Alors que j'entrais dans
l'appartement, intrigué par les dernières paroles
d'Andreï, j'entendis le son mélancolique d'un archet
passé sur les cordes d'un violon. J'entrai dans le salon
avec une infinie précaution pour trouver, face à la
fenêtre, la soeur d'Andreï passer et repasser avec
délicatesse ses doigts le long de l'instrument. Au terme de
quelques minutes d'une mélodie douce et envoutante, la jeune
femme se tourna vers moi.
- Qui êtes-vous, Gabriel ?
- Pardon ?
Elle resta silencieuses quelques instants et secoua la tête
de droite à gauche avec un sourire triste.
- Que faites-vous dans la vie ? Pourquoi
êtes-vous ici ? Quels rapports avez-vous avec mon
frère ?
- Je suis journaliste. Et je viens juste chercher
un papier, pour une interview.
- Vous êtes son nouvel amant ?
demanda-t-elle sans autre préambule.
- Oui, avouai-je, décontenancé par
les deux yeux gris qui me sondaient.
Elle se mit à rire, un rire chantant mais
acéré.
- Tant pis pour vous. Vous avez faim ?
- Non, pas vraiment, grimaçai-je, encore
écoeuré par mes excès de la veille.
- Ca tombe bien, moi non plus.
Je ramassai la feuille blanche couverte d'une écriture fine
et serrée qui reposait sur la table en verre et
lançai avec gêne :
- Je vais aller travailler dans le bureau
d'Andreï.
- Très bien, dit-elle visiblement
déçue avant de placer son violon entre son menton et
son épaule.
- A tout à l'heure, alors.
- Je vous imaginais plus drôle, Gabriel,
prononça-t-elle en insistant démesurément sur
mon prénom alors qu'elle se retournait pour faire vibrer les
cordes de son instrument.
Sa dernière phrase n'attendait pas de réponse, c'est
pourquoi je quittai la pièce pour la laisser en
tête-à-tête avec son violon et ses notes
mélancoliques. Alors que j'entrais dans le bureau, je ne pus
que constater un début d'érection tenace. Mais
comment pouvait-il en être autrement face à une femme
aussi séduisante, lascive et sensuelle ? Les membres de la
famille Sidorov dégageaient une incroyable confiance en eux
et, sûrs de leur pouvoir sur autrui, n'avaient aucun mal
à l'imposer à leur entourage. Selena Sidorov
était extrèmement belle mais également
terriblement effrayante. Cela tenait sans aucun doute de la flamme
qui brillait dans ses yeux qui, contrairement à son
frère, réflétaient constamment des expressions
diverses et fiévreuses.
Ce n'est qu'après une trentaine de minutes que je parvins
à me mettre au travail, encore hypnotisé par
l'incroyable beauté de celle qui avait à
présent fait taire son instrument.
Plus d'une heure après, alors que j'avais déjà
couvert quatre pages de notes, un bruit formidable résonna
dans l'appartement. Je me levai d'un bond, ne doutant pas que
l'événement qui venait de se produire était
une directe conséquence du fait que je n'aie pas
surveillé Selena comme Andreï me l'avait
demandé.
Je fis irruption dans le salon pour trouver la jeune femme
agenouillée au centre d'un océan de verre
brisé formé par les débris de la table basse.
Une plaque de sang poisseuse collait ses longs cheveux blonds
à sa tempe gauche. En regardant plus attentivement, les
tessons, je reconnus parmis les éclats l'étiquette
d'une bouteille de whisky et d'une bouteille de vodka. Selena,
prostrée, sanglotait au milieu de ce désordre.
Je me jetai à genoux à ses côtés et
sentis d'infimes piqures contre mes mollets. Je relevai la
mêche brunâtre de la soeur d'Andreï pour constater
que sa blessure n'était que superficielle. Voilà ce
qu'Andreï avait voulu me faire comprendre, je ne devais pas
laisser boire sa soeur.
- Selena ? Vous m'entendez ?
- J'en veux un autre, balbutia-t-elle.
- Quoi ?
- Un verre. J'ai cassé l'autre.
- Non, ce n'est pas possible. Ne bougez pas, je
vais chercher quelque chose pour votre tempe.
En quittant la pièce pour me diriger vers la cuisine, je
marchai sur les éclats de bois de son violon explosé
au sol. J'attrapai un chiffon que j'humidifai sous l'eau
tiède de l'évier pour venir ensuite l'appliquer
contre la tâche qui s'étendait sur le
côté du crâne de la jeune femme. Elle leva vers
moi un visage défait sur lequel s'imprimait une expression
d'intense souffrance. Son regard envoutant avait cédé
la place à un regard fuyant et tourmenté.
