Chapitre XXIX.  posté le mardi 13 novembre 2007 22:40



  Le surlendemain, je devais présenter dans le bureau du rédacteur en chef qui m'avait conctacté. Malgré mon excitation, je ne pouvais me défaire d'une part de réticence, due en partie à la raison de ma présence. Si j'avais aujourd'hui l'opportunité d'intégrer l'élite du journalisme, je ne le devais pas à ma persévérance ou à mes propres moyens. J'avais été placé à l'endroit où je me trouvais par un marionettiste de talent certes, mais pour des raisons qui ne me satisfaisaient pas. Mon intégrité me hurlait de refuser, mais le jouet que j'étais entre les mains avides d'Andreï ne pouvait se résoudre à détruire l'oeuvre de son maître et comme un pantin désarticulé n'obéissant qu'aux doigts habiles de son possesseur, j'étouffai la voix insistante de ma conscience pour profiter de l'incroyable avancement qui m'était offert.
  Lorsque le rédacteur en chef m'introduisit dans son bureau, je ne pus me défaire de l'image fugace d'une marionette abandonnée par son possesseur, désarticulée dans un coin, couverte de poussière, attendant désespérément la main qui viendrait lui redonner vie, agiter ses ficelles, en vain.
  Je fus sorti quelques minutes plus tard, avec une promesse d'embauche, le rédacteur n'avait pas cherché à me tester, il s'était contenté de me dire qu'il avait besoin d'un regard neuf dans une rubrique qu'il avait ébauchée, sans avoir réellement eu le temps de se pencher plus avant sur la question. Le mois de préavis que je devais effectuer chez Littera lui laisserait un délai supplémentaire pour réfléchir à ce qu'il voulait faire de moi.
  Avais-je le droit de quitter Littera ? D'un point de vue juridique, évidemment, mais qu'en était-il du côté de ma conscience ? Trop longtemps plongée dans le mutisme, elle se manifesta à nouveau. Patrick avait accepté de m'embaucher, sachant que je n'avais aucune expérience, il m'avait donné ma chance et avait accepté de passer outre certaines de mes erreurs sans me remonter trop sévèrement les bretelles, les rares occasions où il n'avait pu faire autrement, il n'avait jamais quitté le ton paternaliste qu'il affectionnait tant.
  Mais mon départ représentait également un certain danger. La jalousie que ne manquerait pas de susciter l'opportunité que j'avais saisi risquait sans aucun doute possible de pousser certains de mes collègues à divulguer leurs soupçons qu'ils ne pouvaient étayer de preuves mais non infondés pour autant sur ma relation avec Andreï. Mon ancienne relation. Je grimaçai à l'évocation de ce mot qui représentait tant d'espoirs piétinés, de sentiments abandonnés, de désirs inassouvis et d'avenir étouffé.
  Je remis à plus tard l'annonce de mon départ et me contentai de rédiger une lettre de démission polie, rappelant que je comptais effectuer le préavis d'un mois qui était attendu de moi. Je la jetai ensuite dans un tiroir que je fermai à clef avant de mettre un peu d'ordre sur mon bureau encombré, en vain. Je dus me résoudre à abandonner toute tentative de rangement et me persuader que cela serait plus facile lorsque je ferais mes cartons pour partir.
  Le soir, je rentrai chez moi, épuisé et inquiet. Eva étant absente, je m'installai devant la télévision, mais il me fut impossible de me concentrer sur les personnages ridicules qui évoluaient derrière le petit écran en ébauchant un pâle reflet de la vie réelle.
