- Je vais rentrer
chez moi, dis-je alors qu'Andreï avait recommencé
à pianoter sur les touches de son ordinateur.
- Tu m'as laissé tes foutues questions ?
- Tu as bien une idée de ce qui pourrait te mettre en valeur ? Imagine que je te pose des questions à ce sujet là.
- Je ne vais pas rédiger ton article ! dit mon amant avec agacement.
- A ce que j'ai cru comprendre, ce serait le seul moyen pour qu'il soit à ta hauteur, dis-je feignant le sérieux.
Il resta silencieux, son regard furieux posé sur moi se détendit et il s'autorisa même un demi-sourire.
- Crétin.
- Quoi ? Qu'est-ce que j'ai fait ?
- Rien, tu es juste foutrement plus arrogant et sûr de toi qu'avant. Je vais devoir m'y habituer. Laisse ton papier sur la table du salon. Je te donnerai mes réponses plus tard.
- Je dois rendre mon article mardi.
- Tu n'as qu'à repasser demain soir, dit-il sur un ton qui clotura immédiatement la conversation.
Je capitulai, savourant discrètement cette invitation à revenir dès le lendemain, trop heureux de jouir de cette opportunité pour aller contre le bon vouloir de mon amant.
- D'accord. J'y vais, à demain.
- A demain, prononça-t-il, l'air absent tandis que le cliquètement des touches de son ordinateur se répercutait dans la pièce quasiment vide.
- Andreï ? appelai-je sur le seuil de son bureau.
Il leva les yeux et haussa un sourcil.
- Est-ce qu'on est ensemble, toi et moi ?
- Pourquoi est-ce que ça t'importe tant ?
- Je voudrais juste me situer par rapport à toi, répondis-je dans un regard gêné.
- Est-ce que tu considères que c'est le cas ?
- Je ne sais pas. Je crois que oui, mais toi, est-ce que tu...
- Ne te laisse jamais influencer par les personnes qui t'entourent et n'hésite pas à aller au bout de tes idées.
- Je dois prendre ça pour un oui ?
- Ce n'est pas un non.
- D'accord.
Je refermai la porte sur moi, griffonai quelques questions neutres sur une page de mon agenda et la déchirai pour la déposer ensuite sur la table en verre du salon.
Je lançai un "bonjour" enjoué à une gardienne dépitée avant de pousser la lourde porte en fer forgé du 76 de l'avenue Foch pour retrouver un dimanche après-midi glacé mais ensoleillé. Le vent qui pénétrait par rafales dans le col de mon manteau entr'ouvert ne m'atteignait pas plus que le bruit assourdissant des avertisseurs de voitures : Andreï et moi étions de nouveau "ensemble". Il ne l'avait bien évidemment pas énoncé explicitement, mais ne m'avait pas détrompé lorsque j'avais émis l'hypothèse d'une véritable relation entre lui et moi. Il ne reconnaitrait certainement jamais qu'il pouvait ressentir une certaine affection à mon égard, mais je n'en avais pas besoin, les rares gestes de tendresse qu'il se permettait parfois valaient largement les longues déclarations mièvres et vides de sens dans lesquelles se lançait souvent Daphné.
Que devenait-elle, d'ailleurs ? Nos années de vie commune se perdaient dans un brouillard épais généré par l'agitation des derniers mois. Des années semblaient s'être écoulées depuis notre séparation et j'en venais à douter de l'avoir jamais aimée un jour. L'amour fou et immodéré que je vouais à Andreï rendait toute autre forme de sentiment faible et dérisoire. Je n'avais jamais aimé Daphné comme j'aimais à présent mon amant, mais cela signifiait-il pour autant que je n'avais jamais nourri de passion pour la femme avec laquelle j'avais partagé mon appartement ? Mon béguin soudain pour Andreï n'était pas le premier et la crise qui avait secoué pour brisé mon couple avait manqué de se produire un certain nombre de fois auparavant.
