Chapitre LXIV.  posté le dimanche 02 mars 2008 11:34

Alors que j'entrais dans l'appartement, intrigué par les dernières paroles d'Andreï, j'entendis le son mélancolique d'un archet passé sur les cordes d'un violon. J'entrai dans le salon avec une infinie précaution pour trouver, face à la fenêtre, la soeur d'Andreï passer et repasser avec délicatesse ses doigts le long de l'instrument. Au terme de quelques minutes d'une mélodie douce et envoutante, la jeune femme se tourna vers moi.
-    Qui êtes-vous, Gabriel ?
-    Pardon ?
Elle resta silencieuses quelques instants et secoua la tête de droite à gauche avec un sourire triste.
-    Que faites-vous dans la vie ? Pourquoi êtes-vous ici ? Quels rapports avez-vous avec mon frère ?
-    Je suis journaliste. Et je viens juste chercher un papier, pour une interview.
-    Vous êtes son nouvel amant ? demanda-t-elle sans autre préambule.
-    Oui, avouai-je, décontenancé par les deux yeux gris qui me sondaient.
Elle se mit à rire, un rire chantant mais acéré.
-    Tant pis pour vous. Vous avez faim ?
-    Non, pas vraiment, grimaçai-je, encore écoeuré par mes excès de la veille.
-    Ca tombe bien, moi non plus.
Je ramassai la feuille blanche couverte d'une écriture fine et serrée qui reposait sur la table en verre et lançai avec gêne :
-    Je vais aller travailler dans le bureau d'Andreï.
-    Très bien, dit-elle visiblement déçue avant de placer son violon entre son menton et son épaule.
-    A tout à l'heure, alors.
-    Je vous imaginais plus drôle, Gabriel, prononça-t-elle en insistant démesurément sur mon prénom alors qu'elle se retournait pour faire vibrer les cordes de son instrument.
Sa dernière phrase n'attendait pas de réponse, c'est pourquoi je quittai la pièce pour la laisser en tête-à-tête avec son violon et ses notes mélancoliques. Alors que j'entrais dans le bureau, je ne pus que constater un début d'érection tenace. Mais comment pouvait-il en être autrement face à une femme aussi séduisante, lascive et sensuelle ? Les membres de la famille Sidorov dégageaient une incroyable confiance en eux et, sûrs de leur pouvoir sur autrui, n'avaient aucun mal à l'imposer à leur entourage. Selena Sidorov était extrèmement belle mais également terriblement effrayante. Cela tenait sans aucun doute de la flamme qui brillait dans ses yeux qui, contrairement à son frère, réflétaient constamment des expressions diverses et fiévreuses.
Ce n'est qu'après une trentaine de minutes que je parvins à me mettre au travail, encore hypnotisé par l'incroyable beauté de celle qui avait à présent fait taire son instrument.
Plus d'une heure après, alors que j'avais déjà couvert quatre pages de notes, un bruit formidable résonna dans l'appartement. Je me levai d'un bond, ne doutant pas que l'événement qui venait de se produire était une directe conséquence du fait que je n'aie pas surveillé Selena comme Andreï me l'avait demandé.
Je fis irruption dans le salon pour trouver la jeune femme agenouillée au centre d'un océan de verre brisé formé par les débris de la table basse. Une plaque de sang poisseuse collait ses longs cheveux blonds à sa tempe gauche. En regardant plus attentivement, les tessons, je reconnus parmis les éclats l'étiquette d'une bouteille de whisky et d'une bouteille de vodka. Selena, prostrée, sanglotait au milieu  de ce désordre. Je me jetai à genoux à ses côtés et sentis d'infimes piqures contre mes mollets. Je relevai la mêche brunâtre de la soeur d'Andreï pour constater que sa blessure n'était que superficielle. Voilà ce qu'Andreï avait voulu me faire comprendre, je ne devais pas laisser boire sa soeur.
-    Selena ? Vous m'entendez ?
-    J'en veux un autre, balbutia-t-elle.
-    Quoi ?
-    Un verre. J'ai cassé l'autre.
-    Non, ce n'est pas possible. Ne bougez pas, je vais chercher quelque chose pour votre tempe.
En quittant la pièce pour me diriger vers la cuisine, je marchai sur les éclats de bois de son violon explosé au sol. J'attrapai un chiffon que j'humidifai sous l'eau tiède de l'évier pour venir ensuite l'appliquer contre la tâche qui s'étendait sur le côté du crâne de la jeune femme. Elle leva vers moi un visage défait sur lequel s'imprimait une expression d'intense souffrance. Son regard envoutant avait cédé la place à un regard fuyant et tourmenté.
