- Alors il faut
lire les journaux pour avoir de tes nouvelles, maintenant ?
- Laisse-le au moins entrer avant de lui tomber dessus, sourit Serge tandis qu'il caressait affectueusement le dos de sa compagne.
Je remettai la bouteille de whisky que j'avais apportée entre les mains de mon ami et Carine m'attira dans le salon bondé.
- Ca faisait longtemps qu'on n'avait pas eu de nouvelles, dit-elle, l'air boudeur.
- Je sais, je suis désolé, prononçai-je, haussant le ton pour couvrir le bruit assourdissant des conversations mêlées à la musique.
Je retrouvais la foule bruyante dans laquelle je baignais la veille, mais cette fois-ci, je me sentais à l'aise, dans mon élément, entouré de visages connus et d'amis.
- Tu aurais quand même pu nous dire que tu avais quitté Daphné. Tu aurais vu comme je me suis fait recevoir quand j'ai appelé pour son anniversaire !
- Je suis vraiment navré, j'ai été très occupé ces derniers temps.
- J'ai cru le lire, dit-elle sur un ton lourd de sens.
- Elle raffole de ce genre de presse, précisa Serge qui venait de nous rejoindre pour enrouler son bras autour de la taille de sa compagne.
- Ah oui, murmurai-je, guettant la réaction de mes deux amis avec anxiété.
- On n'y a pas cru, et quand on a vu le démenti, on a compris que c'était qu'un quiproquos. Des gens qui ne te connaissent pas, ils auraient pu leur donner le change, mais on ne nous la fait pas à nous ! s'exclama Carine tandis que Serge me gratifiait d'une bourrade affectueuse.
- Ouais...
- Je peux te le dire, maintenant, commença-t-elle, Daphné n'était pas une fille pour toi.
- Non, assurément, renchérit Serge.
- Mais vous aviez toujours dit que...
- On n'allait pas te dire qu'on ne l'appréciait pas alors que tu étais fou d'elle, dit Carine tandis que son compagnon opinait du chef.
Mes deux amis ainsi côte-à-côte étaient touchants dans l'amour visible qu'ils se portaient mutuellement, ils avaient un degré de complicité que nous ne connaitrions jamais, Andreï et moi. Mon coeur se serra lorsque je pris conscience du nombre de bonheurs quotidiens et minimes que je serais amené à sacrifier sur l'autel de ma passion pour lui.
- Je dois aller remettre du punch dans le saladier, je reviens.
- Attends, j'arrive, chérie. A tout à l'heure !
Une fois mes deux amis envolés, je me dirigeai vers le buffet et me servis les dernières gouttes du liquide rouge qui reposait dans le grand saladier en verre.
- Gabriel ?
Je me retournai en entendant cette voix vaguement familière qui prononçait mon prénom.
- Charles !
Une accolade et quelques exclamations plus tard, nous étions installés sur deux chaises en périphérie du salon.
- Ca doit faire au moins...
- Tu es venu à mon mariage ?
- Oui, je crois que c'est la dernière fois qu'on s'est vu, d'ailleurs, dis-je en réfléchissant. Ah, non ! Je vous avais aidé à faire les cartons.
- Donc ça fait cinq ans.
- Vous avez réemmenagé sur Paris ?
- Non, non, on est toujours à Bordeaux mais Marie à voulu faire visiter Paris à la petite et on a profité de l'occasion pour répondre à l'invitation de Serge et Carine. Et toi ? Toujours avec la même ? Comment est-ce qu'elle s'appelle déjà...
- Daphné ?
- Oui, voilà.
- Non, on a rompu il y a quelques mois.
- Ah, désolé, grimaça Charles.
- Non, non, c'est pas grave, je suis de nouveau avec quelqu'un.
- Elle est venue avec toi ?
- Euh... Non, ces soirées c'est pas trop son truc, bafouillai-je.
- Marie non plus c'est pas trop son truc, mais là, elle a fait un effort. Ah... Les femmes, soupira-t-il dans un clin d'oeil complice.
- Comme tu dis, approuvai-je, gêné.
- Papa ! Appela une petite fille d'une dizaine d'années.
Je ne pus m'empêcher d'esquisser un mouvement de recul. Je n'avais jamais aimé les enfants et la gamine qui trépignait sous mes yeux ne semblait pas disposée à me faire changer d'avis.
- Oui, ma grande ?
- Je veux aller aux toilettes.
- C'est au fond du couloir.
- Mais c'est tout noir.
