finalement résolu.
- Ah oui ! Non, parce que je te trouvais un peu...
- Non, j'ai du écrire un article sur lui. Et je suis allé chez lui.
- Et alors ?
Je pouvais lire une impatience croissante se dessiner sur le visage de ma soeur.
- On s'est embrassé.
- Et ?
- Il m'a...
Je pensais n'avoir jamais à dire cette phrase, elle me semblait tellement irréelle que j'en vins à me demander si je n'étais pas en train de raconter un mensonge à Eva. Pourtant, je pouvais encore percevoir la réalité de cette scène, sentir son corps sur le mien, la pression de sa bouche sur mon sexe, mais il m'était quasi impossible de mettre des mots sur cette aventure, c'était la codifier et lui donner une allure banalement homosexuelle, alors qu'elle signifiait tellement plus pour moi. Je pris finalement une grande inspiration :
- Il m'a fait une fellation.
Ma soeur me lança un regard exorbité et sa bouche s'entr'ouvrit dans une exclamation muette. Finalement, elle sourit et battit des mains.
- Mais c'est dingue !
- Tu n'es pas... Dégoutée ?
- Et pourquoi je le serais ? J'adore ce genre d'histoires, continue !
- C'est la fin. Je suis rentré chez moi, et depuis plus de nouvelles. Ah, si, il a demandé à mon rédacteur en chef de ne pas publier mon article, parce que ça donnait de lui une image d'homosexuel.
- Ce qu'il est.
- Je n'en sais rien, admis-je.
- Ca me paraît évident, insista Eva.
- Peut-être qu'il est juste comme moi ?
- Tu veux dire flippé, indécis et amoureux ?
- Je ne suis pas amoureux !
- Arrête-toi, t'aurais vu ta tête transcendée de bonheur quand tu m'as dit qu'il t'avait fait une fellation, tu n'aurais pas eu de doute !
- Tu te fais des films...
- On prend le pari ?
Elle hoqueta et vomit avant d'avoir eu le temps de me taper dans la main.


deleteme
ven 05 déc 2008 04:41