-    J'en veux un autre...
-    Non, il faut arrêter de boire, maintenant.
-    Tu n'es pas drôle.
Soudain, son visage s'éclaira et elle partit dans un rire dément avant de murmurer :
-    Vous êtes pareil Andreï et toi... Vous êtes pas drôles... Mais qui vous êtes pour me dire d'arrêter de boire ? Surtout lui... Ah lui... Il est tellement bien placé, mon grand frère... Il me dit d'arrêter de boire, et lui...
Elle avait fermé les yeux et se balançait à présent d'avant en arrière. J'attrapai un coussin du canapé pour le placer derrière elle, sentant qu'elle n'allait pas tarder à s'effondrer.
-    Mais c'est pas notre faute... C'est pas notre faute, c'est vrai... Crois-moi...
Elle était secouée de frissons qui s'intensifiaient peu à peu et menaçaient de se transformer en convulsions.
-    Il faut me croire...
-    Je vous crois.
-    Nous, on a rien demandé. On n'était pas comme ça avant. Je me suis pas dit un jour que j'allais devenir une putain d'alcoolique et lui...
-    Je sais.
-    C'est leur faute à eux.
-    La faute de qui, Selena, dites-le moi, dis-je, tentant de la tenir éveillée par tous les moyens.
-    Mais de nos parents, prononça-t-elle comme une évidence. Moi j'étais trop jeune, mais je les voyais faire. Je les voyais faire... Ils n'ont jamais posé la main sur lui, ça non, ils étaient trop bien pour ça ! Mais c'était des sévices psychologiques... C'est comme ça qu'il dit Andreï quand il en parle. Des sévices psychologiques. Ils ont mérité ce qui leur est arrivé... Ces deux salauds, ces putains de chiens. Voilà ce qu'ils ont fait de nous...
Elle marqua une pause et hocha violemment la tête.
-    Ce qu'ils ont fait de nous...
Ce que je redoutais arriva, je vis son corps frêle tomber en arrière tandis qu'elle continuait de gémir. Elle commença alors à vomir et je ne pus rien faire d'autre que de la tirer en arrière pour qu'elle ne repose pas dans la flaque qui venait de se former. Je pris sa tête sur mes genoux et murmurai des paroles apaisantes tout en caressant ses cheveux collés par le sang et la sueur.
C'est à ce moment-là que j'entendis le bruit de la clé dans la serrure. Le porte-manteau grinça en recevant dans ses bras le manteau d'Andreï. Je redoutai le moment inévitable où il pénétrerait dans la pièce. Son visage froid fut saisi par la surprise et sa bouche s'ouvrit sur un cri rauque :
-    Mais qu'est-ce qui s'est passé ?
-    Je... Je suis désolé...
-    Oh... Andreï, j'ai froid, j'ai tellement froid, murmura Selena.
L'écrivain s'agenouilla à mes côtés et prit le corps inerte de sa soeur dans ses bras, sans prêter attention aux éclats de verre qui s'enfonçaient profondément dans la peau de ses avant-bras, laissant derrière eux autant de traînées rouges. Lorsque son coude frôla mon bras, je m'écartai instinctivement. J'en avais appris plus sur lui durant cette soirée que depuis cinq mois, et ce que m'avait révélé Selena m'effrayait inconsciemment.
Ils étaient beaux, le frère et la soeur enlacés, baignés dans cette douleur muette qui émanait de leurs deux corps suppliciés, mêlant leur sang l'un à l'autre. Selena avait reposé sa plaie sur la chemise blanche de son frère et n'esquissait plus un mouvement. L'écrivain caressait doucement les soyeuses boucles blondes de la jeune femme et murmurait des mots apaisants dans une langue qui m'était inconnue.
-    Va me chercher des compresses dans la salle et bain, et une couverture.
-    D'accord.
Ceci fait, je me laissai tomber dans le fauteuil et regardai d'un oeil éteint Andreï panser avec douceur la plaie de sa soeur. Il se leva, portant la frêle jeune femme et la déposa sur le canapé pour s'assoir ensuite sur l'accoudoir. Elle s'endormit immédiatement. Il attrapa un paquet de cigarettes qui gisait dans les ruines de la table basse et alluma un batonnet blanc dans le claquement sec de son briquet.
-    Je suis vraiment, désolé, chuchotai-je.