Je n'avais jamais trompé Daphné avant de rencontrer l'écrivain, je m'étais contenté de me complaire dans les avances répétées de certaines amies ou collègues sans pour autant rompre un pacte de fidélité et de loyauté tacite. Après des années passées auprès d'une femme droite et idéaliste, j'avais désespérément besoin de vérifier s'il m'était encore possible de plaire et, omettant de le signaler à ma compagne, il m'arrivait d'aller dîner avec des femmes, uniquement pour percevoir dans leurs regards le reflet d'un homme attirant. Et lorsque le poids de la culpabilité pesait démesurément sur mon coeur, je me livrais à de longues déclarations d'amour que le bovarisme aigu de ma compagne la portait à réclamer.
Même si la décision de la quitter avait été prise de façon impulsive et irréfléchie, je ne pouvais nier la présence de signes avant-coureurs. J'avais plusieurs fois hésité à tout abandonner pour me lancer dans une aventure indubitablement stérile, poussé par un inexorable désir d'affection. Pourquoi n'avais-je pas osé assumer mes envies ? La peur n'était pas étrangère à mon immobilisme, en effet, pourquoi prendre le risque de me lancer dans une nouvelle relation et de recommencer tout un processus de séduction et de remise en question tandis que j'étais paisiblement installé au sein d'un couple stable et sans surprise. Etant perpétuellement dans un état de doute et de questionnement, il m'était quasiment impossible de prendre le risque de quitter le confort d'une histoire destinée à ne jamais connaître de fin. Du moins, c'est ce que j'imaginais à l'époque, mais tout était différent, à présent, et je ne reverrais certainement jamais celle en laquelle j'avais cru voir la femme de ma vie.
Andreï, à la différence des autres, m'avait accordé tant d'attention durant les premiers jours où nous faisions connaissance que j'étais tombé sous le charme de celui dont le désir visible s'ouvrait sur un jeu de séduction puissant mais mal-intentionné. Son statut d'écrivain me flattait et me permettait de ressentir une unicité gratifiante. Je ne pouvais nier que l'évanouissement rapide de mes réticences avait également à voir avec sa grande maîtrise de la manipulation, mais il m'était impossible de reconnaître que cela n'était pas l'un des conséquences de ma perpétuelle recherche d'affection, mais surtout d'attention. Je ne m'étais jamais autant remis en question et redécouvert que depuis qu'Andreï était entré dans ma vie, emportant sur son passage appréhensions et à-prioris, cependant, je n'étais pas encore prêt à me confronter à mes propres faiblesses.
Je n'imaginais pas passer le restant de mes jours à ses côtés car, même si c'était à l'heure actuelle mon voeu le plus cher, je n'avais que trop conscience qu'il ne me permettrait jamais de l'exaucer. Je vivais évidemment dans l'expectative de le voir me proposer de l'aimer à jamais, je ne pouvais m'en empêcher, mais mon amant était de ceux qui se lassent rapidement et ne s'encombrent pas inutilement. Ainsi, contrairement à mes habitudes, j'acceptais une situation sans issue viable, sans penser une seule seconde à tenter de me protéger.
"Saint-Paul" annonça la voix désincarnée qui émanait des hauts-parleurs de la rame. En sortant de la bouche de métro, je fus surpris de ne pas trouver les lycéens qui peuplaient habituellement le quartier, paradant dans les rires tandis que les vieux les jalousaient pour leur ébouriffante jeunesse. Non, ils n'étaient pas là parce que nous étions dimanche. Encore perturbé par mes ébats de la journée, j'avais manqué d'oublier la pendaison de crémaillère de Carine et Serge.
Cette journée était vraiment une bonne journée. La soirée qui s'annonçait me donnerait l'occasion de revoir un groupe d'amis que j'avais injustement négligé et délaissé, trop occupé que j'avais été à ne penser qu'à moi-même, ou plutôt à Andreï. C'est ainsi que pour la première fois depuis un certain temps, j'ouvris la porte de mon appartement le sourire aux lèvres.
