- Je voulais te parler, dis-je l'air penaud à Patrick trois jours plus tard.
Il leva un oeil agacé du brouillon qu'il était en train de corriger et jaugea en fonction de mon expression si l'affaire paraissait sérieuse, ou non. Visiblement, la balance pencha vers la première proposition et il m'invita à m'assoir d'un geste.
- Oui ?
- Voilà, je voulais t'en parler depuis quelques jours... Je vais quitter le journal.
Un silence buté fit écho à ma phrase et je me sentis submergé par la honte et la culpabilité. Cependant, ce n'était rien comparé à la sensation terrible qui me déchira le ventre lorsqu'il posa sur moi un regard mi-furieux, mi-peiné.
- D'accord, lâcha-t-il finalement.
- D'accord ? dis-je avec étonnement, m'attendant à ce qu'une tempête de jurons déferle sur mon crâne.
- Que veux tu que je dise d'autre ?
- Rien, rien, c'est très bien.
- Très bien.
- Bon, bah, je fais respecte le préavis de un mois et puis...
- Et puis tu te casses, cracha-t-il.
Sa réaction me rassurait presque et je faillis le remercier de s'emporter, cependant, il ne m'en laissa pas le temps, désignant d'un doigt rageur la porte de son bureau. Sans le saluer, j'ouvris la lourde porte vitrée pour sortir de l'endroit où je ne remettrais plus les pieds, sauf pour déposer, en son absence, ma lettre de démission.
Après une intense bataille avec moi-même, je décidai de téléphoner au numéro qu'Andreï avait laissé au dos de son édito. Alors que les sonneries se succédaient, brassant le vide, je me surpris à me demander pourquoi je lui téléphonais. Je ne répondais qu'à une attirance confuse et inévitable. Tandis que mon coeur n'attendait qu'une chose, le son d'un combiné que l'on décroche, ma raison m'ordonnait de raccrocher, de ne pas me précipiter dans une histoire dont l'hypothèse de base était déjà beaucoup trop compliquée. Je raccrochai.
Mon attirance pour Andreï ne trouvait pas d'écho dans ma morale, mes principes, chaque parcelle de mon corps me conjurait d'arrêter cette folie qui ne mènerait nulle part. A part peut-être dans un trou sans fond duquel j'aurais les pires difficultés à sortir.
Mais comment parler de sentiments alors que l'on n'a face à soi qu'un mur d'impassibilité et de réserve ? Comment pouvais-je me questionner sur l'éventualité d'un futur entre lui et moi tandis qu'il semblait ne pas accorder d'importance à ce "nous" ?
Etait-il vraiment homosexuel ? Ou du moins bisexuel ? Avais-je été la marionette d'un de ses nouveaux jeux pervers duquel il s'était lassé ? J'avais les pires difficultés à ne pas m'en convaincre, même si une partie de moi-même refusait d'accorder du crédit à cette éventualité. Je n'avais pas accepté de faire des concessions à ma virilité pour m'entendre dire que j'avais bousculé ma vie pour rien. Rien du tout.
Une lueur d'espoir brillait cependant dans le ciel noir de mes angoisses, il m'avait demandé de revenir, il m'avait demandé ce que je voulais pour revenir, plus exactement. Il avait alors quitté cette position de supériorité dans laquelle il s'était complu depuis la première fois que je l'avais vu pour accepter de céder à certaines de mes exigences, pour moi.
Je ne pus m'empêcher de frissonner en imaginant que nous allions devoir sauter le pas si jamais j'acceptais de revenir à ses côtés. De lui servir de jouet à nouveau ? J'éloignai de moi cette pensée, bien trop préoccupé par les exigences que je pourrais lui imposer, mais sachant pertinnemment qu'elles ne devaient être extravagantes, sous peine de le perdre. Curieusement, à l'évocation de cette possibilité, mon ventre se serra et je me surpris à grimacer. Il m'était impossible d'accepter qu'il puisse avoir une quelconque emprise sentimentale sur moi, et pourtant, les faits étaient là, et il me manquait. Il me manquait tellement que j'en venais même à regretter son air hautain, son sourcil trop souvent arqué, son sourire ironique, tout son être. Mais ce qui me manquait le plus, sans aucun doute, était son étreinte. Une étreinte douce, protectrice, aimante. Aimante ? Mais où était-il question d'amour ? Notre relation n'était que purement sexuelle et la seule idée d'y ajouter une dose d'affection précipiterait sa chute, une chute inévitable mais que je ne voulais voir arriver pour rien au monde. Mais pouvais-je vraiment me départir d'une part de sentiments ? Malgré tous mes efforts, je m'attachai de plus en plus à l'écrivain et à ce caractère difficile mais passionnant. Je ne pus m'empêcher de sourire lorsque la pensée me vint à l'esprit que la perfection de son corps était un facteur supplémentaire d'attraction.
Pour autant, avais-je envie d'une relation avec Andreï ? La question devait évidemment être posée mais la réponse m'inquiétait. D'une part, il était indéniable que mon attirance pour lui et même mon affection ne pourraient se satisfaire de contacts rares et ponctuels, mais d'un autre côté, étais-je capable d'assumer ma bisexualité ? C'était encore la question la plus difficile, à laquelle il m'était impossible de répondre. Si, par malheur pour moi et surtout pour lui, notre relation devait être découverte, je pourrais être assuré que mes proches n'auraient pas besoin de mes explications pour connaître mon orientation sexuelle et sentis la honte s'insinuer dans mes pensées. Mais n'étions-nous pas dans une société où l'homosexualité était mieux acceptée ?
De toute façon, pourquoi me posais-je la question ? Andreï n'aurait jamais la possibilité de m'offrir une relation officielle avec lui, étant lui-même son fond de commerce. Il devait protéger le mystère qui l'entourait et garder cette image d'homme sombre et adorateur des femmes, sous peine de perdre une partie de son public, il devait se prostituer pour l'art. Et son air paniqué me revint en mémoire, ce soir où il m'avait déclaré que son attirance pour moi ne devait jamais se faire connaître, c'était la première fois qu'une émotion autre que le désir semblait le toucher.
En réalité, une relation officiellement déclarée ne m'intéressait pas, tant que je pouvais obtenir de lui l'exclusivité de ses pensées et de son corps.


Ai-Vân
dim 06 jan 2008 14:38