Les jours qui
précédèrent le mardi furent moroses, la pluie
ne cessait de meurtrir les toits dans une cacophonie
mélodieuse et les passants qui couraient faisaient le dos
rond face aux trombes d'eau qui les trempaient de la tête aux
pieds.
Cependant, le ciel s'éclaircit le mardi matin et le soleil timide me trouva éreinté dans mon canapé, incapable de dormir. J'avais passé la nuit douter de la conduite à tenir. Devais-je me rendre à l'enterrement de mon ancien rédacteur en chef en dépit de notre dernière brouille ? La réponse à cette question était évidente, mais l'immense sentiment de culpabilité qui ne manquait de me tenir le ventre effaçait toute notion de ce qui était juste, ou ne l'était pas. Il ne me quittait plus, jour et nuit, tranformant mes rêves en cauchemars.
Vers neuf heures, je faisais face au visage d'un homme fatigué et tourmenté que me renvoyait le miroir de la salle de bain. Après une toilette rapide, je passai un costume presque neuf pour quitter mon appartement et prendre le métro, balloté par une foule insconsciente de la mort de Patrick, ne se doutant pas une seule seconde que l'homme qui m'avait permis d'exister venait de disparaître. A ma droite, deux lycéennes éclatèrent de rire, et je leur jetai un regard assassin, leur en voulant presque d'oser encore rire dans une telle situation. Arrivé à Nation, j'effectuai le changement pour prendre la ligne 2 dans un total brouillard, complètement désorienté par les récents événements.
Une fois arrivé devant la sinistre dernière demeure de mon ancien rédacteur en chef, je laissai échapper un soupir. C'était donc ici que tout finissait, endormi pour toujours, anonyme parmi des stelles inconnues sur lesquelles, le temps passant, plus personne ne venait se recueillir. Abandonné au milieu d'étrangers. Les mots d'Andreï prirent alors tout leur sens : vivre tant qu'il en est encore temps, ne pas se soucier des autres, de leurs sentiments, de leur impressions, puisque, de toute façon, ils finiront sous terre avec nous, dans un dernier soupir de frustration, regrettant tout ce qu'ils n'ont pas osé faire dans leurs vies étriqués et dépendantes du regard de l'autre.
Je pris une grande inspiration et franchis la haute grille qui fermait le cimetière pour poser mes pieds sur le gravier. Après avoir erré quelques minutes, cherchant du regard un visage connu qui pourrait m'indiquer le chemin, j'aperçus un attroupement que je rejoignis en quelques pas. Un rapide coup d'oeil m'informa que la personne décédée n'était pas celle que je désirais voir et je me retournai dans un crissement de graviers.
La mort de cette inconnue ne me touchait pas, je l'aurais oubliée dans quelques jours. Et pourtant, toute une famille éplorée se tenait derrière moi, accompagnée d'amis qui, les yeux humides, se recueillaient silencieusement. Ils étaient comme moi, mais il m'était impossible de m'identifier à eux. Eux, c'était les autres. Ceux dont les sentiments ne nous affectent pas, parce que dans notre égoïsme effrenné, nous sommes incapables de comprendre que nous sommes tous les mêmes, que nous appréhendons tous les mêmes douleurs. Non, eux, ce sont les autres, ceux à qui tout arrive, nous confortant dans notre banalité : "cela n'arrive qu'aux autres". La banalisation de la mort avait complètement modifié nos repères, oubliant qu'à chaque attentat, qu'à chaque accident de voiture annoncé au journal télévisé, derrière le mort se tenait une famille, tout un cercle de relations, anéantis par la soudaine disparition de celui dont le décès passera inaperçu ou, au mieux, sera relaté dans un fait divers. Je laissai là ces tristes constatations qui n'étaient que le fruit d'un esprit tourmenté et pessimiste.
