Le lendemain matin, je me réveillai en constatant que je m'étais endormi habillé, mon porte feuille avait glissé de ma poche jusqu'entre les coussins du canapé. Dégouté de plonger mes main entre ceux-ci, je laissai échapper une moue contrariée, attrapant quelque chose de solide qui me piqua légèrement le doigt. Intrigué, je tirai l'auteur du délit jusqu'à moi pour trouver une boucle d'oreille. Il m'était impossible de ne pas la reconnaître, j'entrai dans la chambre de ma soeur sans frapper. J'ouvris la porte avec une telle force qu'elle alla s'écraser contre le mur dans un fracas infernal.
- Quoi ? Quoi ? Qu'est-ce qu'il se passe ? cria-t-elle, sortant de sous les couvertures une masse de cheveux hirsutes.
- Daphné est venu ici, dis-je, véritablement furieux, elle est venue ici depuis qu'on a rompu, j'ai trouvé sa boucle d'oreille !
- Elle a du la faire tomber un jour où vous êtes venus tous les deux, alors ferme cette putain de porte et laisse-moi dormir, grogna-t-elle en faisant lourdement retomber sa tête sur les oreillers.
- Je la lui ai offerte une semaine avant notre rupture, et nous ne sommes pas venus chez toi entre-temps, pourquoi est-ce que tu t'obstines à mentir ?
- Bien joué, Sherlock, qu'est-ce que ça peut te foutre ? Tu t'es foutu d'elle de A à Z, j'essaie de ratrapper tes dégats, OK ? Elle est complètement désespérée, elle m'a appelé, je lui ai proposé de passer, that's all.
- Pourquoi est-ce que tu ne me l'as pas dit ? demandai-je, radouci, comprenant que j'avais agi démesurément.
- Parce que tu es la cause de ses problèmes, je n'allais pas en rajouter, tu aurais voulu lui parler, tu m'aurais demander de lui dire de venir alors que tu aurais été là, c'est faux ?
- Non, c'est vrai, admis-je.
- Alors, voilà pourquoi, conclut-elle en ramenant la couverture sur ses yeux.
En revenant dans le salon, je compris que je n'étais pas le seul à souffrir de ma relation avec Andreï, je m'étais comporté de façon impardonnable envers Fanny, et je continuais toujours de blesser Daphné. Un coup d'oeil rapide à mon réveil m'obligea à presser le pas sous peine d'arriver une nouvelle fois en retard, comme tous les jours.
Mais rien n'y fit et ce fut encore à neuf heures vingt que je franchis le seuil de l'ascenceur qui me déposait au journal. Patrick vint au devant de moi et avant même qu'il ai eu le temps d'ouvrir la bouche je lançai avec mon regard le plus contrit :
- Je ne comprends pas, je pars à l'heure de chez moi et pourtant... Cela ne se reproduira plus.
- Ce n'est pas pour ça, dit-il en envoyant balader le sujet précédent d'un geste de sa main dans le vide. Il y a quelqu'un pour toi dans ton bureau. Au fait, je t'avais parlé de discrétion, tu te souviens ?
- Très bien.
- On ne dirait pas, insinua-t-il sur un ton réprobateur.
Que voulait-il dire ? Je le compris en poussant la porte. Une silhouette familière se découpait nettement de profil sur l'unique fenêtre de la petite pièce. Son manteau noir était aujourd'hui agrémenté d'une écharpe bleu roi qui assombrissait un peu la couleur de ses cheveux chatains. Il tourna vers moi un regard brûlant tandis qu'un sourire en coin se dessinait sur son visage. Il sortit l'un de ses mains gantées de sa poche, s'approcha de moi et posa son majeur et son index son mon menton avant de déposer une baiser furtif sur mes lèvres.
- Bonjour, Gabriel.
Je reculai sans un mot et de façon un peu trop précipitée pour être naturelle. Cette soudaine réaction eu pour seul effet de faire hausser légèrement son sourcil gauche. Je préférais ne pas me laisser tenter, il ne m'avait rien apporté de bon et j'étais même enclin à croire que c'était tout le contraire. De plus, le désir intense qui m'envahissait semblait être plus facile à contrôler si je me tenais à une distance raisonnable de lui. Le seul contact de sa main, pourtant gantée, sur mon menton avait suffit à déclencher chez moi une légère érection. Il remarqua mon trouble et rentra sa main dans sa poche avant de retourner à son poste d'observation près de la fenêtre.