- Tu m'as laissé tes foutues questions ?
- Tu as bien une idée de ce qui pourrait te mettre en valeur ? Imagine que je te pose des questions à ce sujet là.
- Je ne vais pas rédiger ton article ! dit mon amant avec agacement.
- A ce que j'ai cru comprendre, ce serait le seul moyen pour qu'il soit à ta hauteur, dis-je feignant le sérieux.
Il resta silencieux, son regard furieux posé sur moi se détendit et il s'autorisa même un demi-sourire.
- Crétin.
- Quoi ? Qu'est-ce que j'ai fait ?
- Rien, tu es juste foutrement plus arrogant et sûr de toi qu'avant. Je vais devoir m'y habituer. Laisse ton papier sur la table du salon. Je te donnerai mes réponses plus tard.
- Je dois rendre mon article mardi.
- Tu n'as qu'à repasser demain soir, dit-il sur un ton qui clotura immédiatement la conversation.
Je capitulai, savourant discrètement cette invitation à revenir dès le lendemain, trop heureux de jouir de cette opportunité pour aller contre le bon vouloir de mon amant.
- D'accord. J'y vais, à demain.
- A demain, prononça-t-il, l'air absent tandis que le cliquètement des touches de son ordinateur se répercutait dans la pièce quasiment vide.
- Andreï ? appelai-je sur le seuil de son bureau.
Il leva les yeux et haussa un sourcil.
- Est-ce qu'on est ensemble, toi et moi ?
- Pourquoi est-ce que ça t'importe tant ?
- Je voudrais juste me situer par rapport à toi, répondis-je dans un regard gêné.
- Est-ce que tu considères que c'est le cas ?
- Je ne sais pas. Je crois que oui, mais toi, est-ce que tu...
- Ne te laisse jamais influencer par les personnes qui t'entourent et n'hésite pas à aller au bout de tes idées.
- Je dois prendre ça pour un oui ?
- Ce n'est pas un non.
- D'accord.
Je refermai la porte sur moi, griffonai quelques questions neutres sur une page de mon agenda et la déchirai pour la déposer ensuite sur la table en verre du salon.
Je lançai un "bonjour" enjoué à une gardienne dépitée avant de pousser la lourde porte en fer forgé du 76 de l'avenue Foch pour retrouver un dimanche après-midi glacé mais ensoleillé. Le vent qui pénétrait par rafales dans le col de mon manteau entr'ouvert ne m'atteignait pas plus que le bruit assourdissant des avertisseurs de voitures : Andreï et moi étions de nouveau "ensemble". Il ne l'avait bien évidemment pas énoncé explicitement, mais ne m'avait pas détrompé lorsque j'avais émis l'hypothèse d'une véritable relation entre lui et moi. Il ne reconnaitrait certainement jamais qu'il pouvait ressentir une certaine affection à mon égard, mais je n'en avais pas besoin, les rares gestes de tendresse qu'il se permettait parfois valaient largement les longues déclarations mièvres et vides de sens dans lesquelles se lançait souvent Daphné.
Que devenait-elle, d'ailleurs ? Nos années de vie commune se perdaient dans un brouillard épais généré par l'agitation des derniers mois. Des années semblaient s'être écoulées depuis notre séparation et j'en venais à douter de l'avoir jamais aimée un jour. L'amour fou et immodéré que je vouais à Andreï rendait toute autre forme de sentiment faible et dérisoire. Je n'avais jamais aimé Daphné comme j'aimais à présent mon amant, mais cela signifiait-il pour autant que je n'avais jamais nourri de passion pour la femme avec laquelle j'avais partagé mon appartement ? Mon béguin soudain pour Andreï n'était pas le premier et la crise qui avait secoué pour brisé mon couple avait manqué de se produire un certain nombre de fois auparavant.
