Je le suivis jusque dans la
cuisine, le ventre noué, tenaillé par la douleur de
savoir que ces minutes étaient les dernières qu'il
m'autoriserait à passer à ses côtés.
Sachant qu'il me serait impossible d'oublier l'homme
négligemment appuyé contre le comptoir qui me faisait
face tandis que lui aurait tôt fait de trouver un autre
amant. Torturé par le seul fait d'imaginer qu'un autre homme
puisse vivre ce que lui m'avait fait ressentir, qu'un autre homme
puisse prendre ma place. Je lançai un regard furtif au
profil qui se découpait sur le cadre lumineux de la
fenêtre, lui aussi semblait perdu dans ses pensées et
une expression de profond mécontentement ombrageait ses
traits fins. Je savais que lorsqu'Andreï prenait une
décision, celle-ci était irrévocable, sans
possibilité de retour en arrière, mais
j'espérais pourtant que le fil de ses pensées
l'amènerait à revenir sur ses positions. Au bruit de
la tasse qui cognait contre le comptoir en métal, je levai
les yeux. Il s'avança vers moi avec lenteur et planta son
regard dans le mien, un regard dans lequel le mépris n'avait
plus sa place, entièrement étouffé par
l'expression soucieuse qui crispait son visage. Il posa sa paume
sur ma joue avant de prononcer dans un sourire figé :
- Non, c'est impossible. Et tu sais pertinemment pourquoi.
J'attrapai son poignet avec violence pour ôter sa main de mon visage avant de crier avec rage :
- Mais est-ce que tu pourrais arrêter de penser à toi quelques secondes ? Tu n'as aucun droit de faire ça ! Est-ce que tu as la moindre idée de tout ce que j'ai sacrifié pour toi ? J'ai accepté de passer outre ce qui me rebutait ! J'ai rompu avec la femme avec laquelle je comptais passer ma vie ! Ma mère refuse de me parler ! J'ai passé trois mois à déprimer seul dans mon coin pendant que tu te tapais une femme uniquement pour redorer ton blason ! Je suis incapable d'avoir de nouveau une relation ! J'ai tout accepté de toi, pour que finalement tu décides que tu n'avais plus rien à faire avec moi ! Pourquoi est-ce que tu m'as fait endurer tout ça ? Je ne t'avais rien demandé et tu as tout fait pour me mettre dans ton lit, en te foutant complètement de ce que je pouvais ressentir ! Oui, parce que je ne suis pas comme toi, je ressens des choses, j'ai des sentiments que l'on peut blesser ! Si tu n'étais pas si préoccupé par ta petite personne, tu t'en serais peut-être rendu compte ! Mais qu'est-ce que je raconte ? Même si tu t'en apercevais, cela ne changerait rien ! C'est quoi ton problème ? Pourquoi est-ce que tu te sens obligé de faire du mal aux gens ? Est-ce que tu as la moindre idée de ce qu'est une conséquence ? Je me suis attaché à toi, j'ai cru, comme un con, que tu pouvais avoir envie de faire un bout de chemin avec moi, j'ai cru être autre chose qu'une vulgaire marionette ! Je ne peux rien faire pour t'empêcher de me foutre dehors, mais je voudrais juste que tu comprennes que ça ne marche pas comme ça, que ce ne sont pas des façons de faire... Si tu n'avais voulu que d'une aventure d'une nuit, tu pouvais me le dire, plutôt que de me laisser espérer, plutôt que de me proposer d'habiter avec toi, plutôt que de me laisser avoir des sentiments pour toi ! Tu n'avais pas le droit de me faire ça, de me faire croire que j'avais peut-être une importance pour toi ! Pourquoi est-ce que tu as fait tout ça ? Tu savais que ton attitude me laisserait imaginer des choses, est-ce que c'est par pure méchanceté ? Je ne vois que ça... Je ne...
- Parce que j'en avais envie, m'interrompit-il. Parce que je me suis demandé un instant si je ne voulais pas plus qu'une histoire d'une nuit, mais que j'ai compris que c'était impossible. Ce n'est pas de ta faute, tu as raison, tu n'as rien fait pour ça. Ce n'est juste pas le bon moment, le bon endroit, la bonne situation, voilà tout. Il est inutile de s'apesantir plus longtemps sur le sujet, il est clos : c'est impossible.
