- Il est
revenu, dis-je d'un air triomphant alors qu'Eva m'ouvrait la porte
de son appartement.
- Bonjour à toi aussi,
grommela-t-elle.
- Bonjour. Il est revenu,
répétai-je.
- Qui est revenu ?
- Andreï !
- Il t'a demandé en mariage ou quoi
?
- Hein ?
- Pour être fou de joie comme tu l'es, je
ne vois comme ça.
- Il était à l'enterrement de
Patrick.
Juste après avoir prononcé le nom de mon
ancien rédacteur en chef, je me sentis soudainement envahi
par la culpabilité. La réapparition d'Andreï
avait occulté ma tristesse et, faisant preuve d'un
égoïsme rare, j'en avais oublié celui dont le
décès m'avait auparavant plongé dans
l'affliction. Mais j'étais incapable d'agir rationnellement
tant la joie de le revoir prenait le pas sur la
réalité.
Une fois que nous fûmes installés dans le
canapé défoncé de ma soeur et que je le lui eu
raconté ma récente reconcontre avec l'homme qui
occupait mon coeur et mes pensées, je me lançai dans
un questionnement rhétorique :
- Mais pourquoi est-ce qu'il est venu, alors ?
Est-ce qu'il est venu parce qu'il voulait me revoir ? Ou juste
histoire de vérifier si j'étais toujours aussi
attaché à lui ? Est-ce qu'il est venu uniquement par
esprit de contradiction ? Juste pour faire chier son monde comme il
sait si bien le faire ?
- Arrête ! me coupa Eva. Je suis incapable
de te répondre. La seule personne qui en est capable, c'est
Andreï, alors va lui poser tes questions directement !
- Tu crois que je devrais aller le voir ?
- Si tu veux des réponses, oui.
Là-dessus, je ne peux pas t'aider.
Je restai silencieux quelques secondes avant de prendre une
décision quasi-incompréhensible, poussé
uniquement par d'inexplicables sentiments et une confiance en moi
retrouvée.
- J'y vais, dis-je en attrapant mon
manteau.
- Attends, c'était une façon de
parler, commença Eva.
- Non, il faut que j'y aille maintenant,
même si je sens que je vais le regretter.
Et en effet, j'allais amèrement le regretter, mais
j'en étais encore inconscient.
Tandis que les stations défilaient sous mes yeux, je
commençai à prendre conscience de
l'étrangeté de ma démarche. Je
m'apprêtais à rendre visite à mon ancien amant
sans avoir la moindre idée de ce que je désirais lui
dire, sans savoir s'il accepterait de me recevoir, sans même
imaginer ce que je voulais voir arriver. Il avait suffit qu'il
m'adresse un signe d'encouragement, en caressant ma joue, pour que
mon coeur s'enflamme et me précipite vers lui sans me
laisser le temps de réfléchir aux conséquences
de mes actes.
Alors que je montai les marches de son immeuble, je fus pris
de l'irrésistible envie de faire demi-tour, acceptant enfin
de constater l'inutilité de mon projet. A peine
était-il de retour que je me précipitais chez lui
pour essayer de reprendre une place dans sa vie. J'avais tout
tenté pour l'oublier, mais, refusant de faire le deuil de
notre relation, je l'avais enfouie, en espérant qu'elle ne
remonterait jamais à la surface. Cependant, un
élément déclencheur avait suffit à la
faire apparaître de nouveau, toujours vive et virulente,
comme si trois mois ne s'étaient pas écoulés
depuis la soudaine disparition de l'écrivain.
Je m'immobilisai quelques secondes, appuyé contre la
rampe de la volée de marches qui menait au quatrième
étage. Quelle était la conduite à tenir ?
Devais-je rester indéfiniment un de ces couards qui ne vont
jamais au bout de leurs idées ou enfin faire preuve de
volonté et accepter de sortir de cet état attentiste
? Devais-je, pour toujours, faire partie des faibles qui se
laissent contrôler par ceux qui ont arbitrairement pris le
pouvoir sur leur vie pour les guider dans des voies qui ne leur
conviennent pas ? Devais-je continuer à me laisser malmener
par la vie comme je l'avais toujours accepté, sans rien dire
?


cicipouce
dim 28 déc 2008 09:40