Je n'avais jamais trompé Daphné avant de rencontrer l'écrivain, je m'étais contenté de me complaire dans les avances répétées de certaines amies ou collègues sans pour autant rompre un pacte de fidélité et de loyauté tacite. Après des années passées auprès d'une femme droite et idéaliste, j'avais désespérément besoin de vérifier s'il m'était encore possible de plaire et, omettant de le signaler à ma compagne, il m'arrivait d'aller dîner avec des femmes, uniquement pour percevoir dans leurs regards le reflet d'un homme attirant. Et lorsque le poids de la culpabilité pesait démesurément sur mon coeur, je me livrais à de longues déclarations d'amour que le bovarisme aigu de ma compagne la portait à réclamer.
Même si la décision de la quitter avait été prise de façon impulsive et irréfléchie, je ne pouvais nier la présence de signes avant-coureurs. J'avais plusieurs fois hésité à tout abandonner pour me lancer dans une aventure indubitablement stérile, poussé par un inexorable désir d'affection. Pourquoi n'avais-je pas osé assumer mes envies ? La peur n'était pas étrangère à mon immobilisme, en effet, pourquoi prendre le risque de me lancer dans une nouvelle relation et de recommencer tout un processus de séduction et de remise en question tandis que j'étais paisiblement installé au sein d'un couple stable et sans surprise. Etant perpétuellement dans un état de doute et de questionnement, il m'était quasiment impossible de prendre le risque de quitter le confort d'une histoire destinée à ne jamais connaître de fin. Du moins, c'est ce que j'imaginais à l'époque, mais tout était différent, à présent, et je ne reverrais certainement jamais celle en laquelle j'avais cru voir la femme de ma vie.
Andreï, à la différence des autres, m'avait accordé tant d'attention durant les premiers jours où nous faisions connaissance que j'étais tombé sous le charme de celui dont le désir visible s'ouvrait sur un jeu de séduction puissant mais mal-intentionné. Son statut d'écrivain me flattait et me permettait de ressentir une unicité gratifiante. Je ne pouvais nier que l'évanouissement rapide de mes réticences avait également à voir avec sa grande maîtrise de la manipulation, mais il m'était impossible de reconnaître que cela n'était pas l'un des conséquences de ma perpétuelle recherche d'affection, mais surtout d'attention. Je ne m'étais jamais autant remis en question et redécouvert que depuis qu'Andreï était entré dans ma vie, emportant sur son passage appréhensions et à-prioris, cependant, je n'étais pas encore prêt à me confronter à mes propres faiblesses.
Je n'imaginais pas passer le restant de mes jours à ses côtés car, même si c'était à l'heure actuelle mon voeu le plus cher, je n'avais que trop conscience qu'il ne me permettrait jamais de l'exaucer. Je vivais évidemment dans l'expectative de le voir me proposer de l'aimer à jamais, je ne pouvais m'en empêcher, mais mon amant était de ceux qui se lassent rapidement et ne s'encombrent pas inutilement. Ainsi, contrairement à mes habitudes, j'acceptais une situation sans issue viable, sans penser une seule seconde à tenter de me protéger.
"Saint-Paul" annonça la voix désincarnée qui émanait des hauts-parleurs de la rame. En sortant de la bouche de métro, je fus surpris de ne pas trouver les lycéens qui peuplaient habituellement le quartier, paradant dans les rires tandis que les vieux les jalousaient pour leur ébouriffante jeunesse. Non, ils n'étaient pas là parce que nous étions dimanche. Encore perturbé par mes ébats de la journée, j'avais manqué d'oublier la pendaison de crémaillère de Carine et Serge.
Cette journée était vraiment une bonne journée. La soirée qui s'annonçait me donnerait l'occasion de revoir un groupe d'amis que j'avais injustement négligé et délaissé, trop occupé que j'avais été à ne penser qu'à moi-même, ou plutôt à Andreï. C'est ainsi que pour la première fois depuis un certain temps, j'ouvris la porte de mon appartement le sourire aux lèvres.


Juliette
mer 27 fév 2008 23:34