- Est-ce que tu comptes te terrer dans un mutisme légèrement pathétique ou vas-tu te comporter en adulte ?
Je ne lui opposai que mon silence, espérant le voir décontenancé, mais il n'en fut rien. Il enchaîna rapidement avec sa phrase suivante :
- J'ai comme un goût d'inachevé avec toi, et... Comment dire ? Tu es plutôt agréable comme partenaire, alors je venais juste voir si tu boudais toujours, dit-il avec un sourire ironique.
- Je croyais qu'on devait parler en adultes ?
- C'est ce que tu es ?
- Il me semble, répondis-je, vexé.
Il réfléchit quelques instants et haussa les épaules.
- Tu as raison, excuse-moi.
C'était la première fois qu'il s'excusait devant moi, et même si l'objet de ses excuses était bien maigre, je me sentis véritablement surpris de le voir faire preuve d'humilité.
- C'est rien, dis-je rapidement; regrettant soudain mes paroles qui ne l'engageaient pas vraiment à poursuivre la voie qu'il avait emprunté.
Il sembla réfléchir à nouveau, il fronça les sourcils et finalement, au terme d'une lutte intérieure, dit du bout des lèvres :
- Que veux-tu ?
- Ce que je veux ? répétai-je, supris.
- Tu as bien compris, remarque, ce n'était pas vraiment compliqué, dit-il, agacé.
- Ce que je veux, là maintenant tout de suite ? Je ne comprends pas ta question.
Il leva les yeux au ciel, visiblement exaspéré de devoir être si explicite :
- Qu'est-ce que tu veux pour revenir ?
- Mais je ne veux rien, je veux juste ne pas revenir.
Il prit un air stupéfait, rapidement chassé par son impassibilité familière. Il fronça encore une fois les sourcils avant de hausser les épaules.
- Pourquoi ?
- Parce que je ne suis pas ton jouet.
- Est-ce que ça te dérangerait vraiment ? murmura-t-il en me lançant un regard qui ne laissait plus aucun doute sur ses intentions.
- Ca ne m'intéresse pas, désolé, mais j'attends autre chose, dis-je, commençant à hausser la voix, connaissant trop bien ce dont il avait envie et l'énergie que j'allais devoir déployer pour l'en empêcher, pour m'en empêcher.
- Et qu'attends-tu ? Tu veux que je te passe la bague au doigt avant de te prendre ?
Je fus choqué par le vocabulaire si familier de l'écrivain et je lui lançai un regard furieux qui ne le destabilisa pas, au contraire. Je fus obligé de reconnaître à la bosse caractéristique qui surgissait de mon pantalon que ce vocabulaire ne me dérangeait finalement pas, ou alors que le magnétisme d'Andreï pouvait vaincre principes, morale et volonté. Il remarqua évidemment mon érection et sut qu'il avait gagné, il ne pouvait pas ne pas savoir qu'il me dominait sexuellement, qu'il me dominait tellement que lorsque j'étais excité, je ne pouvais faire autrement que d'aller dans son sens.
De rage de me laisser faire et dans un dernier élan de volonté, je balançai mon poing à travers son visage. D'un geste vif il attrapa mon bras et m'attira contre lui, nos deux torses s'entrechoquèrent et de sa main valide, il saisit ma machoire entre son pouce et son index gantés et me força à ouvrir la bouche pour y plonger sa langue. Je tentai de résister mais il ne relachait pas sa pression et, me forçant à reculer, il m'écrasa contre un mur, saisit mes deux poignets, remonta mes bras au-dessus de ma tête et les plaqua contre le plâtre, j'étais alors à sa merci mais l'idée même de résister ne m'effleurait plus, j'étais devenu fou de désir et les baisers violents et presque douloureux dont il recouvrait mon cou ne faisaient que renforcer mon excitation, si bien que je ne pus retenir un gémissement lorsqu'il me mordit l'épaule. D'un geste brusque, je libérai mes mains et le poussai sans ménagement sur mon bureau, déséquilibré, il s'y étendit sur le dos tandis que d'un mouvement violent, j'envoyai sur le sol tous mes dossiers, mon matériel, brisant dans mon élan deux tasses qui éclatèrent sur le sol dans un bruit apocalyptique. Alors qu'il esquissait un mouvement pour se relever, je posai une main sur son torse pour le maintenir allongé et une autre sur son sexe que je sentai durcir à travers son pantalon. Il ne résista pas longtemps aux caresses de ma main sur sa verge et m'attira sur lui, entre ses jambes. Alors que je commençai à frotter mon entrejambe contre la sienne, le bruit de la porte attira mon attention et je me relevai soudainement, les joues encore rouges et le front brillant d'une légère pellicule de sueur.