- Allume la lumière, dit Charles avec un air rassurant.
- J'ai peur ! Viens avec moi !
- Euh, Gabriel...
- Je comprends, à tout à l'heure.
- A tout à l'heure.
Non, décidément, je n'aimais pas les enfants. Daphné avait maintes fois abordé le sujet et je lui imposais toujours un refus catégorique, ce à quoi elle répondait en disant que je n'étais qu'un égoïste et que je ne pensais pas une seule seconde à son bonheur, à elle. Elle, elle voulait une famille. Elle, elle voulait quatre beaux enfants. Elle, elle adorait toutes ces réunions de famille braillardes où les jeunes mères surexposent leur petit dernier en tentant de surpasser leurs soeurs et cousines : "Il a un quotient intellectuel très élevé pour son âge", "il a su parler bien avant les autres", " regardez comme il empile bien ses cubes". Daphné adorait, je détestais et cette divergence avait également contribué à la dissolution de notre relation.
Elle avait perpétuellement été dans une recherche du conformisme et de la tranquilité. Enfant de la DASS, bringuebalée de familles d'accueil en familles d'accueil jusqu'à l'âge de huit ans, elle rêvait aujourd'hui de construire un cocon familial soudé et confortable et n'envisageait pas une seule seconde une vie sans enfants, et toujours par paire. Stéréotype parfois agaçant de la femme parfaite des années soixante, elle se complaisait dans une attitude de maîtresse de maison irréprochable à l'allure polissée et soignée et n'avait d'autre ambition que de se retirer dans une maison de campagne, entourée de ses enfants et d'un chien pour parfaire le décor. Son comportement me mettait souvent hors de moi, je ne parvenais pas à comprendre pourquoi elle s'obstinait à piétiner méthodiquement toutes les avancées arrachées avec douleur par les femmes depuis une quarantaine d'années. Mais cette candeur me rassurait tout à la fois, j'étais certain d'avoir un avenir tout tracé à portée de main : mariage, enfants, retraite, mort, point final.
Si elle avait eu le malheur de rencontrer Andreï, elle l'aurait haï pour son refus des conventions affiché et son excentricité ponctuelle. Si Andreï avait eu le malheur de la rencontrer, il l'aurait méprisée pour son conformisme qui confinait si souvent à la bétise.
- Laisse-le au moins entrer avant de lui tomber dessus, sourit Serge tandis qu'il caressait affectueusement le dos de sa compagne.
Je remettai la bouteille de whisky que j'avais apportée entre les mains de mon ami et Carine m'attira dans le salon bondé.
- Ca faisait longtemps qu'on n'avait pas eu de nouvelles, dit-elle, l'air boudeur.
- Je sais, je suis désolé, prononçai-je, haussant le ton pour couvrir le bruit assourdissant des conversations mêlées à la musique.
Je retrouvais la foule bruyante dans laquelle je baignais la veille, mais cette fois-ci, je me sentais à l'aise, dans mon élément, entouré de visages connus et d'amis.
- Tu aurais quand même pu nous dire que tu avais quitté Daphné. Tu aurais vu comme je me suis fait recevoir quand j'ai appelé pour son anniversaire !
- Je suis vraiment navré, j'ai été très occupé ces derniers temps.
- J'ai cru le lire, dit-elle sur un ton lourd de sens.
- Elle raffole de ce genre de presse, précisa Serge qui venait de nous rejoindre pour enrouler son bras autour de la taille de sa compagne.
- Ah oui, murmurai-je, guettant la réaction de mes deux amis avec anxiété.
- On n'y a pas cru, et quand on a vu le démenti, on a compris que c'était qu'un quiproquos. Des gens qui ne te connaissent pas, ils auraient pu leur donner le change, mais on ne nous la fait pas à nous ! s'exclama Carine tandis que Serge me gratifiait d'une bourrade affectueuse.
- Ouais...
- Je peux te le dire, maintenant, commença-t-elle, Daphné n'était pas une fille pour toi.
- Non, assurément, renchérit Serge.
- Mais vous aviez toujours dit que...
- On n'allait pas te dire qu'on ne l'appréciait pas alors que tu étais fou d'elle, dit Carine tandis que son compagnon opinait du chef.
Mes deux amis ainsi côte-à-côte étaient touchants dans l'amour visible qu'ils se portaient mutuellement, ils avaient un degré de complicité que nous ne connaitrions jamais, Andreï et moi. Mon coeur se serra lorsque je pris conscience du nombre de bonheurs quotidiens et minimes que je serais amené à sacrifier sur l'autel de ma passion pour lui.