- J'en veux un autre...
- Non, il faut arrêter de boire,
maintenant.
- Tu n'es pas drôle.
Soudain, son visage s'éclaira et elle partit dans un rire
dément avant de murmurer :
- Vous êtes pareil Andreï et toi...
Vous êtes pas drôles... Mais qui vous êtes pour
me dire d'arrêter de boire ? Surtout lui... Ah lui... Il est
tellement bien placé, mon grand frère... Il me dit
d'arrêter de boire, et lui...
Elle avait fermé les yeux et se balançait à
présent d'avant en arrière. J'attrapai un coussin du
canapé pour le placer derrière elle, sentant qu'elle
n'allait pas tarder à s'effondrer.
- Mais c'est pas notre faute... C'est pas notre
faute, c'est vrai... Crois-moi...
Elle était secouée de frissons qui s'intensifiaient
peu à peu et menaçaient de se transformer en
convulsions.
- Il faut me croire...
- Je vous crois.
- Nous, on a rien demandé. On
n'était pas comme ça avant. Je me suis pas dit un
jour que j'allais devenir une putain d'alcoolique et lui...
- Je sais.
- C'est leur faute à eux.
- La faute de qui, Selena, dites-le moi, dis-je,
tentant de la tenir éveillée par tous les
moyens.
- Mais de nos parents, prononça-t-elle
comme une évidence. Moi j'étais trop jeune, mais je
les voyais faire. Je les voyais faire... Ils n'ont jamais
posé la main sur lui, ça non, ils étaient trop
bien pour ça ! Mais c'était des sévices
psychologiques... C'est comme ça qu'il dit Andreï quand
il en parle. Des sévices psychologiques. Ils ont
mérité ce qui leur est arrivé... Ces deux
salauds, ces putains de chiens. Voilà ce qu'ils ont fait de
nous...
Elle marqua une pause et hocha violemment la tête.
- Ce qu'ils ont fait de nous...
Ce que je redoutais arriva, je vis son corps frêle tomber en
arrière tandis qu'elle continuait de gémir. Elle
commença alors à vomir et je ne pus rien faire
d'autre que de la tirer en arrière pour qu'elle ne repose
pas dans la flaque qui venait de se former. Je pris sa tête
sur mes genoux et murmurai des paroles apaisantes tout en caressant
ses cheveux collés par le sang et la sueur.
C'est à ce moment-là que j'entendis le bruit de la
clé dans la serrure. Le porte-manteau grinça en
recevant dans ses bras le manteau d'Andreï. Je redoutai le
moment inévitable où il pénétrerait
dans la pièce. Son visage froid fut saisi par la surprise et
sa bouche s'ouvrit sur un cri rauque :
- Mais qu'est-ce qui s'est passé ?
- Je... Je suis désolé...
- Oh... Andreï, j'ai froid, j'ai tellement
froid, murmura Selena.
L'écrivain s'agenouilla à mes côtés et
prit le corps inerte de sa soeur dans ses bras, sans prêter
attention aux éclats de verre qui s'enfonçaient
profondément dans la peau de ses avant-bras, laissant
derrière eux autant de traînées rouges. Lorsque
son coude frôla mon bras, je m'écartai
instinctivement. J'en avais appris plus sur lui durant cette
soirée que depuis cinq mois, et ce que m'avait
révélé Selena m'effrayait
inconsciemment.
Ils étaient beaux, le frère et la soeur
enlacés, baignés dans cette douleur muette qui
émanait de leurs deux corps suppliciés, mêlant
leur sang l'un à l'autre. Selena avait reposé sa
plaie sur la chemise blanche de son frère et n'esquissait
plus un mouvement. L'écrivain caressait doucement les
soyeuses boucles blondes de la jeune femme et murmurait des mots
apaisants dans une langue qui m'était inconnue.
- Va me chercher des compresses dans la salle et
bain, et une couverture.
- D'accord.
Ceci fait, je me laissai tomber dans le fauteuil et regardai d'un
oeil éteint Andreï panser avec douceur la plaie de sa
soeur. Il se leva, portant la frêle jeune femme et la
déposa sur le canapé pour s'assoir ensuite sur
l'accoudoir. Elle s'endormit immédiatement. Il attrapa un
paquet de cigarettes qui gisait dans les ruines de la table basse
et alluma un batonnet blanc dans le claquement sec de son
briquet.
- Je suis vraiment, désolé,
chuchotai-je.
Il resta silencieux, crachant régulièrement une
épaisse fumée bleutée.
- Si j'avais su, j'aurais fait plus
attention.