Il resta silencieux, crachant régulièrement une épaisse fumée bleutée.
-    Si j'avais su, j'aurais fait plus attention.
-    Ce n'est pas de ta faute, finit-il par dire, otant un poids de mes épaules, j'aurais du être plus clair.
-    Elle a dit des choses qui...
-    Ah, me coupa Andreï, m'intimant tacitement l'ordre de me taire.
-    Sur vos parents, continuai-je sans prêter attention à l'interruption.
Il tressaillit et garda le silence.
-    Je voudrais vraiment que tu m'en parles.
-    Tu as dit que tu étais prêt à toutes les concessions pour moi, non ? Cela implique de garder le silence sur ce dont je ne veux pas te parler. Et je te conseille de le faire si tu ne veux pas dire adieu à ce que tu appelles sottement une relation.
-    C'est du chantage !
-    Oui.
Et tandis qu'il était là, à regarder sa soeur dormir, j'eus une folle envie de prendre mon manteau et de partir. J'avais déjà assez enduré ses sautes d'humeur perpétuelles, je m'étais trop souvent soumis à ses moindres désirs sans rien recevoir en retour. Je n'avais plus envie d'être son souffre-douleur, mon attitude était ridicule, cet attachement et ce dévouement sans faille était purement et simplement stupide. Je commençais à réaliser que rien ne pourrait jamais naître de ce qu'il ne considérait même pas comme une relation, et malgré tout ce que j'avais pu reprocher à Daphné, nous n'étions pas si différents. Nous avions tous deux envie de stabilité, envie d'une vie à deux qu'Andreï me refuserait toujours, envie de pouvoir avoir confiance en son partenaire. Il était encore temps de me lever et de partir, de claquer la porte sur une relation condamnée d'avance par un homme qui l'était également. Mon amour ne trouverait jamais de réciproque, il était nettement plus raisonnable de rompre immédiatement un pacte unilatéral plutôt que d'attendre que l'écrivain ne m'expulse purement et simplement de sa vie, d'un geste, d'une parole anodine à ses yeux. Et pour la première fois depuis cinq mois, je laissais la raison reprendre ses droits.
- J'ai espéré, bêtement, que tu serais prêt à changer pour moi, ne serait-ce qu'un minimum, déclarai-je, insensible à son haussement de sourcil moqueur. J'ai pensé qu'en te faisant confiance, tu accepterais de faire de même. J'ai imaginé que tu pourrait avoir un tout petit peu d'affection pour moi, et que tu agirais en conséquence, que tu ferais attention à ne pas me blesser. Mais je me suis lourdement trompé. Alors je m'en vais. Je pense que ça nous arrange tous les deux.
-    C'est de nos parents qu'elle t'a parlé, n'est-ce pas ? dit-il d'une voix neutre qui m'immobilisa.
-    Oui, murmurai-je dans un souffle.
-    Et qu'est-ce qu'elle t'a dit ?
-    Elle m'a parlé de sévices psychologiques.
Il leva vers moi un regard inexpressif. J'aurais pu continuer mon chemin jusqu'à la porte, mais je restai figé. Sa cigarette se consumait lentement entre ses doigts fins. Une cendre s'écrasa mollement sur le cuir du canapé avant qu'il ne l'époussette d'un geste.
-    Ah, constata-t-il.
-    Qu'est-ce qu'elle voulait dire ?
-    C'est plutôt clair, non ?
-    Pas vraiment.
-    Manipulation, mensonges...
Andreï tourna la tête vers sa soeur lorsque celle-ci poussa un gémissement.
-    La liste est longue, reprit-il.
Sa voix rauque résonnait dans la pièce silencieuse.
-    Je reste, finis-je par prononcer.
-    Pardon ?
-    Je reste, avec toi.
Il esquissa un sourire moqueur.
-    C'est tout ce que je t'ai demandé. De me faire confiance. Je ne veux pas t'obliger à me raconter ta vie en long et en large, je veux juste avoir l'impression d'être quelqu'un vis-à-vis de toi. Je sais que tu vas te dire qu'il suffit de me donner un os à ronger pour que je reste, et que c'est un comportement prévisible, mais je m'en fiche.
Il sourit une nouvelle fois, sincèrement.
-    Tu peux aller te coucher, je vais rester pour vérifier qu'il n'y a plus rien à craindre.
-    D'accord.
J'étais épuisé, mais une fois allongé dans le lit spacieux de mon amant, il me fut impossible de m'endormir. Ce n'est que deux heures plus tard, lorsqu'Andreï prit place à mes côtés, que je parvins à trouver le sommeil.

