- Pourquoi est-ce que tu écris ? lui
demandai-je un jour.
- Pour le plaisir, je suppose,
répondit-il, étouffant un baillement.
- Mais, je veux dire, tous ces romans d'amour...
Alors que les sentiments ne sont pas tellement ta tasse de
thé.
Cette fois-ci, il réfléchit quelques instants
avant de répondre et plaça une cigarette entre ses
lèvres.
- Tu veux bien me donner mon briquet ?
Il aspira une ou deux bouffées de sa longue cigarette
blanche, fronça les sourcils et se lança :
- En réalité, je crois que je ne
sais pas vraiment... Comme tu l'as dit, les sentiments, je trouve
ça... Plus ou moins handicapant. C'est d'ailleurs ce que
j'aime dans notre relation, le détachement total.
A ces mots, mon coeur se serra. S'il était
détaché, j'en étais encore loin et il me
serait totalement impossible de revenir en arrière, de
cesser de ressentir ces choses si fortes qui me liaient à
lui.
- Mais, l'être humain, c'est dans
l'éducation qu'il a reçu, veut être
aimé, et veut aimer en retour. Ainsi, je crois que mes
personnages sont un exutoire, un moyen de leur faire vivre ce que
l'Andreï qu'on a bien éduqué devrait vivre.
Ainsi, moi, l'auteur, je suis libre, distancié de tout
ça. J'ai ma dose de sentiments. Oui. C'est peut-être
ça, ou autre chose. En fait, je n'en sais rien, je crois que
lorsque j'écris, je ne contrôle plus ce que je fais,
je me laisse guider.
- Donc, tu as un côté fleur bleue.
Qui dicte ce que tu écris, tes romans d'amour.
- Quelle déduction brillante,
ironisa-t-il. Je suis... Impressionné. Tu as trouvé
ça tout seul ?
La méchanceté de sa remarque me conforta dans
l'idée que j'avais touché une corde sensible et je
m'apprêtai à continuer dans cette voie, mais
j'étais certainement aussi prévisible que mon amant
se plaisait à le dire, et il m'arrêta
immédiatement :
- Je n'ai pas de côté fleur bleue,
conclut-il d'un ton glacial.
- Je suis sûr que si.
- Non.
- Si.
- Je te dis que non, répéta-t-il,
mi-amusé, mi-agacé alors qu'il se levait pour poser
un doigt sur mes lèvres. Non.
- Si.
Comprenant que l'unique moyen de me faire taire était
de m'embrasser, il s'exécuta, avec violence.
- Tu vas te taire maintenant ?
prononça-t-il tandis que sa main s'aventurait dans mon
pantalon.
- Non.
Et il me fit l'amour, pour mettre fin à mes mots et
les remplacer par de sonores gémissements.
La porte du bureau d'Andreï qui avait été
pour moi une pièce inabordable s'ouvrit peu à peu
pour me laisser le loisir de m'assoir aux côtés de mon
amant lorsqu'il écrivait. Sans quitter son écran des
yeux, il me faisait comprendre par de brefs hochements de
tête qu'il était disposé à
m'écouter. Si ce n'était pas le cas, je me contentai
de fermer la porte et de lire silencieusement dans le
canapé, attendant qu'il sorte, parfois à des heures
indues.
Un soir, alors que ses mains parcouraient le clavier
à une vitesse vertigineuse, je lui posai une question qui me
brulait les lèvres :
- Pourquoi est-ce que tu ne veux rien me dire de
toi ?
Le cliquètement des touches s'interrompit
aussitôt et mon amant leva vers moi un regard
agacé.
- Parce que ça ne regarde que moi,
lacha-t-il finalement avant de se remettre à
écrire.
- Mais je t'ai raconté tellement de
choses...
- Parce que tu aimes ça, pas moi.
- Mais je ne sais rien de toi...
- Et alors ?
- Et alors, j'aimerais en savoir plus !
- Pourquoi ?
- Pour... Savoir.
Il referma brutalement l'écran de son ordinateur
portable, posa son coude sur la table et plaça son menton
dans sa paume pour me lancer un regard franchement
désagréable.
- A quoi est-ce que cela t'avance ?
- A rien. C'est juste de la curiosité. Je
ne trouve pas ça déplacé.
- Moi, si.
- Mais tu connais tellement de choses sur moi,
alors que...
- Je ne t'ai rien demandé, tu t'es mis
à nu tout seul, sans mon aide.
- Je pensais que c'était ce qu'on faisait,
dis-je, décontenancé, je pensais que c'était
naturel, dans une relation, de se confier.
Il changea de position pour allumer une cigarette.
- Qu'est-ce que tu veux savoir ? demanda-t-il
enfin.
- Je ne sais pas vraiment... Euh... Je me
demandais, si...
- Lance-toi, m'encouragea-t-il sarcastiquement,
fais preuve d'un peu de volonté, pour une fois !
- Est-ce que tu as de la famille ?
- Comme tout le monde, je suppose.
- Tu as encore des contacts avec eux ?
- Plus ou moins.
- Ils habitent toujours en Russie ?
- Oui.
- Et tes parents...
- On s'arrête là, m'interrompit-il.
Je vais me coucher.
- Attends !
- Je n'ai pas envie d'en parler.
- Mais, juste une dernière question.
- Je n'ai pas envie d'en parler, je n'en parlerai
pas. Tu viens ?
Merci à Melly de m'avoir fait remarquer ma confusion sur les chiffres romains. Je corrigerai les autres chapitres quand j'aurai le temps !
Pepito
ven 14 déc 2007 20:54