-
Je crois que je l'ai revu.
- Qui donc ?
- Lui.
Même après des années, ma soeur ne
parvenait toujours pas à prononcer le nom de notre
père, encore trop douloureusement marquée par tout le
mal qu'il avait causé.
- Tu es sûre ?
- Je crois que c'était lui... En plus
maigre, plus abimé...
- Il est était où ?
- Devant ma fac'.
- Il t'attendait ?
- Il n'est pas venu me voir, dit-elle alors
qu'elle commençait à trembler.
- C'est impossible, Maman nous aurait
prévenu s'il était sorti de prison.
- Non, elle aurait décidé de ne pas
nous inquiéter, murmura Eva en secouant la tête de
droite à gauche.
- Il faut prévenir la police, dis-je en me
levant tandis qu'elle posait sa main sur mon bras.
- C'est inutile. Il leur a fallu dix ans pour
l'arrêter alors que Maman le leur avait déjà
dit avant, qu'est-ce que tu crois qu'il vont faire ? Ils vont nous
dire qu'il a le droit de se balader où il veut.
- Tu as prévenu Maman ?
- Non.
- A propos de Maman, je n'ai pas de nouvelles
depuis au moins deux semaines, elle va bien ?
- Oui, oui, elle va bien.
- Tant mieux, ça m'inquiétait un
peu, mais je me suis dit qu'elle était peut-être
encore partie à un de ses safaris avec... Euh... Lisa, c'est
ça ?
- Non, non, elle est à Paris, dit ma soeur
avec gêne.
- Tu sais pourquoi elle ne répond pas
à mes appels ?
- Euh... Elle est allée chez le coiffeur
il y a deux semaines.
- Ca n'explique pas tout.
- Et elle a lu les journaux, enfin, les trucs
people. Et elle a appris pour...
- Ah. D'accord.
- On fait quoi ? dit Eva en changeant de
sujet.
- A propos de quoi ?
- De lui.
- On attend de voir s'il se manifeste à
nouveau. Et on demande à Maman si elle était au
courant qu'il était sorti de prison.
- Je vais le faire, dit précipitamment ma
soeur.
- Oui, ça vaut mieux. Je vais rentrer chez
moi, merci pour la pizza.
- Tu ne va plus avoir de métro, tu ne veux
pas rester dormir ici ?
- Non, je vais rentrer à pied, merci quand
même.
En claquant la porte de son immeuble, je fus
immédiatement assailli par le froid de Février et je
baissai la tête pour rentrer mon menton dans mon col et me
protéger du vent, en vain, après dix minutes de
marche, j'étais glacé jusqu'aux os.
J'avais tenté de cacher mon inquiétude
à ma soeur mais j'étais terrifié à
l'idée de savoir que mon père pouvait se balader
libre dans les rues de Paris. Il était mort alors que
j'entrais dans ma quinzième année, du moins, c'est ce
dont j'avais tenté de me persuader depuis cette
époque. A mes yeux, il avait disparu de manière
irrémédiable et sa soudaine réapparition
ébranlait mes repères, déjà
fragilisés par la disparition de mon ancien amant.
Je ne me souvenais plus de l'époque à laquelle
il avait commencé à frapper ma mère,
j'étais trop jeune. Trop jeune, également, pour me
rappeler à partir de quel moment les coups avaient
commencés à pleuvoir sur moi, et sur Eva. En
revanche, je me remémorais sans encombre ces nuits
passées à errer de maisons en maisons, accueillis par
des gens assez charitables pour ouvrir leur porte à une
famille démolie et pour les accueillir un court instant.
Amis, parents, foyers, j'avais vécu plus de temps chez des
étrangers que dans le logement familial, entendant les
lourds sanglots de notre mère qui nous déclarait "ce
n'est rien, Maman est juste un peu triste" tandis que les larmes
roulaient sur son visage tuméfié.
La première fois où elle avait
décidé d'en parler à la police fut la
dernière. Elle fut traitée avec la dernière
des malpolitesses et rentra chez elle dans la soirée pour se
faire rouer de coups sous nos yeux par un mari hors de lui,
excité par la trahison d'une femme insoumise. L'affaire ne
passa même pas devant un tribunal et elle se perdit
rapidement dans les méandres impénétrables de
la justice.
Elle ne quitta jamais mon père, certainement par
dépendance, peut-être aussi parce qu'elle
espérait qu'il changerait, qu'il redeviendrait l'homme
qu'elle avait épousé, vaine attente. Je voulais
croire qu'elle n'était pas partie en raison de sa
dépendance économique, refusant d'imaginer que cela
aurait pu être par pure dépendance affective,
même si cela semblait être l'explication la plus
plausible.
Cette même dépendance affective qui ne me
permettait pas de concentrer mes pensées sur un autre sujet
qu'Andreï, qui faisait que chaque jour qui passait et qui
m'éloignait de notre histoire aujourd'hui disparue, ne
participait pas à l'apaisement de mon amour, au contraire.
Comme ma mère, je ne pouvais me résoudre à
partir.
Elle n'était jamais vraiment partie, mais lorsqu'elle
fut conduite aux urgences tellement brisée qu'il
était impossible de nier ce qui venait d'arriver, alors
là, et uniquement à ce moment-là, la police,
qu'elle avait alertée dix ans plus tôt,
s'intéressa à son cas.
Ainsi, elle perdit l'usage de ses jambes pour se
délivrer de son mari. Il fut arrêté et
écroué pour être jugé et condamné
quelques années plus tard à la peine maximale
encourue pour ce type de violences, en raison de son passé
de récidiviste. Mon père sortait alors
complètement de ma vie pour ne jamais y entrer à
nouveau, espérais-je à l'époque.
Une fois le choc de la nouvelle de la réapparition de
mon père passé, j'eus tout le loisir de
méditer sur des paroles de ma soeur que j'avais
occulté jusqu'à présent. Ma mère avait
appris ma liaison avec Andreï. Cette hypothèse ne
m'avait même pas traversé l'esprit, trop occupé
que j'étais à imaginer les répercussions de la
nouvelle sur la vie de mon amant. Ma mère avait appris la
relation qui nous avait unis et refusait de répondre
à mes appels, comme si les difficultés qui se
posaient face à moi n'étaient pas déjà
assez ardues à surmonter. Je décidai de laisser de
côté mes réflexions à ce sujet, si ma
mère refusait de me parler pour une telle histoire, elle ne
mettrait que peu de temps avant d'abandonner la lutte. Je la
connaissais assez bien pour savoir que la volonté
n'était pas sa qualité
première.
Joyeux Noël à toutes !



Srevi
sam 29 déc 2007 19:14