Lorsque je trouvais enfin la parcelle d'herbe qui allait accueillir mon père spirituel, le prêtre avait déjà commencé à dispenser ses paroles hypocrites sur la bonté d'âme et le paradis. Je me plaçai en retrait, admirant la triste ironie du sort : Patrick n'avait jamais cru en Dieu, sa seule religion était la littérature, mais Hélène, sa femme, semblait trouver une consolation dans la litanie de l'homme d'église, du moins l'écoutait-elle en dodelinant de la tête. Je jetai un regard méprisant au triste serviteur d'une idéologie désespérante avant de porter toute mon attention sur la foule réunie pour rendre un dernier hommage à celui qui avait effectué un passage dans leur vie. Toute la rédaction de Littera était présente, certains ne pouvaient retenir leurs larmes tandis que d'autres avaient les plus grandes difficultés à cacher leur ennui croissant. Famille, parents, amis, collègues, ils étaient tous là. Et tandis que je parcourai la foule ammassée devant un trou béant destiné à accueillir le lourd cercueil de bois de Patrick, mon regard fut attiré par une silhouette qui se tenait à l'écart.
Le profil de l'homme se découpait sur le paysage des stelles, il était négligemment appuyé contre le tronc d'un arbre, un genou replié sous lui. Une longue cigarette blanche était emprisonnée entre ses lèvres tandis que ses mains étaient enfoncées dans les poches de son manteau noir. Il ne me fut plus permis de douter lorsque je remarquai sa chevelure ebouriffée secouée par le vent, ramenant des cheveux chatains sur son visage. Ses yeux gris étaient perdus dans le lointain, bien plus loin encore que l'attroupement hétérogène des proches de Patrick. Une expression dure et glacée figeait ce visage que j'avais mille fois regardé sans jamais me départir du sentiment du spectateur face à la toile parfaite de l'artiste.
Soudain, il tourna brusquement la tête pour me lancer un regard pénétrant avant d'hausser le sourcil gauche et de reposer son pied sur le sol. Il sortit de sa poche une main gantée de noir et saisit le filtre de sa cigarette pour la jeter sur le sol et l'écraser sous la semelle de sa chaussure. Il se retourna alors pour s'éloigner, sans me regarder à nouveau, comme s'il n'avait pas remarqué ma présence. Je le regardai marcher d'un pas vif jusqu'à ce qu'il disparaisse derrière la grille en fer forgée du cimetière, sans s'être retourné une seule fois, sans avoir laissé échapper un signe qui aurait pu me renseigner sur ce qu'il pouvait penser ou même, par le plus grand des hasards, éprouver. Indifférent.
Cependant, le ciel s'éclaircit le mardi matin et le soleil timide me trouva éreinté dans mon canapé, incapable de dormir. J'avais passé la nuit douter de la conduite à tenir. Devais-je me rendre à l'enterrement de mon ancien rédacteur en chef en dépit de notre dernière brouille ? La réponse à cette question était évidente, mais l'immense sentiment de culpabilité qui ne manquait de me tenir le ventre effaçait toute notion de ce qui était juste, ou ne l'était pas. Il ne me quittait plus, jour et nuit, tranformant mes rêves en cauchemars.
Vers neuf heures, je faisais face au visage d'un homme fatigué et tourmenté que me renvoyait le miroir de la salle de bain. Après une toilette rapide, je passai un costume presque neuf pour quitter mon appartement et prendre le métro, balloté par une foule insconsciente de la mort de Patrick, ne se doutant pas une seule seconde que l'homme qui m'avait permis d'exister venait de disparaître. A ma droite, deux lycéennes éclatèrent de rire, et je leur jetai un regard assassin, leur en voulant presque d'oser encore rire dans une telle situation. Arrivé à Nation, j'effectuai le changement pour prendre la ligne 2 dans un total brouillard, complètement désorienté par les récents événements.
Une fois arrivé devant la sinistre dernière demeure de mon ancien rédacteur en chef, je laissai échapper un soupir. C'était donc ici que tout finissait, endormi pour toujours, anonyme parmi des stelles inconnues sur lesquelles, le temps passant, plus personne ne venait se recueillir. Abandonné au milieu d'étrangers. Les mots d'Andreï prirent alors tout leur sens : vivre tant qu'il en est encore temps, ne pas se soucier des autres, de leurs sentiments, de leur impressions, puisque, de toute façon, ils finiront sous terre avec nous, dans un dernier soupir de frustration, regrettant tout ce qu'ils n'ont pas osé faire dans leurs vies étriqués et dépendantes du regard de l'autre.
