- Gabriel ? Tu
es là ?
- Oui, je suis rentré.
- Et tu restes dans le noir ?
- Oui.
- Ok, on va allumer et tu vas tout me
raconter.
Elle enfonça l'interrupteur et la lumière qui
jaillit du plafonnier m'aveugla temporairement. Alors que je posai
les yeux sur elle pour la regarder se débarrasser de ses
affaires, des points lumineux continuaient de danser dans mon champ
de vision.
- Qu'est-ce qui ne va pas ?
- J'ai rompu avec Andreï. Enfin, rompu... Il
aurait fallu qu'il y ait une relation pour qu'il y aie rupture,
mais visiblement, il en a décidé autrement...
Enfin...
- Hé ! Recommence du début, tu
seras mignon.
- Je suis allé chez lui, il était
avec une femme.
- Pourquoi pas une collègue ?
- A moitié nue.
- Continue.
- Il m'a jeté dehors comme un malpropre,
en me disant qu'il n'avait jamais été question d'une
quelconque relation, dis-je en sentant la colère monter en
moi. En bref, fidèle à lui même, insupportable.
En plus, il a ponctué ça d'un sous-entendu au sujet
de ce qu'il allait faire...
- Et qu'est-ce qu'il allait faire ?
- Cette fille n'était pas là pour
décorer !
- Oui, autant pour moi.
- Donc, voilà, que dire de plus ? Je crois
que je me suis fait de fausses idées, ça m'apprendra.
Au moins, j'aurai expérimenté quelque chose, pour la
première et dernière fois.
- Qui sait ? Peut-être que...
- Non, la coupai-je, il n'y aura pas de seconde
fois, Andreï est le seul qui m'a fait cet effet là. Il
n'y aura pas de seconde fois, tu peux me croire. Je suis
définitivement hétérosexuel.
- C'est peut-être également ce qu'il
se dit ?
- Il ne fait pas que se le dire, il se le
prouve.
- Et ta collègue alors ? Ca
n'empêche pas que tu crèves d'envie de lui sauter
dessus, je parle d'Andreï, évidemment.
- L'épisode avec Fanny était une
erreur, et c'est fini à présent, dis-je.
- Elle l'a digéré ?
- Elle m'a pardonné.
- Méfie-toi, mon grand, je doute qu'elle
te pardonne ça, si il y a quelque chose que nous ne
supportons pas, c'est d'être humiliées, et
d'après ce que tu m'as raconté, c'est exactement ce
que tu as fait. Quand même... La virer juste
après...
- Elle m'a pardonné, elle me l'a
dit.
- Méfie-toi, conclut Eva, elle va te faire
une crasse un jour ou l'autre. Je vais me coucher, je suis
crevée.
- Bonne nuit, fais de beaux rêves.
- Toi aussi, et ne te prends pas la tête
avec ces histoires, ça va s'arranger, dit-elle en refermant
la porte de sa chambre sur elle.
- Je vais faire de mon mieux, murmurai-je,
sachant qu'elle ne pouvait m'entendre.
La nuit fut longue et agitée et pour la
première fois, depuis plusieurs mois, je rêvai de mon
père. Son visage flou se détachait nettement sur une
brume coloré, mais il m'était impossible de voir
l'expression qu'il arborait. Plus je m'avançais dans
l'espoir de le toucher, plus son corps fantomatique
s'éloignait de moi jusqu'à ce que je chute dans un
précipice sans fond, son rire résonna alors à
mes oreilles, un rire ignoble et sadique, presque couvert par mes
propres hurlements. Soudain, je m'immobilisai dans les airs,
entendant une voix murmurer "Gabriel ? Gabriel ? Gabriel ?".
Je m'éveillai en sursaut pour trouver Eva
penchée au-dessus de moi, les yeux encore bouffis par le
sommeil.
- Gabriel ? Gabriel ?
- Je...
- Tu as hurlé, je voulais savoir ce qui se
passait.
- J'ai, j'ai, balbutiai-je, j'ai fait un
cauchemar. C'était Papa.
Son visage se ferma, elle s'assit à mes
côtés sur le canapé et passa sa main dans mes
cheveux, comme elle l'avait toujours fait, en dépit du fait
qu'elle soit la cadette. Elle avait toujours été la
plus forte, ou du moins, elle avait tenté de se montrer
ainsi depuis notre plus jeune âge, c'était elle qui se
battait contre les garçons qui voulaient voler mon
goûter.
- N'y pense plus, c'est fini, d'accord ?
- Ce n'est pas fini, tant qu'il est toujours
là, quelque part, ce n'est pas fini,
chuchotai-je.
- Il ne
reviendra plus, c'est fini.
- Il finira par revenir, il est toujours
revenu.
- On a un petit peu de temps devant nous pour le
voir venir, maintenant rendors-toi, il est presque trois heures du
matin.
A la seule évocation de notre père, nous
étions tous les deux secoués de frissons
angoissés, elle finit par s'allonger à mes
côtés dans son clic-clac défoncé avant
de tirer la couverture sur elle, comme lorsque nous étions
enfants, quand nous avions compris que l'union faisait la
force et que le meilleur moyen de ne pas avoir peur était
d'être réunis.
Lorsqu'elle commença à sangloter, je me
retournai pour la prendre dans mes bras, comme avant. Nous nous
endormîmes enlacés avec cette même peur au
ventre, celle qui ne nous quittait plus depuis dix ans.


Ai-Vân
dim 06 jan 2008 14:25