- Et tes longues tirades sur le fait que tu te foutais des apparences, que tu te foutais de ce que les gens pouvaient penser de toi, qu'on ne peut pas vivre si on s'enferme dans l'image que les gens veulent voir de nous, sur la liberté ?
- Ai-je une seule fois prétendu être libre ?
Une ébauche de tristesse teintait sa voix. Pour la première fois, j'eus l'impression que quelque chose le touchait, profondément. Je me tus, surpris par ce ton inhabituel.
- Ai-je une seule fois prétendu que j'étais libre ? répéta-t-il. Je ne le suis pas, je n'ai pas le choix. Penses-tu que je n'aurais pas envie, parfois, de faire ce dont j'ai envie sans me soucier de l'image que je risque de renvoyer ? Crois-tu réellement que cette femme avec qui tu avais sottement espéré passer le restant de tes jours...
- Elle s'appelle Daphné !
- Crois-tu qu'elle trouverait un tel intérêt dans ce que j'écris, reprit-il sans tenir compte de ma remarque, si je n'étais pas ce que je suis, ou du moins celui que je prétends être ? Depuis mes dix-sept ans, je n'ai eu que ça, mon écriture, ma carrière, ne me demande pas de sacrifier ce à quoi je tiens par dessus tout pour toi. Je n'en suis pas capable.
- Mais je pourrais te rendre heureux, dis-je avec prétention.
- Même si cela pouvait me rendre heureux. Je refuse de prendre un tel risque.
- Mais je sais que tu n'es pas comme ça... Que tu n'es pas du genre à te complaire dans un état de...
- Tu ne sais rien, m'interrompit-il. Tu ne connais de moi que ce que j'ai bien voulu te montrer. Qui es-tu pour juger de ce que je devrais faire ? Qui es-tu pour me juger ?
- Je ne te juge pas. Je veux juste... T'aider.
- Je n'ai pas besoin de ton aide, dit-il, piqué au vif.
- Je sais que tu n'es pas de ceux qui reviennent sur leurs décisions, dis-je, sentant les larmes me monter aux yeux, mais tu as fait une exception pour cette nuit, et je voudrais que tu acceptes de faire une nouvelle exception... J'accepterais que tu continues de voir cette femme, même si cela me coûterait énormément et que je ne sais pas si...
- Je l'ai quittée. Hier.
J'eus un instant le fol espoir que la raison de cette séparation ait été notre rencontre de la veille.
- Alors...
Ses yeux gris se détournèrent vers la porte ouverte de la cuisine et il soupira avant de prononcer d'une voix neutre :
- Au revoir, Gabriel.
Et ce fut tout.
- Non, c'est impossible. Et tu sais pertinemment pourquoi.
J'attrapai son poignet avec violence pour ôter sa main de mon visage avant de crier avec rage :
- Mais est-ce que tu pourrais arrêter de penser à toi quelques secondes ? Tu n'as aucun droit de faire ça ! Est-ce que tu as la moindre idée de tout ce que j'ai sacrifié pour toi ? J'ai accepté de passer outre ce qui me rebutait ! J'ai rompu avec la femme avec laquelle je comptais passer ma vie ! Ma mère refuse de me parler ! J'ai passé trois mois à déprimer seul dans mon coin pendant que tu te tapais une femme uniquement pour redorer ton blason ! Je suis incapable d'avoir de nouveau une relation ! J'ai tout accepté de toi, pour que finalement tu décides que tu n'avais plus rien à faire avec moi ! Pourquoi est-ce que tu m'as fait endurer tout ça ? Je ne t'avais rien demandé et tu as tout fait pour me mettre dans ton lit, en te foutant complètement de ce que je pouvais ressentir ! Oui, parce que je ne suis pas comme toi, je ressens des choses, j'ai des sentiments que l'on peut blesser ! Si tu n'étais pas si préoccupé par ta petite personne, tu t'en serais peut-être rendu compte ! Mais qu'est-ce que je raconte ? Même si tu t'en apercevais, cela ne changerait rien ! C'est quoi ton problème ? Pourquoi est-ce que tu te sens obligé de faire du mal aux gens ? Est-ce que tu as la moindre idée de ce qu'est une conséquence ? Je me suis attaché à toi, j'ai cru, comme un con, que tu pouvais avoir envie de faire un bout de chemin avec moi, j'ai cru être autre chose qu'une vulgaire marionette ! Je ne peux rien faire pour t'empêcher de me foutre dehors, mais je voudrais juste que tu comprennes que ça ne marche pas comme ça, que ce ne sont pas des façons de faire... Si tu n'avais voulu que d'une aventure d'une nuit, tu pouvais me le dire, plutôt que de me laisser espérer, plutôt que de me proposer d'habiter avec toi, plutôt que de me laisser avoir des sentiments pour toi ! Tu n'avais pas le droit de me faire ça, de me faire croire que j'avais peut-être une importance pour toi ! Pourquoi est-ce que tu as fait tout ça ? Tu savais que ton attitude me laisserait imaginer des choses, est-ce que c'est par pure méchanceté ? Je ne vois que ça... Je ne...