- Putain, mais qu'est-ce qu'il se passe ici ? hurla Patrick.
- Nous avons eu un léger différent, dit posément Andreï de son ton le plus enjoleur tandis qu'il se remettait sur pied. Je crois bien que nous en sommes arrivés aux mains sans même nous en rendre compte. Vous m'en voyez navré.
- Aussi important que vous soyez, je n'admets pas qu'on vienne ici pour se battre avec l'un des mes employés ! continua Patrick qui ne semblait pas sensible à la voix d'Andreï qui m'avait pourtant déjà envouté.
- Je le comprends tout à fait, et j'en prends note, dit Andreï, légèrement agacé.
- Et pour toi, Gabriel, je t'avais conseillé de faire preuve de discrétion et quelques jours plus tard tu... Enfin bref, je comprendrai peut-être un jour...
- Je suis désolé, ça ne recommencera plus.
- Il y a plutôt intérêt ! Quant à vous, Monsieur Sidorov, dans l'éventualité d'un nouveau conflit, je vais vous demander de quitter nos locaux.
- Bien, dit Andreï en réajustant son écharpe, franchement furieux.
Il me lança un dernier regard avant de tourner dans le couloir, un regard des plus explicites, il ne l'avait pas dit mais la lueur qui brillait dans ses yeux gris suffisait : "je te veux, je t'aurai". Intérieurement, je félicitai mon rédacteur en chef d'être arrivé à ce moment précis car le regard de l'écrivain ne me laissait aucun doute, il n'aurait pas hésité à aller jusqu'au bout si nous n'avions pas été interrompus. Je me sentis alors étrangement soulagé, l'une de mes nombreuses angoisses à propos d'une éventuelle relation avec Andreï étant ce cap à passer. Cet épisode qui ne manquerait pas d'arriver si je ne retrouvais pas rapidement mes esprits, cette épreuve après laquelle rien ne serait plus pareil parce qu'elle m'aurait apporté la preuve de ma bisexualité, qu'elle ne constituerait plus qu'un simple égarement préliminaire. Coucher avec lui. Faire l'amour avec lui ? Le laisse me prendre ? Le terme était encore flou mais l'idée principale était présente, trop même.
Cependant, j'étais moi-même maître de la suite des événements puisque nous n'avions pas décidé des conditions de mon retour à ses côtés, je ne lui devais rien et pouvais interrompre nos relations à n'importe quel moment, mais en avais-je envie ? Que pouvais-je lui demander en contrepartie de ma présence ? Il m'avait donné une importance telle que je ne savais dire ce que je valais, quelle pourrait être la monnaie d'échange. Il voulait me récupérer, à cette idée, le noeud qui me tenaillait le ventre depuis plusieurs jours se recroquevilla avant de disparaître. Peut-être tenait-il à moi ? Cela semblait être le cas, mais j'avais appris de lui que les faux-semblants sont parfois nettement plus crédibles que la vérité elle-même, que je ne devais pas me fier à mes impressions, j'avais appris cela auprès d'un dieu à l'aura sexuelle d'une puissance rare, écrivain de romans fleur bleue aux histoires d'amours platoniques. Paradoxe, hypocrisie et dualité faits homme.
Je me promis de faire tout mon possible pour qu'il ne nuise pas à Patrick, bien qu'il n'aie pas assez d'influence pour lui faire perdre son poste, il était tout de même capable de lui mener la vie dure.


deleteme
mer 03 déc 2008 11:55