- Gabriel
?
Je le réveillai, visiblement, il étouffa un
baillement et passa la main dans ses cheveux
ébouriffés, sans autre résultat que de les
indiscipliner davantage. Je ne me laissai pas le temps d'admirer
son torse parfait et dis sans attendre :
- Je veux te parler. C'est important.
- Oui, je me doute que tu ne viens pas à
cette heure-ci pour rien, dit-il, visiblement agacé d'avoir
été tiré de son lit. Entre.
Je le suivis dans son salon, ce qui ne fut pas une mince
affaire, noyé dans les vapeurs de la drogue comme je
l'étais. Je me laissai tomber dans le canapé tandis
qu'il allumait le plafonnier. Malgré la fatigue, il se
fendit tout de même de son éternel sourire ironique
avant de s'installer confortablement dans son fauteuil.
- Tu es complètement
défoncé, observa-t-il devant mon air
hébété.
- Ouais, répondis-je, la bouche
pateuse.
- Alors tu voulais me parler ? dit-il en portant
une cigarette à ses lèvres.
- Oui, tu te souviens de ce que tu m'as dit hier
? Au journal.
- Evidemment, dit-il sans même prendre le
temps de réfléchir, ce qui me donna la certitude que
j'avais peu de chance de le voir refuser ma demande.
- Alors, j'ai une proposition à te faire,
dis-je, sentant un noeud se former dans mon ventre.
- Je t'écoute, dit-il avant d'allumer sa
cigarette.
Je pris une grande inspiration avant de me lancer et lorsque
les trois mots franchirent le seuil de ma bouche, je me sentis
soudainement comme un homme qui saute d'une falaise pour se rendre
compte en tombant qu'il ne le voulait finalement pas.
- Je veux l'exclusivité.
Et pour la première fois, je pus voir la surprise se
peindre sur son visage, il tourna la tête vers moi et me
sonda de son regard gris et glacé, comme pour
déterminer si tout cela n'était qu'une plaisanterie.
Finalement, ses traits se détendirent et il s'enfonça
plus profondément dans le fauteuil en cuir.
- Tu plaisantes, je suppose ?
- Non, articulai-je d'une voix mal
assurée.
Il prit le temps de réfléchir et fronça
les sourcils.
- Qu'est-ce que tu cherches, au juste ? Une sorte
de... Relation ?
- Quelque chose comme ça.
Il réfléchit à nouveau, semblant peser
le pour et le contre. Il tira trois bouffées de sa cigarette
avant que son visage ne reflète le fait qu'il avait pris sa
décision.
- Tu ne dis pas ça parce que tu es
complètement défoncé ?
- En fait, si, mais c'est parce que je n'osais
pas trop le dire avant, dis-je, soudainement étonné
mais également gêné de ma franchise.
- Exclusivité, comme... Hum...
Exclusivité ?
- Cette exclusivité là.
Il eut un mouvement d'agacement et écrasa sa
cigarette dans le cendrier avant de lâcher finalement les
mots qui me remplirent d'allégresse.
- C'est d'accord.
Il ajouta avec un sourire en coin :
- Qu'est-ce que je ne ferais pas pour...
Il ne termina pas sa phrase mais je sus d'instinct que je
préférais ne pas entendre ce qu'il avait à me
dire. Malgré mon ignorance de ce que ce silence signifiait,
je ne pus me départir de l'idée d'être encore
et toujours un objet sexuel, un jouet entre ses mains, et je sentis
mon coeur se serrer. Combien de temps allait-il tenir la promesse
qu'il m'avait faite à demi-mot ? Jusqu'à ce que le
chantage sexuel que je lui imposai ne l'intéresse plus ? Me
laissant là, me jetant par-dessus bord, m'abandonnant
à la détresse qui ne manquerait pas de m'assaillir
après un éventuel départ ? Eventuel ? Non,
certain, prévisible, inévitable. Je me sentis
terriblement oppressé. Il reprit de sa voix grave et
terriblement séduisante :
- Rassure-moi, rien d'officiel ?
- Non, je sais que ce n'est pas vraiment ce que
tu...
- Non, me coupa-t-il d'un ton sans appel.
- Bon, je crois que c'est clair.
- Je pense que tu sais pourquoi, ajouta-t-il, se
radoucissant.
- Je crois que oui, une histoire d'image, hein
?
- Voilà.
- En fait, tu es ton propre fond de
commerce.
- Voilà.
- Tu crois vraiment que tes lecteurs
arrêteraient de te lire si ils découvraient
que...
- Evidemment, il suffit de voir la
réaction de ta compagne...
- Ce n'est plus ma compagne.
- Appelle-la comme tu veux, il n'en reste pas
moins vrai qu'elle est l'exemple type.
- Oui, peut-être, consentis-je de mauvaise
grâce alors que je sentais mes yeux se clorent au fur et
à mesure que les effets de la drogue s'estompaient.
Je me laissai glisser dans le canapé, m'allongeant
sur le dos. Je pus entendre le choc mat des pieds nus de
l'écrivain sur le parquet et je le perçus plus que je
ne le vis qui prenait place sur l'accoudoir du sofa. Ma tête
commença à tourner et alors que je m'apprêtais
à lui poser questions sur questions, il posa son index sur
mes lèvres. Je m'endormis quelques secondes plus tard. Les
interrogations tournoyaient évidemment dans ma tête,
mais tandis que j'étais là, tout près de lui,
elles me semblaient dérisoires, superflues, parce que plus
rien ne pouvait m'atteindre, me faire souffrir, il était
là, à mes côtés. Et la dernière
pensée furtive qui me traversa l'esprit avant que je ne
sombre dans le sommeil fut : "Je l'aime ?".
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cicipouce
dim 28 déc 2008 07:36