- Ce n'est pas de ta faute, finit-il par dire,
otant un poids de mes épaules, j'aurais du être plus
clair.
- Elle a dit des choses qui...
- Ah, me coupa Andreï, m'intimant tacitement
l'ordre de me taire.
- Sur vos parents, continuai-je sans prêter
attention à l'interruption.
Il tressaillit et garda le silence.
- Je voudrais vraiment que tu m'en parles.
- Tu as dit que tu étais prêt
à toutes les concessions pour moi, non ? Cela implique de
garder le silence sur ce dont je ne veux pas te parler. Et je te
conseille de le faire si tu ne veux pas dire adieu à ce que
tu appelles sottement une relation.
- C'est du chantage !
- Oui.
Et tandis qu'il était là, à regarder sa soeur
dormir, j'eus une folle envie de prendre mon manteau et de partir.
J'avais déjà assez enduré ses sautes d'humeur
perpétuelles, je m'étais trop souvent soumis à
ses moindres désirs sans rien recevoir en retour. Je n'avais
plus envie d'être son souffre-douleur, mon attitude
était ridicule, cet attachement et ce dévouement sans
faille était purement et simplement stupide. Je
commençais à réaliser que rien ne pourrait
jamais naître de ce qu'il ne considérait même
pas comme une relation, et malgré tout ce que j'avais pu
reprocher à Daphné, nous n'étions pas si
différents. Nous avions tous deux envie de stabilité,
envie d'une vie à deux qu'Andreï me refuserait
toujours, envie de pouvoir avoir confiance en son partenaire. Il
était encore temps de me lever et de partir, de claquer la
porte sur une relation condamnée d'avance par un homme qui
l'était également. Mon amour ne trouverait jamais de
réciproque, il était nettement plus raisonnable de
rompre immédiatement un pacte unilatéral plutôt
que d'attendre que l'écrivain ne m'expulse purement et
simplement de sa vie, d'un geste, d'une parole anodine à ses
yeux. Et pour la première fois depuis cinq mois, je laissais
la raison reprendre ses droits.
- J'ai espéré, bêtement, que tu serais
prêt à changer pour moi, ne serait-ce qu'un minimum,
déclarai-je, insensible à son haussement de sourcil
moqueur. J'ai pensé qu'en te faisant confiance, tu
accepterais de faire de même. J'ai imaginé que tu
pourrait avoir un tout petit peu d'affection pour moi, et que tu
agirais en conséquence, que tu ferais attention à ne
pas me blesser. Mais je me suis lourdement trompé. Alors je
m'en vais. Je pense que ça nous arrange tous les deux.
- C'est de nos parents qu'elle t'a parlé,
n'est-ce pas ? dit-il d'une voix neutre qui m'immobilisa.
- Oui, murmurai-je dans un souffle.
- Et qu'est-ce qu'elle t'a dit ?
- Elle m'a parlé de sévices
psychologiques.
Il leva vers moi un regard inexpressif. J'aurais pu continuer mon
chemin jusqu'à la porte, mais je restai figé. Sa
cigarette se consumait lentement entre ses doigts fins. Une cendre
s'écrasa mollement sur le cuir du canapé avant qu'il
ne l'époussette d'un geste.
- Ah, constata-t-il.
- Qu'est-ce qu'elle voulait dire ?
- C'est plutôt clair, non ?
- Pas vraiment.
- Manipulation, mensonges...
Andreï tourna la tête vers sa soeur lorsque celle-ci
poussa un gémissement.
- La liste est longue, reprit-il.
Sa voix rauque résonnait dans la pièce
silencieuse.
- Je reste, finis-je par prononcer.
- Pardon ?
- Je reste, avec toi.
Il esquissa un sourire moqueur.
- C'est tout ce que je t'ai demandé. De me
faire confiance. Je ne veux pas t'obliger à me raconter ta
vie en long et en large, je veux juste avoir l'impression
d'être quelqu'un vis-à-vis de toi. Je sais que tu vas
te dire qu'il suffit de me donner un os à ronger pour que je
reste, et que c'est un comportement prévisible, mais je m'en
fiche.
Il sourit une nouvelle fois, sincèrement.
- Tu peux aller te coucher, je vais rester pour
vérifier qu'il n'y a plus rien à craindre.
- D'accord.
J'étais épuisé, mais une fois allongé
dans le lit spacieux de mon amant, il me fut impossible de
m'endormir. Ce n'est que deux heures plus tard, lorsqu'Andreï
prit place à mes côtés, que je parvins à
trouver le sommeil.
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cicipouce
dim 28 déc 2008 18:10