Je pris une grande inspiration et franchis la haute grille qui fermait le cimetière pour poser mes pieds sur le gravier. Après avoir erré quelques minutes, cherchant du regard un visage connu qui pourrait m'indiquer le chemin, j'aperçus un attroupement que je rejoignis en quelques pas. Un rapide coup d'oeil m'informa que la personne décédée n'était pas celle que je désirais voir et je me retournai dans un crissement de graviers.
La mort de cette inconnue ne me touchait pas, je l'aurais oubliée dans quelques jours. Et pourtant, toute une famille éplorée se tenait derrière moi, accompagnée d'amis qui, les yeux humides, se recueillaient silencieusement. Ils étaient comme moi, mais il m'était impossible de m'identifier à eux. Eux, c'était les autres. Ceux dont les sentiments ne nous affectent pas, parce que dans notre égoïsme effrenné, nous sommes incapables de comprendre que nous sommes tous les mêmes, que nous appréhendons tous les mêmes douleurs. Non, eux, ce sont les autres, ceux à qui tout arrive, nous confortant dans notre banalité : "cela n'arrive qu'aux autres". La banalisation de la mort avait complètement modifié nos repères, oubliant qu'à chaque attentat, qu'à chaque accident de voiture annoncé au journal télévisé, derrière le mort se tenait une famille, tout un cercle de relations, anéantis par la soudaine disparition de celui dont le décès passera inaperçu ou, au mieux, sera relaté dans un fait divers. Je laissai là ces tristes constatations qui n'étaient que le fruit d'un esprit tourmenté et pessimiste.
Lorsque je trouvais enfin la parcelle d'herbe qui allait accueillir mon père spirituel, le prêtre avait déjà commencé à dispenser ses paroles hypocrites sur la bonté d'âme et le paradis. Je me plaçai en retrait, admirant la triste ironie du sort : Patrick n'avait jamais cru en Dieu, sa seule religion était la littérature, mais Hélène, sa femme, semblait trouver une consolation dans la litanie de l'homme d'église, du moins l'écoutait-elle en dodelinant de la tête. Je jetai un regard méprisant au triste serviteur d'une idéologie désespérante avant de porter toute mon attention sur la foule réunie pour rendre un dernier hommage à celui qui avait effectué un passage dans leur vie. Toute la rédaction de Littera était présente, certains ne pouvaient retenir leurs larmes tandis que d'autres avaient les plus grandes difficultés à cacher leur ennui croissant. Famille, parents, amis, collègues, ils étaient tous là. Et tandis que je parcourai la foule ammassée devant un trou béant destiné à accueillir le lourd cercueil de bois de Patrick, mon regard fut attiré par une silhouette qui se tenait à l'écart.
Le profil de l'homme se découpait sur le paysage des stelles, il était négligemment appuyé contre le tronc d'un arbre, un genou replié sous lui. Une longue cigarette blanche était emprisonnée entre ses lèvres tandis que ses mains étaient enfoncées dans les poches de son manteau noir. Il ne me fut plus permis de douter lorsque je remarquai sa chevelure ebouriffée secouée par le vent, ramenant des cheveux chatains sur son visage. Ses yeux gris étaient perdus dans le lointain, bien plus loin encore que l'attroupement hétérogène des proches de Patrick. Une expression dure et glacée figeait ce visage que j'avais mille fois regardé sans jamais me départir du sentiment du spectateur face à la toile parfaite de l'artiste.
Soudain, il tourna brusquement la tête pour me lancer un regard pénétrant avant d'hausser le sourcil gauche et de reposer son pied sur le sol. Il sortit de sa poche une main gantée de noir et saisit le filtre de sa cigarette pour la jeter sur le sol et l'écraser sous la semelle de sa chaussure. Il se retourna alors pour s'éloigner, sans me regarder à nouveau, comme s'il n'avait pas remarqué ma présence. Je le regardai marcher d'un pas vif jusqu'à ce qu'il disparaisse derrière la grille en fer forgée du cimetière, sans s'être retourné une seule fois, sans avoir laissé échapper un signe qui aurait pu me renseigner sur ce qu'il pouvait penser ou même, par le plus grand des hasards, éprouver. Indifférent.


zouki
mer 02 jan 2008 18:32