Chaque
jour, de douloureux souvenirs remontaient à la surface pour
virevolter dans mon esprit qui, au lieu de chercher à les
éloigner, tentait d'accrocher ces parcelles de vie pour les
revivre encore et encore malgré la souffrance qu'il y
trouvait, ou peut-être justement parce qu'elles m'arrachaient
des larmes, vicieuse punition pour mes erreurs.
Ce jour-là, il était, comme toujours, assis devant son ordinateur lorsque je lui avais posé une question dont la réponse risquait, sans aucun doute, de me décevoir :
- Tu écris des romans d'amour, mais est-ce que tu y crois ?
- A l'amour ?
- Oui.
- Non, je crois que le désir existe. Rien de plus.
- Uniquement le désir ?
- Oui.
- Mais comment est-ce que tu expliques que des gens se marient et restent ensemble toute leur vie, même si le désir n'existe plus entre eux ?
- Parce qu'ils croient en l'amour. C'est leur problème. La société leur a appris à croire en une valeur qu'ils imaginent plus forte que tout le reste. J'assimile l'amour à une religion, tous deux ont été créés uniquement pour se rassurer, se dire que quelque chose ou quelqu'un nous attend, est là pour nous, se reposer sur un repère, se décharger sur lui. Rien de plus. Par contre, je crois en la force du désir.
- Mais tu ne crois pas qu'il est possible de réfréner son désir, justement ? Alors que c'est plus difficile avec l'amour...
- Tu peux t'empêcher de réaliser tes désirs, mais cela revient à t'empêcher de vivre. Pourquoi vouloir absolument contrôler ses désirs, ses instincts ? On ne vit qu'une fois, ce n'est pas pour réfléchir à chaque seconde aux conséquences de nos actes. Une fois que nous serons morts, tout sera effacé et personne ne ne sera plus là pour nous juger, alors quelle est l'utilité de suivre la bienséance ?
- J'imagine que c'est une question d'image...
- C'est une question de politiquement correct, parce que l'image que tu renvoies aux autres est ce qui compte plus que tout. Les personnes qui se prétendent amoureuses ne sont en réalité amoureuses que d'elles-même. Elle aiment l'image d'elles-même que le prétendu amour de leur partenaire leur renvoie, non pas le partenaire en question.
- Je ne sais pas si il y a un tel culte de l'image...
- C'est évident ! Il te suffit de regarder autour de toi, tout est fait pour t'obliger à culpabiliser. Chacun de tes geste est décortiqué par les gens autour de toi, qui chercheront à te placer dans une catégorie entourée de murs infranchissables, uniquement pour les rassures, leur donner l'impression de te connaître, d'être à même de prévoir certaines de tes réactions dans une situation donnée.
Je réfléchis quelques secondes, analysant silencieusement les dernières paroles de mon amant. Mais au-delà de la question de l'image, je souhaitai revenir sur son déni de l'existence de l'amour. Certainement par curiosité, mais aussi parce que ce refus condamnait mes sentiments à rester inavoués.
- Donc pour toi, il n'y a pas d'amour, que du désir.
- Uniquement du désir, et c'est la meilleure façon de voir les choses, si tu veux vivre ta vie sans te soucier de ce que pensent les Autres. N'y-a-t-il pas de plus belle façon de passer l'existence que de faire ce que l'on veut, au moment où on le désire, mais également avec la personne que l'on choisit ? Sexe, âge, classe sociale... Si la société réussit à te faire intérioriser complètement toutes ses règles, ses schémas préconçus, tu arrêtes de vivre pour devenir une marionette, le jouet de l'image de toi que tu as envie de renvoyer. Tu n'es plus rien.
Evidemment, tout aurait été tellement plus simple si je m'étais contenté de le désirer sans vouloir aller plus loin, sans tomber amoureux de lui. Mais malgré ce qu'il soutenait, je n'avais pas la force de réfréner mon amour. Mon amant était de ceux que l'on aime ou que l'on déteste. Je l'avais haï et je l'aimais à présent d'un amour si fort que toutes les barrières morales n'avaient plus cours. Mais, au fond de moi, ne le détestais-je pas toujours un peu ? Il m'avait brisé, avait joué avec moi avant de m'abandonner par pur égoïsme, par pur matérialisme... Pourtant, il m'était impossible de lui en vouloir, étouffé par la culpabilité comme je l'étais. Je l'aimais trop pour lui reprocher quoique ce soit. Je l'aimais trop, plus que je n'aurais jamais du aimer quiconque.