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Tous les commentaires de l'article:
Chapitre LXIV.

  • cicipouce

    dim 28 déc 2008 18:10

    plus amoureux que ça tu meurs

  • Maly73 mailto

    dim 09 mar 2008 14:56

    Trop bien, j'adore ^^ j'ai âte de lire la suite !!!! ahhh magnifique ^^

  • Sakiko

    ven 07 mar 2008 04:38

    oh oh oh
    Voila qui est intérressant, une manisfestation d'affection et une petite mise a nue. Tous ça met l'eau à la bouche.
    Tu n'est pas l'un de mes auteurs préféré pour rien

  • Meryl

    jeu 06 mar 2008 18:08

    Oh super, on en apprend un peu plus sur Andreï...pas assez...mais c'est déjà ça! Ils ont l'air d'avoir tout les deux une enfance plutôt chaotique...c'est une des raisons pour lesquelles ça fait des étincelles....vivement la suite!!!

  • lydie mailto

    mar 04 mar 2008 18:41

    Mes sentiments vis à vis de cette histoire reste inchangé, je l'apprécie toujours et même de plus en plus!!! Malgrés le fait que tu ne nous dévoile pas beaucoup de chose, on sent que tu avances petit à petit!! Je suis en adoration face à Andreï... toujours aussifroid mais qu'est ce qui peut être attirant!!!
    Vivement la suite!!
    Demon'S Diary

  • Yue

    lun 03 mar 2008 23:01

    Bon Claire, je vais être honnête alors ne le prend surtout pas mal miss ^^ Je trouve que ça n'avance plus tellement ton histoire, que l'on stagne un peu. Peut être est ce prévue ainsi depuis le début mais je voulais juste te dire ce que j'en pensais.

    Maintenant, ton écriture reste inchangée et me plait toujours autant!!! Surtout quand ce genre de virement de situation!!! Andrei lui fais du chantage alros Gabriel tente de se barrer mais finalement andrei parle un petit peu ^^ Le chantage ne viendrai pas plutot de Gabriel ^^

  • Coralie

    lun 03 mar 2008 22:31

    coucou !!!

    La vache ! j'adore la suite de ton histoire !
    c'est de meiux en mieux !

    c'est aussi un peu plus mysterieux même si Sidorov commence enfin à "dévoiler" deux trois petites choses ...

    je suis fane !

    bizoux

  • elle sid

    lun 03 mar 2008 21:42

    ça se débloque un peu !
    c'est pas encore ça,
    la froideur d'Andreï me glace toujours autant
    mais je commence à mieux le cerner !
    même s'il m'agace à rester emmurer comme ça...
    ce mec, c'est un dépressif de la vie ! XD
    nan mais c'est vrai, on dirait qu'il ne sait pas s'amuser !
    s'il le faut, ses romans d'amour
    sont les vies qu'il aurait aimé avoir, inconsciemment
    si c'était conscient, de une, il ne jeterait pas Gabriel comme ça et de deux, y'aurait pas d'histoire ! lol
    bref, je suis toujours accro !
    <3<3
    je ne sais pas si tu comptera ça comme une faute, mais je tiens à signaler un passage du chapitre " la mêche brunâtre" alors que quelque paragraphe plus loin,
    tu dis que Selena est blonde n_n
    brunâtre pour moi c'est marronasse, un marron assez laid lol
    bisous !!!!
    <3<3<3

  • chizu

    lun 03 mar 2008 09:00

    un petit pas dans l'avancement de notre couple !!!!!!!!
    vive la suite !!!! vive toi !!!! ^^

  • Bloodyrock

    dim 02 mar 2008 23:12

    Malgré tout il y tient à Gabriel, hein? Sinon il l'aurait laissé partir comme ça sans rien dire...




 

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