- Parce que j'en avais envie, m'interrompit-il. Parce que je me suis demandé un instant si je ne voulais pas plus qu'une histoire d'une nuit, mais que j'ai compris que c'était impossible. Ce n'est pas de ta faute, tu as raison, tu n'as rien fait pour ça. Ce n'est juste pas le bon moment, le bon endroit, la bonne situation, voilà tout. Il est inutile de s'apesantir plus longtemps sur le sujet, il est clos : c'est impossible.
- Et tes longues tirades sur le fait que tu te foutais des apparences, que tu te foutais de ce que les gens pouvaient penser de toi, qu'on ne peut pas vivre si on s'enferme dans l'image que les gens veulent voir de nous, sur la liberté ?
- Ai-je une seule fois prétendu être libre ?
Une ébauche de tristesse teintait sa voix. Pour la première fois, j'eus l'impression que quelque chose le touchait, profondément. Je me tus, surpris par ce ton inhabituel.
- Ai-je une seule fois prétendu que j'étais libre ? répéta-t-il. Je ne le suis pas, je n'ai pas le choix. Penses-tu que je n'aurais pas envie, parfois, de faire ce dont j'ai envie sans me soucier de l'image que je risque de renvoyer ? Crois-tu réellement que cette femme avec qui tu avais sottement espéré passer le restant de tes jours...
- Elle s'appelle Daphné !
- Crois-tu qu'elle trouverait un tel intérêt dans ce que j'écris, reprit-il sans tenir compte de ma remarque, si je n'étais pas ce que je suis, ou du moins celui que je prétends être ? Depuis mes dix-sept ans, je n'ai eu que ça, mon écriture, ma carrière, ne me demande pas de sacrifier ce à quoi je tiens par dessus tout pour toi. Je n'en suis pas capable.
- Mais je pourrais te rendre heureux, dis-je avec prétention.
- Même si cela pouvait me rendre heureux. Je refuse de prendre un tel risque.
- Mais je sais que tu n'es pas comme ça... Que tu n'es pas du genre à te complaire dans un état de...
- Tu ne sais rien, m'interrompit-il. Tu ne connais de moi que ce que j'ai bien voulu te montrer. Qui es-tu pour juger de ce que je devrais faire ? Qui es-tu pour me juger ?
- Je ne te juge pas. Je veux juste... T'aider.
- Je n'ai pas besoin de ton aide, dit-il, piqué au vif.
- Je sais que tu n'es pas de ceux qui reviennent sur leurs décisions, dis-je, sentant les larmes me monter aux yeux, mais tu as fait une exception pour cette nuit, et je voudrais que tu acceptes de faire une nouvelle exception... J'accepterais que tu continues de voir cette femme, même si cela me coûterait énormément et que je ne sais pas si...
- Je l'ai quittée. Hier.
J'eus un instant le fol espoir que la raison de cette séparation ait été notre rencontre de la veille.
- Alors...
Ses yeux gris se détournèrent vers la porte ouverte de la cuisine et il soupira avant de prononcer d'une voix neutre :
- Au revoir, Gabriel.
Et ce fut tout.


cicipouce
dim 28 déc 2008 09:58