Il avait raison lorsqu'il disait que l'on aime une personne non pas pour ses qualités, mais pour l'image de nos qualités qu'elle nous renvoie. J'étais fou d'Andreï parce qu'à ses côtés, je me sentais unique. J'ignorais si il avait jusqu'alors accepté que ses amants s'installent chez lui, mais j'imaginais que j'étais peut-être le premier, et cela me conférait une douce unicité. Après avoir toujours voulu devenir "quelqu'un", j'y parvenais enfin à travers lui, même si je n'étais qu'une marionette, un jouet entre ses mains, le fait d'avoir attiré son attention flattait mon ego meurtri.
Mais ce qu'il avait fait de moi s'était envolé avec lui, vers une destination inconnue où personne ne serait plus à même de les retrouver. Après avoir été quelqu'un, je n'étais plus personne, du moins j'en avais l'impression. Il m'avait changé, il avait modifié ma façon de penser, d'agir, de réfléchir, m'avait façonné à l'image de ce qu'il attendait de moi, m'affranchissant de toutes les barrières morales, de tous les principes, avait presque créé la personne que j'étais à présent, puis l'avait détruite.
Ce qui aurait pu sembler être une lourde exagération n'était en réalité que le reflet de la puissance de mon ancien amant, de sa facilité à manipuler son entourage, de sa force de persuasion, de l'amour et de l'admiration sans bornes qu'il pouvait susciter.
Je sentais la peur m'étreindre lorsque, dans la noire cachette de ma chambre baignée dans l'obscurité de la nuit, je me surprenais à imaginer qu'il ne reviendrait jamais. Je ne pouvais étouffer le fol espoir de le voir un jour frapper à la porte de chez moi, drapé dans son manteau noir, avec son écharpe, toujours de couleur claire, ses cheveux chatains légèrement ébouriffés, son regard gris acier posé sur moi, avec tendresse. Et là, peut-être me dirait-il qu'il est revenu pour moi ? Peut-être accepterait-il de se rendre compte qu'il est mieux avec moi, plutôt que d'être seul ? Peut-être ne nierait-il plus la force des sentiments qui peuvent nous secouer ? Peut-être me laisserait-il partager sa vie à nouveau ?
Cependant, après deux mois d'une attente déçue, l'espoir vain de son retour était à peine assez puissant pour faire rouler des gouttes salées le long de mes joues.
Ce jour-là, il était, comme toujours, assis devant son ordinateur lorsque je lui avais posé une question dont la réponse risquait, sans aucun doute, de me décevoir :
- Tu écris des romans d'amour, mais est-ce que tu y crois ?
- A l'amour ?
- Oui.
- Non, je crois que le désir existe. Rien de plus.
- Uniquement le désir ?
- Oui.
- Mais comment est-ce que tu expliques que des gens se marient et restent ensemble toute leur vie, même si le désir n'existe plus entre eux ?
- Parce qu'ils croient en l'amour. C'est leur problème. La société leur a appris à croire en une valeur qu'ils imaginent plus forte que tout le reste. J'assimile l'amour à une religion, tous deux ont été créés uniquement pour se rassurer, se dire que quelque chose ou quelqu'un nous attend, est là pour nous, se reposer sur un repère, se décharger sur lui. Rien de plus. Par contre, je crois en la force du désir.
- Mais tu ne crois pas qu'il est possible de réfréner son désir, justement ? Alors que c'est plus difficile avec l'amour...
- Tu peux t'empêcher de réaliser tes désirs, mais cela revient à t'empêcher de vivre. Pourquoi vouloir absolument contrôler ses désirs, ses instincts ? On ne vit qu'une fois, ce n'est pas pour réfléchir à chaque seconde aux conséquences de nos actes. Une fois que nous serons morts, tout sera effacé et personne ne ne sera plus là pour nous juger, alors quelle est l'utilité de suivre la bienséance ?
- J'imagine que c'est une question d'image...
- C'est une question de politiquement correct, parce que l'image que tu renvoies aux autres est ce qui compte plus que tout. Les personnes qui se prétendent amoureuses ne sont en réalité amoureuses que d'elles-même. Elle aiment l'image d'elles-même que le prétendu amour de leur partenaire leur renvoie, non pas le partenaire en question.
- Je ne sais pas si il y a un tel culte de l'image...