  J'éteignis la télévision, plongeant la pièce dans le noir et restai quelques courts instants concentré sur les bruits de la rue, des voix, des sirènes, des voitures, des coups de frein et même quelques rires. Des gens qui riaient tandis que la détresse déchirait mon ventre et mon coeur. En fait de détresse, il était plutôt question d'impuissance, d'impuissance face au comportement ambigu et lunatique d'Andreï, impuissant face à la femme extrèmement séduisante que j'avais rencontrée chez lui et qui pouvait lui donner ce que je ne pouvais pas, un brin de normalité. Il me l'avait dit, la nouvelle de sa relation avec un homme serait une catastrophe, notre société n'était pas prête à accepter qu'il puisse aimer un homme tandis qu'il écrivait tous ces romans pour midinettes. Evidemment, les temps avaient changés et l'homosexualité était de mieux en mieux acceptée, et pourtant... Pourtant, une jeune fille de quatorze ans qui serre un roman d'Andreï contre son coeur ne peut accepter qu'elle n'a aucune chance, bien qu'il en aurait été de même s'il avait été hétérosexuel. Elle ne peut l'accepter, car le soir, dans l'intimité de sa chambre, elle se masturbe en pensant à lui, car, lorsqu'elle abandonne son regard par la fenêtre et mordillant machinalement un de ses crayons, elle imagine la vie qu'elle mènerait si seulement il acceptait de la prendre avec lui.
  A cette pensée, je sentis une bouffée de rage me monter au visage. De la jalousie ? Evidemment, non, je ne pouvais être jaloux, cela aurait fait entrer en compte une part de sentiments qui n'avaient pas leur place pour la bonne raison qu'en lieu et place de sentiments se trouvait le ressentiment. La rage d'avoir été trompé, abusé et manipulé. Et pourtant, je dus avouer qu'il avait été clair avec moi dès le départ, ne me promettant rien si ce n'est l'ivresse de caresser son corps. J'avais imaginé moi-même la suite logique selon laquelle se serait déroulé une relation comme celles que je vivais habituellement. Mais il en avait été autrement et si j'avais été assez stupide pour ne pas comprendre qu'il ne cherchait rien de plus qu'un partenaire de jeu, j'étais le seul responsable. Pourtant, je ne décolérai pas. Je me refusais à employer le mot jalousie, pour toutes ces connotations qu'il implique, mais il m'était impossible d'ignorer la douleur qui ne cessait de s'enfoncer plus profondément en moi lorsque je me remémorais la sculpturale Kallista qui avait eu la chance de l'avoir pour elle seule, sans sembler s'en soucier plus que ça. Je balançai un coup de pied rageur dans un tas de coussins.
  Je ne pouvais pas avoir de sentiments pour Andreï, ce n'était pas possible. Cela l'avait été quelques jours plus tôt, mais aujourd'hui, il était trop tard et mon attachement ne m'apporterait qu'une douleur encore plus vive. Mais comment pouvais-je contrôler mes pensées ? Comment ne pouvais-je pas tomber sous la coupe de ce charme mystique qui émanait de tout son être ? Comment pouvais-je oublier la beauté et la pureté extraordinaire de son corps ? Comment passer outre ces gémissements et cette respiration saccadée que j'entendais toujours résonner dans mon oreille ?
  Je pris mes jambes entre mes bras et posai mon menton sur mes genoux. Mes yeux grand ouverts fixaient la pièce complètement plongée dans l'obscurité, devinant peu à peu les formes effrayantes des meubles. Je poussai alors un long soupir, tout aurait été tellement plus simple s'il n'avait pas décidé de jeter son dévolu sur moi, Daphné ne m'aurait sûrement pas quitté, je n'aurais pas eu à me retrouver à devoir trancher, dans un cas de conscience déchirant, entre mon intégrité et mon opportunisme, je n'aurais pas souffert comme c'était le cas. Même en serrant mes jambes contre mon ventre, celui-ci refusait de s'apaiser et me torturait, envoyant comme des vagues d'émotions à intervalles irréguliers et fantaisistes.
  Oui, tout aurait été certainement plus simple si j'avais également refusé clairement ses avances un certain soir. Cependant, un fait indépendant de ma volonté rendait mes remords inutiles. Ce qu'Andreï Sidorov voulait, il l'avait, dut-il y passer des mois.

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Tous les commentaires de l'article:
Chapitre XXIX.

  • sarah

    jeu 24 avr 2008 14:33

    trop trop triste

  • elle sid

    sam 17 nov 2007 19:34

    ça me prend aux tripes...
    j'ai mal en même temps que Gabriel...
    t'écris vraiment super bien...


 

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