- Je dois aller remettre du punch dans le saladier, je reviens.
- Attends, j'arrive, chérie. A tout à l'heure !
Une fois mes deux amis envolés, je me dirigeai vers le buffet et me servis les dernières gouttes du liquide rouge qui reposait dans le grand saladier en verre.
- Gabriel ?
Je me retournai en entendant cette voix vaguement familière qui prononçait mon prénom.
- Charles !
Une accolade et quelques exclamations plus tard, nous étions installés sur deux chaises en périphérie du salon.
- Ca doit faire au moins...
- Tu es venu à mon mariage ?
- Oui, je crois que c'est la dernière fois qu'on s'est vu, d'ailleurs, dis-je en réfléchissant. Ah, non ! Je vous avais aidé à faire les cartons.
- Donc ça fait cinq ans.
- Vous avez réemmenagé sur Paris ?
- Non, non, on est toujours à Bordeaux mais Marie à voulu faire visiter Paris à la petite et on a profité de l'occasion pour répondre à l'invitation de Serge et Carine. Et toi ? Toujours avec la même ? Comment est-ce qu'elle s'appelle déjà...
- Daphné ?
- Oui, voilà.
- Non, on a rompu il y a quelques mois.
- Ah, désolé, grimaça Charles.
- Non, non, c'est pas grave, je suis de nouveau avec quelqu'un.
- Elle est venue avec toi ?
- Euh... Non, ces soirées c'est pas trop son truc, bafouillai-je.
- Marie non plus c'est pas trop son truc, mais là, elle a fait un effort. Ah... Les femmes, soupira-t-il dans un clin d'oeil complice.
- Comme tu dis, approuvai-je, gêné.
- Papa ! Appela une petite fille d'une dizaine d'années.
Je ne pus m'empêcher d'esquisser un mouvement de recul. Je n'avais jamais aimé les enfants et la gamine qui trépignait sous mes yeux ne semblait pas disposée à me faire changer d'avis.
- Oui, ma grande ?
- Je veux aller aux toilettes.
- C'est au fond du couloir.
- Mais c'est tout noir.
- Allume la lumière, dit Charles avec un air rassurant.
- J'ai peur ! Viens avec moi !
- Euh, Gabriel...
- Je comprends, à tout à l'heure.
- A tout à l'heure.
Non, décidément, je n'aimais pas les enfants. Daphné avait maintes fois abordé le sujet et je lui imposais toujours un refus catégorique, ce à quoi elle répondait en disant que je n'étais qu'un égoïste et que je ne pensais pas une seule seconde à son bonheur, à elle. Elle, elle voulait une famille. Elle, elle voulait quatre beaux enfants. Elle, elle adorait toutes ces réunions de famille braillardes où les jeunes mères surexposent leur petit dernier en tentant de surpasser leurs soeurs et cousines : "Il a un quotient intellectuel très élevé pour son âge", "il a su parler bien avant les autres", " regardez comme il empile bien ses cubes". Daphné adorait, je détestais et cette divergence avait également contribué à la dissolution de notre relation.
Elle avait perpétuellement été dans une recherche du conformisme et de la tranquilité. Enfant de la DASS, bringuebalée de familles d'accueil en familles d'accueil jusqu'à l'âge de huit ans, elle rêvait aujourd'hui de construire un cocon familial soudé et confortable et n'envisageait pas une seule seconde une vie sans enfants, et toujours par paire. Stéréotype parfois agaçant de la femme parfaite des années soixante, elle se complaisait dans une attitude de maîtresse de maison irréprochable à l'allure polissée et soignée et n'avait d'autre ambition que de se retirer dans une maison de campagne, entourée de ses enfants et d'un chien pour parfaire le décor. Son comportement me mettait souvent hors de moi, je ne parvenais pas à comprendre pourquoi elle s'obstinait à piétiner méthodiquement toutes les avancées arrachées avec douleur par les femmes depuis une quarantaine d'années. Mais cette candeur me rassurait tout à la fois, j'étais certain d'avoir un avenir tout tracé à portée de main : mariage, enfants, retraite, mort, point final.
Si elle avait eu le malheur de rencontrer Andreï, elle l'aurait haï pour son refus des conventions affiché et son excentricité ponctuelle. Si Andreï avait eu le malheur de la rencontrer, il l'aurait méprisée pour son conformisme qui confinait si souvent à la bétise.



Ewjxayed
dim 21 déc 2008 13:20