- C'est évident ! Il te suffit de regarder autour de toi, tout est fait pour t'obliger à culpabiliser. Chacun de tes geste est décortiqué par les gens autour de toi, qui chercheront à te placer dans une catégorie entourée de murs infranchissables, uniquement pour les rassures, leur donner l'impression de te connaître, d'être à même de prévoir certaines de tes réactions dans une situation donnée.
Je réfléchis quelques secondes, analysant silencieusement les dernières paroles de mon amant. Mais au-delà de la question de l'image, je souhaitai revenir sur son déni de l'existence de l'amour. Certainement par curiosité, mais aussi parce que ce refus condamnait mes sentiments à rester inavoués.
- Donc pour toi, il n'y a pas d'amour, que du désir.
- Uniquement du désir, et c'est la meilleure façon de voir les choses, si tu veux vivre ta vie sans te soucier de ce que pensent les Autres. N'y-a-t-il pas de plus belle façon de passer l'existence que de faire ce que l'on veut, au moment où on le désire, mais également avec la personne que l'on choisit ? Sexe, âge, classe sociale... Si la société réussit à te faire intérioriser complètement toutes ses règles, ses schémas préconçus, tu arrêtes de vivre pour devenir une marionette, le jouet de l'image de toi que tu as envie de renvoyer. Tu n'es plus rien.
Evidemment, tout aurait été tellement plus simple si je m'étais contenté de le désirer sans vouloir aller plus loin, sans tomber amoureux de lui. Mais malgré ce qu'il soutenait, je n'avais pas la force de réfréner mon amour. Mon amant était de ceux que l'on aime ou que l'on déteste. Je l'avais haï et je l'aimais à présent d'un amour si fort que toutes les barrières morales n'avaient plus cours. Mais, au fond de moi, ne le détestais-je pas toujours un peu ? Il m'avait brisé, avait joué avec moi avant de m'abandonner par pur égoïsme, par pur matérialisme... Pourtant, il m'était impossible de lui en vouloir, étouffé par la culpabilité comme je l'étais. Je l'aimais trop pour lui reprocher quoique ce soit. Je l'aimais trop, plus que je n'aurais jamais du aimer quiconque.
Il avait raison lorsqu'il disait que l'on aime une personne non pas pour ses qualités, mais pour l'image de nos qualités qu'elle nous renvoie. J'étais fou d'Andreï parce qu'à ses côtés, je me sentais unique. J'ignorais si il avait jusqu'alors accepté que ses amants s'installent chez lui, mais j'imaginais que j'étais peut-être le premier, et cela me conférait une douce unicité. Après avoir toujours voulu devenir "quelqu'un", j'y parvenais enfin à travers lui, même si je n'étais qu'une marionette, un jouet entre ses mains, le fait d'avoir attiré son attention flattait mon ego meurtri.
Mais ce qu'il avait fait de moi s'était envolé avec lui, vers une destination inconnue où personne ne serait plus à même de les retrouver. Après avoir été quelqu'un, je n'étais plus personne, du moins j'en avais l'impression. Il m'avait changé, il avait modifié ma façon de penser, d'agir, de réfléchir, m'avait façonné à l'image de ce qu'il attendait de moi, m'affranchissant de toutes les barrières morales, de tous les principes, avait presque créé la personne que j'étais à présent, puis l'avait détruite.
Ce qui aurait pu sembler être une lourde exagération n'était en réalité que le reflet de la puissance de mon ancien amant, de sa facilité à manipuler son entourage, de sa force de persuasion, de l'amour et de l'admiration sans bornes qu'il pouvait susciter.
Je sentais la peur m'étreindre lorsque, dans la noire cachette de ma chambre baignée dans l'obscurité de la nuit, je me surprenais à imaginer qu'il ne reviendrait jamais. Je ne pouvais étouffer le fol espoir de le voir un jour frapper à la porte de chez moi, drapé dans son manteau noir, avec son écharpe, toujours de couleur claire, ses cheveux chatains légèrement ébouriffés, son regard gris acier posé sur moi, avec tendresse. Et là, peut-être me dirait-il qu'il est revenu pour moi ? Peut-être accepterait-il de se rendre compte qu'il est mieux avec moi, plutôt que d'être seul ? Peut-être ne nierait-il plus la force des sentiments qui peuvent nous secouer ? Peut-être me laisserait-il partager sa vie à nouveau ?
Cependant, après deux mois d'une attente déçue, l'espoir vain de son retour était à peine assez puissant pour faire rouler des gouttes salées le long de mes joues.

Cracotte
dim 13 jan 2008 18:52